par Zach Dubinsky
L'infrastructure électrique du Canada est en pleine transformation. D'ici 2020, la provenance de l'électricité et la façon dont elle est acheminée jusqu'à votre porte subiront une restructuration sans précédent.
Les paysages des Grands Lacs et des régions éloignées de la Colombie-Britannique seront parsemés d'éoliennes. La fumée des centrales à charbon disparaîtra sous terre en Saskatchewan et en Alberta. Une énorme ligne de transport sous-marine reliera le Labrador à la Nouvelle-Angleterre.
Tous ces projets font partie d'une série de changements qui affecteront plusieurs aspects de notre consommation énergétique : la provenance de l'électricité qui alimente notre cuisinière ou notre lave-vaisselle, nos habitudes de consommation et bien entendu le montant de notre facture mensuelle.
« L'électricité est l'un des carburants essentiels de l'économie. Il ne se passe pas grand-chose sans elle », affirme Pierre Guimond, président-directeur général de l'Association canadienne de l'électricité, un groupe industriel. « Nous avons beaucoup à faire pour partir du bon pied. »
Pour ce dossier, nous avons analysé des centaines d'études, de contrats, de rapports, de documents stratégiques, de cartes et de statistiques sur l'avenir du pays en matière d'électricité. Une grande partie des renseignements n'ont jamais été recueillis auparavant, ni partagés avec le grand public.
Nous avons dressé la première carte exhaustive de toutes les principales centrales électriques en service au Canada à l'heure actuelle ou qui doivent entrer en service d'ici 2020. Nous avons aussi estimé le montant probable de la facture d'électricité d'un ménage moyen au Canada.
Les dizaines de millions de Nord-Américains qui ont vécu plusieurs heures dans le noir pendant la panne généralisée de 2003 se posent deux questions. Produisons-nous suffisamment d'électricité? Notre réseau est-il assez solide pour prévenir les pannes éventuelles?
Cette année-là, l'Ontario, la deuxième puissance électrique du Canada, après le Québec, était aux abois. Son opérateur de réseau indépendant avait fait des déclarations inquiétantes au sujet de pénuries d'électricité. La province avait en effet dû importer une quantité considérable d'énergie des États-Unis.
Plus récemment, la Colombie-Britannique est devenue un importateur net de courant qui s'approvisionne au sud de la frontière. L'Alberta, la Nouvelle-Écosse et la Saskatchewan comptent également sur des fournisseurs étrangers pour combler leurs besoins en électricité.
Les perspectives se sont améliorées, mais la prudence est encore de mise.
L'Ontario achemine maintenant 400 millions de dollars en électricité aux États-Unis chaque année. La Colombie-Britannique vise son autosuffisance d'ici 2016. Quant à l'Alberta, la construction de générateurs et de centrales thermiques y croît à un rythme effréné.
Sur la côte est, le développement hydroélectrique du cours inférieur du fleuve Churchill (projet du Bas-Churchill) générera suffisamment de puissance pour alimenter l'une ou l'autre des provinces de l'Atlantique dans sa totalité.
Néanmoins, le réseau électrique du pays requiert des injections d'argent considérables.
L'Agence internationale de l'énergie estime que le Canada devra investir 10 milliards de dollars annuellement dans ses infrastructures électriques d'ici à 2030. Un peu plus de la moitié de cette somme devra être consacrée à la production, et le reste à améliorer le réseau de transport et les lignes électriques qui acheminent l'électricité dans les foyers.
La dernière évaluation de la North American Electric Reliability Corporation (NERC), l'organisme chargé par les gouvernements canadien et américain d'assurer la fiabilité des réseaux dans les deux pays, n'est pas très rose.
Selon la NERC, dès 2012, le Québec aura besoin de ressources supplémentaires pour accroître sa production, tandis que la Colombie-Britannique et l'Alberta doivent accélérer le développement de leurs ressources électriques si elles veulent répondre à la demande en 2020.
Quant à l'Ontario, on prévoit que son approvisionnement électrique sera tout juste suffisant pour répondre à la demande intérieure en 2020. Et cela, malgré son projet de raccorder au réseau des centaines de petites centrales par le biais d'offres de taux garanti.
Combien cela coûtera-t-il?
La réponse a de quoi surprendre. Dans presque toutes les régions du Canada, les prix de l'électricité augmentent . Et de beaucoup.
Les consommateurs de Colombie-Britannique et de l'Ontario le constatent déjà. BC Hydro a majoré ses tarifs de 7,3 % en 2010 et a annoncé qu'elle prévoit une hausse supplémentaire de 30 % au cours des trois prochaines années. Le gouvernement de l'Ontario a déclaré à l'automne 2010 que les tarifs de la province pourraient augmenter de 46 % d'ici 2015.
À l'exception du Manitoba, personne ne sera épargné. Une étude du réseau CBC News sur les accords d'achat d'énergie et les états financiers des services publics provinciaux semble indiquer que le prix moyen par kilowattheure augmentera de plus de 50 % dans tout le pays d'ici 2020.
Jusqu'à maintenant, les prix sont demeurés relativement bas, soit les moins chers parmi les pays membres de l'Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE).
Cette faiblesse des coûts est due au fait que la majeure partie de l'électricité canadienne provient de source hydraulique et que la plupart des centrales, aménagées il y a des dizaines d'années, sont payées depuis longtemps. Comme les coûts d'exploitation des barrages hydroélectriques sont minimes, le Québec, par exemple, peut produire son énergie pour seulement quelques cents le kilowattheure.
Or ces centrales électriques ne sont aujourd'hui plus en mesure de répondre aux besoins du pays. La construction des nouvelles centrales et l'aménagement de lignes de transport d'énergie à haute tension en cuivre et en aluminium coûteront bien davantage. Et ce sont les consommateurs qui paieront la note.
« Les centrales hydroélectriques récentes ont coûté plus cher que celles des précédentes générations », indique Pierre Guimond, de l'Association canadienne de l'électricité. « Tout est plus onéreux de nos jours parce que les emplacements sont plus reculés et qu'ils sont plus difficiles à aménager. Cela a un effet sur le coût de l'électricité. »
Prenons par exemple le plus gros projet hydroélectrique du Québec à l'heure actuelle : une série de barrages sur la rivière Romaine, au nord du golfe du Saint-Laurent. On prévoit qu'il devrait produire de l'énergie pour près de 6,4¢/kWh, alors que le coût moyen actuel est de 2¢/kWh.
C'est la même chose pour tous les types de production. En Ontario, les nouveaux parcs éoliens reçoivent 13,5¢/kWh, et les panneaux solaires installés sur des toits, 80¢/kWh. Une étude récente révèle que le coût de construction des nouvelles centrales nucléaires est 2 fois plus élevé qu'il y a 7 ans. Les centrales au charbon, autrefois source d'énergie abordable vue l'abondance du combustible, coûtent beaucoup plus cher en raison des restrictions en matière d'émissions polluantes.
« Pendant des décennies, nous n'avons pas suffisamment investi dans notre système d'électricité, et ce, dans tout le pays », affirme Tim Weis, directeur de la politique sur l'efficacité énergétique et les énergies renouvelables à l'Institut Pembina, un groupe de réflexion national sur l'énergie durable. « Tout ce qu'on construira de nos jours sera plus cher. »
Qui produira l'électricité?
Autrefois, les grands réseaux publics dominaient la production et la transmission de l'électricité. Il y a 10 ans, plus de 80 % de la capacité de production du Canada étaient exploités par les gouvernements provinciaux. Mais depuis, le secteur privé a gagné du terrain.
Depuis 2000, toutes les nouvelles unités de production ont été construites par des entreprises privées, ce qui va également être le cas de pratiquement toutes les unités à venir. D'ici 2020, les sources d'énergie privées croîtront de près de 50 % au Canada, tandis que l'électricité fournie par des sociétés d'État ne connaîtra qu'une faible hausse de 3 %.
En Colombie-Britannique, où la politique d'approvisionnement du gouvernement pour les nouvelles sources d'électricité dépend presque exclusivement de sociétés à but lucratif, des entreprises telles que General Electric construisent des unités de production de plusieurs centaines de mégawatts.
En Alberta, les géants du pétrole Suncor, Imperial Oil et TransCanada érigent de grandes centrales au gaz naturel.
En Ontario, TransAlta exploite 4 centrales au gaz, mais également 3 parcs éoliens. Dans les Maritimes, TransAlta érige des dizaines d'éoliennes supplémentaires qui s'ajoutent à celles d'une foule de petites sociétés spécialisées.
Pour certains détracteurs, c'est une tendance troublante : les ressources naturelles telles que les voies navigables deviennent la propriété d'entreprises privées, pendant que les consommateurs paient des prix plus élevés pour financer le développement de l'énergie solaire et éolienne.
Plusieurs questions se posent. Ces nouveaux actifs de production seront-ils transférés à l'État lorsque les contrats d'achat d'énergie des entreprises seront échus? Ces entreprises ne chercheront-elles pas à hausser leurs tarifs lorsque ce jour viendra?
Quelle sera sa provenance?
À ses débuts, l'électrification du Canada passait par l'énergie hydraulique. Vinrent ensuite le charbon, le pétrole et l'énergie nucléaire. L'avenir appartient maintenant au vent et au gaz naturel.
À l'aube du millénaire, la puissance éolienne du Canada était de moins de 100 MW. Le pays a rapidement accru sa puissance à 3500 MW et prévoit atteindre 12 765 MW d'ici 2020. Même si cela ne représente que moins de 10 % de la production nationale, c'est l'énergie éolienne qui représente la plus grande part de la croissance énergétique actuelle (à l'exception peut-être de l'hydroélectricité si le projet sur le fleuve Churchill, au Labrador, se réalise). Ces nouveaux développements favoriseront la fermeture de l'une des pires sources de gaz à effet de serre (GES) du pays, la centrale au charbon de Nanticoke, en Ontario.
L'abandon progressif du charbon sera aussi appuyé par le grand nombre de centrales au gaz mises en service depuis 10 ans. Bien que les politiciens préfèrent se vanter de leurs investissements dans l'énergie renouvelable, la réalité est que le réseau croît surtout grâce au gaz naturel. Au moins 60 % des unités de production construites au cours des années 2000 au Canada sont alimentées au gaz naturel, et on prévoit une croissance supplémentaire de 25 % d'ici 2020 pour cette filière.
Mais le gaz naturel n'est pas une solution parfaite : les centrales les plus développées émettent encore l'équivalent de 40 % des gaz à effet de serre émis par une centrale au charbon. Mais considérant la problématique du réchauffement climatique, c'est un pas significatif dans la bonne direction.
Quel en sera le niveau de pollution?
Le secteur de l'électricité est bien loin d'avoir atteint les cibles que le Canada s'est engagé à atteindre dans le cadre du protocole de Kyoto. Le pays a émis 117 millions de tonnes (Mt) de GES l'an dernier, une réduction par rapport au maximum de 130 Mt, atteint en 2003. Mais c'est encore bien supérieur aux 89 Mt que l'industrie se doit d'atteindre d'ici 2012 pour atteindre les objectifs du protocole de Kyoto.
« C'était assez évident qu'aucun effort ne serait fait pour atteindre cet objectif », affirme Tim Weis, de l'Institut Pembina. « Ce n'était pas un objectif irréaliste; nous avons simplement attendu trop longtemps avant de nous y attaquer. »
Si on regarde vers l'avenir, cependant, la situation s'améliore quelque peu.
Le gouvernement fédéral s'est fixé pour objectif de réduire les GES de 17 % par rapport aux niveaux de 2005 d'ici 2020. En vertu de ce plan, les centrales électriques seraient forcées de réduire leurs émissions à 102 Mt au cours des 9 prochaines années pour être en mesure d'atteindre cet objectif. Toutes les provinces ont prévu des mesures en ce sens.
L'Ontario fermera ses 11 dernières centrales au charbon d'ici 2014, tandis que l'Alberta et la Saskatchewan étudient de nouvelles technologies, qui n'ont pas encore fait leurs preuves, pour enfouir sous terre le dioxyde de carbone généré par leurs centrales au charbon. En y ajoutant le projet d'Ottawa qui consiste à établir des plafonds d'émissions sévères pour les centrales au charbon, le secteur de l'électricité pourrait atteindre la cible du gouvernement fédéral, moins rigoureuse que celle de Kyoto.
S'il n'y parvient pas, le Canada aura de la difficulté à atteindre ses objectifs de réduction, quels qu'ils soient. La production d'électricité compte pour un sixième des émissions de GES du pays, la deuxième source après le transport.
« Le gouvernement se doit d'être un leader, que ce soit au niveau fédéral ou au niveau provincial », soutient M. Weis. « Partout où il y a eu des réductions majeures, que ce soit en Europe ou en Ontario, elles ont été possibles parce que le gouvernement avait pris l'initiative de les rendre possibles. »