
Le rap pour la liberté
« Personne ne croyait qu’il y aurait vraiment une révolution en Tunisie. »
Malek Kemiri, 23 ans, est diplômé en droit, étudiant en cinéma à Tunis et chanteur du groupe rap engagé Armadas Bizerta. En 2005, Malek fonde avec trois amis Armada Bizerta. Le groupe dénonce dès le début les inégalités sociales et le chômage des jeunes. Sous la dictature de Ben Ali, le rap est un art souterrain. Même la diffusion sur Internet est restreinte. Aujourd’hui, Armada Bizerta est une des nombreuses voix du hip-hop en Tunisie. Le groupe dénonce tant les pressions des islamistes sur la société que l’islamophobie, et il revendique une Tunisie ni à la solde du Qatar ni des États-Unis.
Liberté pour l’islam multiple!
« Je me définis comme féministe.»
Myriam Dhahbi, 32 ans, est responsable des ressources humaines dans une entreprise et militante des droits de la personne. Sous le régime Ben Ali, Myriam Dhahbi mène en parallèle une vie d’étudiante puis d’employée, et celle, plus souterraine de militante du Conseil national pour les libertés en Tunisie et d’autres associations des droits de la personne. Tous ces groupes peuvent aujourd’hui travailler au grand jour. Mais Myriam est également une musulmane convaincue. Elle décide de porter le voile en 2003, alors que le gouvernement réprime cette pratique. Pour Myriam, la révolution tunisienne a également libéré ce courant religieux autrefois caché.
Activiste et optimiste!
« Les vieux ont confisqué la révolution que nous voulions faire. »
Azyz Amami, 28 ans, est blogueur, militant libertaire et chômeur. En tant qu’étudiant, il militait clandestinement pour les changements dans son pays. Malgré la censure, il ouvre un blogue en 2008. Il vit à fond tous les événements qui suivent l’immolation de Mohammed Bouazizi et qui mèneront à la chute du président Ben Ali. Avec son ami Slim Amamou, il est incarcéré pour « terrorisme électronique », passible de plusieurs années de prison sous l’ancien système. Mais tous deux sont libérés après cinq jours, alors que le régime Ben Ali s’effondre. Un an plus tard, Azyz croit que les Tunisiens sauront trouver le bon chemin, malgré les divisions qui les gagnent maintenant.
Azyz Amami, un activiste qui n’a pas froid aux yeux
Blogue de Rafaël Primeau-Ferraro
Le compte Twitter d’Azyz Amami
Écoutez Azyz Amami
Enfin la parole!
« On sèche les cours pour venir voir dans la rue. »
Selma Brahmi et Emna Soltani, 17 ans, sont des étudiantes au secondaire. Comme beaucoup de jeunes Tunisiens, Salma et Emna ont été happées par la révolution de janvier dernier. Filles de parents politisés, elles suivent depuis un an manifs, assemblées et discussions. Pour Selma et Emna, la révolution est devenue une formidable école pour apprendre à penser et à parler librement. Inquiètes de certaines dérives islamistes, elles ne s’empêchent pas pour autant de rêver : l’une veut devenir journaliste d’enquête ou écrivain, et l’autre médecin…ou ministre de l’Éducation.
Se battre pour ses droits
« Quand je viens visiter le tombeau de Michael, je trouve la détermination de me battre pour que justice lui soit rendue. Un jour, je retrouverai une vie normale, un autre fiancé, je me marierai comme tout le monde, mais là, je dois me battre pour ses droits. »
Vivian Magdy travaille pour un organisme de défense des droits de la personne. Copte croyante et pratiquante, elle a cessé de fréquenter son église durant la révolution, choquée de voir les dirigeants coptes interdire aux chrétiens toute participation aux soulèvements populaires. Le 9 octobre 2011, son fiancé, Michael, est tué devant elle, écrasé par un des tanks de l’armée qui attaquent avec une rare violence des manifestants. Trois jours plus tard, quand elle voit les militaires nier leurs responsabilités, elle arrête de pleurer et décide de poursuivre l’armée. Les affrontements ont fait 27 morts ce jour-là.
Egypt clashes: Copts mourn victims of Cairo unrest (site de la BBC)
Rêves brisés
« Notre génération a amorcé la révolution, mais c’est la prochaine génération qui en récoltera les fruits. Les objectifs ne seront pas atteints avant des années. Je ne suis pas prête à attendre. On n’a qu’une vie à vivre et je ne veux pas la sacrifier. »
Viviane Ghaly, 27 ans, est médecin à l’hôpital Saint-Mark d’Alexandrie, situé juste à côté d’une église copte, la minorité chrétienne en Égypte. Le quartier, qui s’est beaucoup appauvri depuis 30 ans, est devenu un bastion des salafistes, des islamistes radicaux qui ont remporté 27 % des suffrages aux élections parlementaires. Comme beaucoup de coptes, Viviane a, ironiquement, voté pour les Frères musulmans au 2e tour, pour bloquer l’élection du candidat salafiste. La montée des islamistes lui fait craindre une intensification du harcèlement des femmes. Viviane souhaite émigrer en Australie pour faire sa spécialité, travailler et vivre dans de meilleures conditions.
Portrait d’une jeune Égyptienne désillusionnée
Réinventer une « médecine pour tous »
Article de la revue Égypte/Monde arabe
La liberté d’expression, acquis de la révolution
« Il est impossible que la révolution soit vaincue. On peut la freiner, mais pas la vaincre. Quand on voit un type comme moi à la télévision, c’est un grand exploit de la révolution. J’étais interdit dans les médias depuis 2004, je ne pouvais travailler pour aucune chaîne. La liberté d’expression est un des acquis de la révolution. Il y a beaucoup d’écrivains qui étaient interdits et qui maintenant écrivent à nouveau, beaucoup de visages interdits avant réapparaissent au petit écran, certains même à la télévision publique. »
Abdul-Rahman Yusuf, poète, analyste politique et animateur de télé, est un des blogueurs qui ont lancé la révolution sur Facebook en janvier 2011. Il est rapidement devenu un des dirigeants de la place Tahrir, payant de sa poche la location de haut-parleurs pour mieux diffuser les discours, les poèmes et les chansons révolutionnaires. Banni des ondes égyptiennes, car trop critique du régime Moubarak, il est devenu, depuis la révolution, une vedette du petit écran. Il anime une émission quotidienne d’information, diffusée à une heure de grande écoute, dans laquelle il ne ménage pas ses critiques de tous les acteurs politiques. Il a aussi publié un livre sur la révolution.
Le site d’Abdul Rahman Yusuf
Une transition chaotique
« On ne sort pas d’une dictature vieille de 50 ans pour instaurer une démocratie du jour au lendemain. Malheureusement, dans notre cas, c’est une transition chaotique, parce que ceux qui assument les premiers pas de cette transformation sont des militaires. »
Soha Abdelaty est directrice adjointe de l’Initiative égyptienne pour les droits de la personne. Elle a aussi participé au soulèvement populaire l’an dernier, qui fut, pour elle, un des plus beaux moments de sa vie. L’ONG locale combat les arrestations arbitraires, la torture, toutes ces violations des droits de la personne qui persistent en Égypte. Et les recours aux tribunaux militaires, qui se sont intensifiés depuis le départ d’Hosni Moubarak. Depuis un an, 12 000 civils ont été jugés devant des cours martiales.
Lutter contre les militaires
« Ma lutte contre les militaires m’a fait souffrir psychologiquement et financièrement. J’ai été aidée pendant deux mois par un psychologue. J’ai été licenciée de mon travail, et chaque fois que je me présente pour un nouvel emploi, ma candidature est rejetée. Ils essaient de serrer l’étau autour de mon cou pour que je renonce. Mais je refuse d’être faible, je vais les affronter et lutter contre leur mentalité phallocrate et arriérée. »
Samira Ibrahim, 25 ans, est une militante et une nouvelle chômeuse. La jeune directrice en marketing a été battue en prison avant de subir un test de virginité effectué par des officiers. Elle a perdu son emploi après avoir décidé de poursuivre l’armée et les militaires qui l’ont agressée. Depuis, elle reçoit régulièrement des menaces de mort et elle est constamment suivie. Mais plus elle est harcelée, plus Samira est déterminée à poursuivre son combat pour les droits des femmes. En décembre, la cour militaire a ordonné à l’armée de cesser ces tests de virginité forcés.
Ne plus souffrir dans l’ombre
« Le seul acquis de la révolution c’est que le peuple ose maintenant dire non. Le mur de la peur entre le peuple et le régime est cassé. Si la révolution n’avait pas eu lieu, je ne serais pas reconnu artistiquement comme je le suis maintenant. Je serais toujours en train de souffrir dans l’ombre. La révolution a changé ça. »
Ramy Essam, 24 ans, est étudiant en architecture, auteur-compositeur-interprète et révolutionnaire. Avant janvier 2011, Ramy n’était jamais monté sur scène, aucune salle de spectacle n’osant embaucher un artiste aussi critique du régime. Les chansons qui lui auraient valu la prison sous Moubarak ont fait de lui une vedette sur la place Tahrir. Le 9 mars 2011, il est arrêté et torturé avec 200 autres jeunes qui manifestaient contre les abus du régime militaire resté au pouvoir. Ramy sort de prison encore plus fort. Il remporte en Suède le prix international Freemuse, qui récompense chaque année un artiste qui fait avancer la liberté avec sa musique.
Le site de Ramy
Elle filme la contestation
« La chute de Ben Ali en Tunisie, c’était un moment assez fort. Je me suis dit : « si les Tunisiens l’ont fait, pourquoi pas nous? »
Maria Karim, 31 ans, est artiste, photographe et documentariste. Elle grandit à Casablanca, mais part vivre en France. Son retour au Maroc coïncide avec le printemps arabe et le début du mouvement de contestation du 20 février au Maroc. Maria quitte son emploi dans une boîte de communication pour filmer et suivre ce mouvement, surtout constitué de jeunes. Elle se lie d’amitié avec le rappeur Mouad Belghouat, un des symboles de la contestation, arrêté en septembre 2011 sous des accusations de coups et blessures. Maria Karim organise une campagne internationale en faveur de sa libération, qui survient finalement en janvier.
Le rap de la rue
« Grâce au rap, mon énergie négative s’est transformée, mais beaucoup de jeunes dans mon quartier n’ont pas cette chance, et ça finit mal. »
Kamikaz, 22 ans, est gestionnaire de sites web et rappeur. Il passe son enfance et son adolescence dans un quartier périphérique de Tanger, où la drogue et la violence sont omniprésentes. C’est grâce à son grand frère qu’il découvre la culture hip-hop - graffiti et musique -, qui lui donne une raison de s’accrocher. Comme beaucoup de jeunes de son milieu, il a connu le chômage et les petits boulots, malgré une éducation respectable. Il a enfin décroché un poste comme gestionnaire du site web d’un magazine. Un boulot encore précaire à cause de la crise économique marocaine. Il continue de faire du rap et de tourner des clips dans son quartier.
Le site web de Kamikaz
Le site web de Kamikaz
Sexe, islam et hypocrisie
«Dans notre religion, la liberté est la chose la plus importante, même avant la prière»
Imane El Yacoubi, 26 ans, est étudiante en gestion, membre de la section jeunesse du Parti de la justice et du développement (islamiste). Elle ne le cache pas : son ambition est de devenir la première femme première ministre du Maroc... sous la bannière d'un parti islamiste! Et de représenter les aspirations de la jeunesse à une société où l'égalité des chances sera réalisée et où la corruption aura disparu. Tout un programme!
Issue d'une famille conservatrice, Imane porte le voile, mais fait une maîtrise en gestion des organisations et développement social. Elle souhaite réformer la société marocaine. Elle oeuvre au Parti de la justice et du développement, ce parti islamiste qui dirige pour la première fois le Maroc depuis les élections législatives de novembre dernier. Elle jure de défendre le droit des autres femmes de ne pas porter le voile et les libertés individuelles. Mais elle admet que, dans son Maroc idéal, il se consommerait moins d'alcool qu'aujourd'hui.
Écoutez Imane el Yacoubi
Une femme islamiste première ministre?
« On va à la mosquée le matin et au bar le soir, on dénonce la sexualité hors mariage tout en la pratiquant. »
Sanaa El Aji, 35 ans, est directrice des communications à l’Institut des hautes études de management (HEM), romancière et commentatrice dans plusieurs médias. Elle a passé sa vie à tester les limites de la société marocaine. Comme journaliste, elle a écrit sur la laïcité, sur les libertés sexuelles et même sur les blagues qui circulent au sujet de Dieu! Un article publié dans un magazine arabophone (aujourd'hui fermé) lui a valu une condamnation avec sursis pour atteinte à la religion musulmane. Sanaa souhaite rester au Maroc, même si elle admet que sa vie serait plus simple à Paris ou à Montréal. « C'est plus excitant d'être ici », dit-elle.
Le blogue de Sanaa El Aji
Écoutez Sanaa El Aji
Les paradoxes de la jeunesse marocaine
« Il y a un grand malentendu entre les jeunes hommes et les jeunes femmes. »
Mouna Kadiri, 30 ans, est chargée de mission dans une grande banque marocaine. L’ex-journaliste a piloté les deux premières grandes enquêtes sur la jeunesse marocaine. Le journal l’Économiste a sondé en 2006 et en 2011 plus de 1000 jeunes de tout le pays. L’enquête révèle des contradictions fascinantes : les jeunes se disent en majorité conservateurs et favorisent le port du hijab, mais leurs comportements sont de plus en plus affranchis. Ils pratiquent la sexualité hors mariage, ont de moins en moins peur de l’autorité et les jeunes femmes aspirent à l’indépendance. Mouna se dit optimiste quant à l’avenir du pays, « à condition que le Maroc se dote d’une vraie politique d’éducation ».
La grande enquête du quotidien L’Économiste















