Regards croisés sur la commission Charbonneau

P0 P3

André Cédilot, co-auteur de Mafia Inc.

 

Que retenez-vous des premières semaines d’audiences?

La commission Charbonneau a mis au jour le système de collusion et de corruption qui gangrène la Ville de Montréal depuis au moins 15 ans. Preuve vidéo à l'appui, elle a démontré les liens étroits entre la mafia et les entrepreneurs en construction qui ont couvert de pots-de-vin les fonctionnaires-clés. Elle a aussi établi des liens entre les entrepreneurs, les politiciens et le financement des partis politiques. Du même coup, elle nous a donné une bonne idée de ce qui se passe à Laval et dans les municipalités de la couronne Nord, et au ministère des Transports du Québec, où les firmes d'ingénieurs sont au cœur des stratagèmes de collusion.

 

Qu’est-ce qui vous a le plus surprise? Le plus déçue?

Le plus surprenant a été de constater l'ampleur et l'étendue de la corruption, ainsi que les sommes colossales en jeu. À entendre les témoins, on peut facilement imaginer que la Ville de Montréal a perdu à elle seule des dizaines de millions de dollars chaque année. On savait que les fonctionnaires de la Ville recevaient des pots-de-vin, mais on ne savait pas que la remise de ristournes était érigée en système.

Le plus décevant a été d'apprendre qu'au fil de toutes ces années, à peu près tout le monde était au courant de ce qui se passait, mais que personne n'a sonné l'alerte, encore moins pris les moyens pour enrayer le phénomène.

 

Quel sera l’impact des travaux de la commission, selon vous?

Les travaux de la Commission ont grandement sensibilisé le public à ce qui se passe dans les officines de nos gouvernements. L'impact a été tel que la commission est aujourd'hui débordée par les nouvelles informations qu'elle reçoit de toutes parts. Le plus incroyable, au risque de me répéter, est que le meilleur est encore à venir.

 

P4

Isabelle Richer, journaliste spécialisée en affaires judiciaires à Radio-Canada

 

Que retenez-vous des premières semaines d’audiences?

Je retiens trois choses: les images percutantes qui montrent l'extraordinaire indécence des mafieux qui s'emparent de l'argent des contribuables grâce à un système bien installé; la facilité avec laquelle des entrepreneurs ont réussi à corrompre des fonctionnaires dans des postes-clés; et les liens inextricables entre les entreprises de construction, les firmes de génie-conseil et le monde politique, ce dernier étant dépendant de l'argent des deux premiers.

 

Qu’est-ce qui vous a le plus surprise? Le plus déçue?

Ce qui m'a étonnée? La quantité d'argent en jeu a été un choc. L'argent donné au fil des ans à ceux qui peuvent être utiles aux entrepreneurs véreux, l'argent des citoyens gaspillé en dépassements de coûts pour enrichir des entrepreneurs sans scrupules. L'argent liquide, toujours, partout et tout le temps, et qui sert à toutes les fins. Ce qui m'a déçue? La précipitation à faire entendre certains témoins, avec la désagréable impression que leurs révélations n'ont pas toutes été corroborées et que certains éléments majeurs comportent des failles.

 

Quel sera l’impact des travaux de la commission, selon vous?

Difficile de prévoir l'impact qu'auront les travaux sur la société québécoise, mais le resserrement des règles se fait déjà sentir, tout comme une prise de conscience généralisée. Bien que ce ne soit pas un gage de victoire contre le crime organisé, l'enquête publique va contribuer à exposer au grand jour des stratagèmes qui seront désormais plus faciles à détecter, et à braquer les projecteurs sur des gens qui sont habituellement dans l'ombre. Montréal est et sera toujours une ville prisée de la mafia, vu sa situation géographique idéale, son port, ses liens avec la mafia de New York, mais la commission Charbonneau va sans aucun doute déstabiliser les acteurs d'un système qui n'a jamais été inquiété par les autorités.

P5

Alain Gravel, journaliste et animateur de l'émission Enquête à Radio-Canada

 

Que retenez-vous des premières semaines d’audiences?

Je suis étonné du chemin parcouru par la commission. Au départ, j'étais sceptique. Mais, malgré certains ratés, je considère que la commission jusqu'à maintenant a fait oeuvre utile. Surtout par la qualité de ses témoins. Comme on disait autrefois en URSS, c'est un « bilan globalement positif! ». Les Québécois ont une idée plus précise qu'avant sur l'ampleur du scandale.

 

Qu’est-ce qui vous a le plus surpris? Le plus déçu?

Je connaissais à peu près tout de ce qu'ont raconté les témoins. Les médias avaient déjà largement fait état des stratagèmes de collusion de la mafia et de son infiltration dans nos institutions. En plus, j'en avais beaucoup appris lors de rencontres confidentielles avec mes sources. Cependant, j'ignorais l'étendue de la corruption au sein de la fonction publique de la Ville de Montréal. Les aveux des ingénieurs Gilles Surprenant et Luc Leclerc m'ont littéralement consterné. Ce fut un choc pour moi.

 

Quel sera l’impact des travaux de la commission, selon vous?

L'impact est déjà immense. Le Québec avait beaucoup changé ces dernières années grâce au travail des journalistes d'enquête des différents médias, dont Radio-Canada. Mais la commission permet d'aller plus loin en mettant des noms et des visages sur la corruption qui afflige notre société depuis si longtemps. Je crois que les mentalités sont en train de changer. Les gens sont et seront plus exigeants dans l'avenir envers leurs élus.

P6

Suzanne Coupal, ex-juge à la Cour du Québec

 

Que retenez-vous des premières semaines d’audiences?

En quelques semaines, la commission Charbonneau a réussi à établir l'influence du crime organisé dans l'attribution des contrats à la Ville de Montréal.

 

Qu’est-ce qui vous a le plus surpris? Le plus déçu?

L'étendue de la corruption est surprenante, tout comme le fait qu'il y a eu absence de dénonciation durant toutes les dernières années. Je souhaite que la commission reste sobre dans le traitement et la présentation de ces dossiers. La production de la liste des convives du club privé 357c m'apparaît discutable juste avant un ajournement de 7 semaines.

 

Quel sera l’impact des travaux de la commission, selon vous?

Des projets de loi vont venir et d'autres devront être raffinés. Il faut des mécanismes pour mieux encadrer l'octroi des contrats publics. Souhaitons que l'argent des contribuables du Québec soit ainsi mieux dépensé.

La Commission d'enquête sur l'octroi et la gestion des contrats publics dans l'industrie de la construction a repris ses audiences publiques le 21 janvier. Nous avons demandé à deux journalistes et à deux analystes qui suivent ses travaux de près de nous dire ce qu'ils ont retenu des premières semaines d'audiences.