Défilé impromptu
Par Ryszard Hunka
Marché en gros de fruits et légumes de Hunts Point, dans le Bronx.
Nous avons filmé toute la nuit. Les quais de chargement ressemblent à une véritable fourmilière. Des caisses de fruits et de légumes sont empilées du sol au plafond tout le long des quais bondés de monde. De toutes parts, des hommes font la course en chariot élévateur électrique, déchargeant et chargeant des caisses, des camions au sol et du sol aux camions. Il règne une intense activité, et nombre des personnes travaillant ici semblent énervées par la présence inhabituelle d'une équipe de production canadienne envahissant leur espace.
Évidemment, nous décidons que c'est le moment idéal pour faire de longs travelings avec la Steadicam. Il s’agit d’un dispositif qui permet à la caméra de « flotter » grâce à l'ajout de poids, le corps du caméraman servant de contrepoids. Pierre, notre caméraman, s'équipe de l'objet de 35 kilos. C'est à Ryszard, le réalisateur, que revient la tâche de transporter le « portemanteau », un support qui ressemble effectivement à un portemanteau et sur lequel Pierre peut poser la Steadicam pour souffler entre deux prises. Nous aurons de beaux plans en mouvement, pensons-nous. Alors, le regard voilé, nous courons à travers un quai de chargement bondé de monde. Nous, c'est Jackie, recherchiste, qui ouvre le chemin; Pierre, qui se faufile entre les palettes et les gens dans un équilibre précaire; Daniel, notre ingénieur du son, qui lui fait éviter un chariot de laitues; suivis du sympathique agent de sécurité qui nous a été affecté et de Ryszard, le réalisateur, qui ferme la marche en tenant le « portemanteau ».

Et c'est loin d'être fini.
À 7 h 30, nous avons rendez-vous avec l'exubérant Lex Wilder, « sauveteur alimentaire » pour le compte de City Harvest. Il est capable de charmer les négociants, qui préféreraient largement vendre leurs produits plutôt que de faire don de tonnes de nourriture pour nourrir les New-Yorkais dans le besoin. Il impose une cadence infernale. Notre équipe de production peine à suivre, alors que le défilé s'agrandit. Une personne chargée des relations publiques et chaussée de manière fort inappropriée se joint à nous. Elle avance avec précaution entre les piles de fruits et de légumes renversés, généralement en train de pourrir.
Lex traverse à toute allure les aires de stationnement, en esquivant de gigantesques camions de transport chargés de nourriture. Nous sommes impressionnés par son sens de l'humour, par sa facilité à se lier d'amitié avec tout le monde et par son habileté à dénicher gratuitement des palettes de poivrons et d'aubergines. Puis il nous quitte pour aller vaquer à d'autres occupations. Nous nous retrouvons alors avec notre aimable gardien de sécurité, tandis que le soleil se lève sur le Bronx et illumine les gratte-ciels de Manhattan au loin.

Et c'est reparti pour un dernier tour.
L'équipe de production, qui compte de nouveau ses quatre membres d'origine, toujours accompagnée par l'agent de sécurité omniprésent, tente de trouver l'insaisissable plan d'ensemble qui nous permettrait de capter le marché dans toute son immensité. Hélas! Il ne compte que quelques étages, ce qui ne permet pas d'obtenir la vue tant espérée. Nous décidons tout de même de tenter le coup et de hisser notre lourde caméra HD en grimpant sur le toit.
La vue est décevante, mais les derniers instants en compagnie de notre agent de sécurité sont fascinants. « Tsunami » est un beau jeune homme qui ressemble à un adolescent. Il nous dit qu'il rêve de devenir cinéaste et nous explique qu'il travaille toute la nuit sur le marché pour financer les cours qu'il suit le jour. Le plus incroyable, c’est qu'il a également réussi à servir deux fois en Irak au sein de l’armée américaine au milieu de tout cela.
Nous redescendons du toit, oubliant que nous sommes épuisés. Les belles rencontres et les liens établis avec des jeunes gens comme Tsunami font partie des petits plus qui agrémentent une journée de production parfois chaotique, et qui vous entraînent encore et toujours dans les coulisses d'un univers dont on soupçonne à peine l'existence.
En attendant les bananes
Par Jackie Carlos
(Toutes mes excuses à Samuel Beckett)

Quais du terminal à conteneurs de New York, Staten Island. Il fait jour. C'est une magnifique journée.
Ryszard, le réalisateur, Jackie, la productrice, Pierre, le directeur de la photographie, et Daniel, l'ingénieur du son, attendent pour filmer un bateau transportant une cargaison de bananes.
Ryszard: « C'est une magnifique journée ensoleillée. Parfaite pour filmer l'arrivée d'un bateau. »
Pierre: « La lumière est parfaite. »
Jackie: « Il ne devrait pas tarder à arriver. »
(Une heure plus tard).
Ryszard: « Où est le bateau? Il devrait déjà être arrivé. »
Jackie: « Ils ont dit qu'il viendrait. Il viendra. »
Pierre: « Tout va bien, la lumière est toujours parfaite. »
(Deux heures plus tard).
Ryszard: « Le bateau n'est pas là! »
Jackie: « J'ai le sentiment d'avoir failli à mon rôle de productrice. Ils ont dit qu'il serait là. »
Pierre: « La lumière n'est plus aussi bonne. »
(Encore une heure plus tard).
Ryszard: « Où est-il? Comment peuvent-ils ne pas savoir à quelle heure il arrivera? Ma vie est fichue! »
Jackie: « D'après mes informations, il a été arrêté par la Garde côtière pour une inspection surprise. Maintenant, on ne sait pas quand est-ce qu’il arrivera. »
Pierre: « Mon Dieu! La lumière décline. Elle n'est plus parfaite! »
(Trois heures plus tard. La nuit tombe).
Jackie: « Regardez! Le navire arrive! Il arrive! »
Ryszard: « Hourrah! Pierre, filme le navire! Filme le navire! »
Pierre: « Même si la lumière est mauvaise, je le filme. Je suis en train de le filmer! »
Daniel: « Pourriez-vous vous taire? J'essaie d'enregistrer le son! »