Le monde arabe en mutation

La présidentielle égyptienne, étape d'un profond changement

Un texte de Karim Ouadia

Un manifestant tenant un drapeau égyptien à la place Tahrir, au Caire  Photo :  AFP/MOHAMMED ABED

Le second tour de l'élection présidentielle en Égypte a lieu les 16 et 17 juin. Il oppose Mohammed Morsi, candidat des Frères musulmans, à Ahmad Chafic, dernier premier ministre du président déchu Hosni Moubarak. Pour le professeur Rachad Antonius, ces élections sont une étape qui ne peut pas à elle seule définir l'Égypte de demain.

Membre de la Chaire de recherche en immigration, ethnicité et citoyenneté de l'Université du Québec à Montréal (UQAM), M. Antonius estime qu'une période d'un profond changement est en cours pour au moins la prochaine décennie.

Quel que soit le président élu, il perdra vite de sa crédibilité tellement les attentes sont élevées et les défis énormes, notamment sur le plan économique, dit-il. Le professeur n'exclut pas un nouveau recours aux urnes d'ici quatre ans.

Les islamistes ou l'ancien régime

Rachad Antonius fait remarquer que beaucoup d'Égyptiens ne se reconnaissent pas dans la tournure que prennent les événements en ce moment dans leur pays.

Il rappelle que le paysage politique se décline en trois principaux blocs : un bloc islamiste, un bloc qui représente l'ancien régime et un autre, celui du changement, qui aspire à plus de démocratie et à une participation active à la gestion du pays.

Les partisans du changement, au coeur de la révolte qui a forcé la chute d'Hosni Moubarak, se retrouvent écartés de la course avec pour seul choix celui d'appuyer le candidat des Frères musulmans ou celui qui a toujours été proche du pouvoir.

Le bloc du changement porte en lui les raisons de son échec puisqu'il a divisé le vote, analyse M. Antonius.

Deux candidats, Abdel Moneim Aboul Foutouh, proche des islamistes et reconnu pour être un réformiste, et Hamdeen Sabbahi, nationaliste arabe et laïc proche du peuple, étaient présentés comme la troisième option.

Ensemble, ils auraient pu faire usage de stratégie pour que l'un d'entre eux passe au deuxième tour, explique le professeur à l'UQAM. « Si on les mettait ensemble, c'est eux qui passaient au deuxième tour. L'un des deux, Sabbahi, dans les grandes villes - Le Caire, Alexandrie - c'est lui qui a le plus de voix », souligne M. Antonius.

Ahmad Chafic, qui met en avant l'ordre et le calme, mise sur la déception des Égyptiens, qui voient l'insécurité prendre des proportions importantes depuis la chute de Moubarak.

Rachad Antonius pense que le prochain président ne pourra pas faire l'économie d'une coalition avec les forces qui pèsent sur l'échiquier politique, notamment les mouvements opposés aux islamistes. « Il faut se dire que ce troisième bloc va jouer un rôle, d'une façon ou d'une autre, dans la période qui vient et, pour le moment, il n'est pas représenté », dit-il.

Quant à ceux qui misent sur les Frères musulmans et leur échec au pouvoir, Rachad Antonius les met en garde : durant cette période, ils auront eu le temps de mettre en place des structures qu'il sera difficile de défaire. « C'est pour ça que beaucoup de gens sont un peu déprimés, parce qu'ils se disent : c'est un gros recul. Mais à moyen terme, ce recul, on va pouvoir le dépasser. »

Des impacts régionaux importants

Sur le plan international, les changements qui ont cours en Égypte ont des répercussions importantes dans d'autres pays arabes. Pour Rachad Antonius, le statu quo en Égypte profitera essentiellement aux monarchies du Golfe, qui ne souhaitent pas voir un régime démocratique dans la région. Mais un mouvement de contestation dans ces pays est incontournable et finira par atteindre l'Arabie saoudite, qui semble peu ébranlée par le printemps arabe.

Par ailleurs, l'un des enjeux fondamentaux pour les puissances régionales et internationales dans cette région est de consolider de façon définitive la position d'Israël comme « puissance occupante », estime M. Antonius. Il s'agit de faire en sorte que ceux qui accèdent au pouvoir dans les pays voisins ne contestent pas la position d'Israël, explique-t-il.

L'Égypte, qui était un pivot dans les relations tumultueuses entre Israël et les pays arabes, ne peut plus prétendre à un rôle majeur dans ce dossier avant 10 à 15 ans. Il en sera de même pour plusieurs pays arabes, qui seront occupés à mettre de l'ordre dans leur demeure avant de s'intéresser à l'ordre régional, conclut Rachad Antonius.