Un texte de Sophie-Hélène Lebeuf
Entouré des ministres Sam Hamad et Clément Gignac, Jean Charest a nié toute intervention dans la fin de la filature d'Eddy Brandone.
Au lendemain de la diffusion d'un reportage de Radio-Canada sur l'interruption d'une filature d'un ex-dirigeant de la FTQ-Construction, Eddy Brandone, le premier ministre Jean Charest a répété qu'il n'avait rien à se reprocher et a plutôt blâmé le diffuseur public. Ses adversaires estiment que le chef libéral se trompe de cible.
« J'ai la conscience en paix, je ne pense pas qu'on peut dire la même chose à la Société Radio-Canada », a-t-il lancé à Québec, en marge d'une annonce sur la création d'un outil d'investissement et d'épargne lié au Plan Nord.
« Je ne suis jamais intervenu dans l'enquête », a-t-il martelé comme il l'avait fait la veille, réitérant que le premier ministre n'était pas informé des enquêtes policières.
« Je n'ai aucune information sur ces événements. Je ne le sais pas et je ne dois pas le savoir et je n'ai jamais demandé de le savoir et c'est comme ça qu'on doit fonctionner. La police a une indépendance dans son travail. »
— Jean Charest
« J'apprends que l'information est contredite par une autre source dans d'autres médias », a-t-il ajouté, faisant référence à un article de La Presse publié en matinée. Le quotidien citait un responsable de la Sûreté du Québec qui attribuait la fin de la filature au fait que les informations nécessaires auraient été trouvées.
S'interrogeant sur le « timing » de la diffusion du reportage, il a assuré qu'il n'entendait pas se laisser distraire. « Ce reportage n'aurait jamais dû être fait, en pleine campagne électorale. Ça vient nous distraire des vrais enjeux », a-t-il déploré. Le chef libéral n'a pas exclu la possibilité d'entamer des poursuites, mais a toutefois écarté cette hypothèse pour le moment.
L'opposition réclame plus d'explications
Entourée de candidats péquistes du Saguenay et de membres de son équipe économique, Pauline Marois a affirmé que les révélations contenues dans le reportage avaient des « odeurs de scandale ».
La chef du Parti québécois, Pauline Marois, qui réclamait la veille des explications du premier ministre, n'a pas été convaincue par ses propos. « Après tout ce que j'ai entendu d'affirmations de M. Charest qui ne se sont pas avérées exactes par la suite vous me permettrez d'avoir encore des doutes », a-t-elle déclaré à Saguenay, disant vouloir les Québécois en juger.
« J'ai rarement vu et entendu quelqu'un dire que le premier ministre avait demandé à la Sureté du Québec d'abandonner une filature », a-t-elle déclaré, qualifiant la situation d'« exceptionnel ». Prudente, la chef péquiste a toutefois ajouté que ce n'étaient pas ses propos mais ceux de la « commission [sic] Enquête ». « Si c'était le cas, c'est scandaleux », s'est-elle empressée d'ajouter, insistant sur la situation hypothétique de cette affirmation.
Précisons que le reportage réalisé par des journalistes de l'émission Enquête soulevait des questions sur l'interruption de la filature, mais n'établissait aucun lien avec une éventuelle intervention du premier ministre.
« Ça nous apparaît comme un scandale libéral. Comme on en a vu pas mal dernièrement, on peut se permettre de s'en inquiéter. »
— Pauline Marois
La chef péquiste a également commenté l'attaque de M. Charest à l'endroit des journalistes. « C'est souvent quand quelqu'un se sent un peu coincé qu'il remet la faute sur ses interlocuteurs ou sur les observateurs de la situation politique », a-t-elle dit.
En point de presse à Mirabel, dans les Laurentides, le chef de la Coalition avenir Québec, François Legault, a lui aussi déploré la réaction de Jean Charest.
« Quand un politicien commence à s'en prendre aux journalistes, c'est le début de la fin. »
— François Legault
François Legault a lui aussi réagi à l'interruption de la filature d'un ancien dirigeant de la FTQ-Construction, Eddy Brandone.
M. Legault estime que l'arrêt de la filature, une demi-heure après une rencontre entre l'ex-dirigeant syndical et le premier ministre, ne peut être le fruit du hasard, et nécessite plus d'explications. « Il faut aller plus loin que ça, il faut savoir qui a donné l'ordre d'arrêter la filature », a déclaré le chef de la CAQ.
« J'accepte ce que M. Charest a dit, qu'on doit lui faire confiance, que ce n'est pas lui qui a donné le mot d'ordre, mais on doit savoir qui a donné le mot d'ordre », a-t-il dit.
« On peut toujours lui donner le bénéfice du doute même si c'est très difficile », a plutôt estimé le porte-parole de Québec solidaire Amir Khadir, à une poignée de journalistes rencontrés à Chicoutimi, qualifiant l'affaire de « très troublante ».
« La Sûreté du Québec et M. Charest nous doivent une explication, d'autant plus importante que depuis longtemps on dit qu'il y a une aberration dans le fait que la Sûreté du Québec soit une police politique, qui se sente une responsabilité politique de protéger ceux qui nomment les directeurs de la Sureté du Québec. »
— Amir Khadir
Amir Khadir a lui aussi commenté les révélations de Radio-Canada.
Si la décision découlait plutôt de la Sûreté du Québec elle-même, poursuit le candidat de Mercier, parce que « Monsieur est un ami ou une connaissance de M. Charest, il y a comme quelque chose d'excessivement inquiétant là-dedans », a-t-il soutenu.
Mercredi soir, le chef d'Option nationale, Jean-Martin Aussant, est allé jusqu'à réclamer, sur son compte Twitter, la reprise des audiences de la commission Charbonneau, qui enquête sur l'octroi et la gestion des contrats publics dans l'industrie de la construction.
La Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ) se dit « étonnée » que Jean Charest mette en doute l'intégrité des journalistes Marie-Maude Denis et Alain Gravel. Au cours des dernières années, ceux-ci « ont fait un travail remarquable pour exposer les problèmes de corruption et de collusion dans l'industrie de la construction », a-t-elle estimé par voie de communiqué. La « sortie intempestive du premier ministre » s'explique peut-être par le fait que leurs reportages « ont souvent éclaboussé le gouvernement libéral », dit la FPJQ.
La Fédération juge « d'intérêt public » les informations contenues dans le reportage, « précisément parce que le Québec est en campagne électorale ». « Les politiciens, si épris de l'idéal démocratique, doivent comprendre qu'une presse libre est indissociable d'une démocratie en santé », juge la FPJQ, qui invite le premier ministre - ou tout autre politicien - à « respecter le travail des médias ».
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sophie-helene.lebeuf@radio-canada.ca
Avec la collaboration de Marc-Antoine Ménard