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avril 2003 - Lundi matin. J'ai une intervention à
faire pour la radio de Radio-Canada à Québec.
Devant moi, les dunes de Merzouga. Derrière, à
une cinquantaine de kilomètres, l'Algérie.
Pour ne pas retarder mon 4x4 de journalistes, je demande
à ce qu'on me laisse à la balise 5. Pendant
que mes collègues se dirigeront vers la 3 et la 4
avant de me repasser me reprendre, j'aurai eu le temps de
faire mon "hit".
Bonne nouvelle, mon téléphone satellite fonctionne.
À condition de bien vouloir coller l'émetteur
sur le poteau de métal sur lequel flotte le drapeau
rouge que les filles recherchent tant. Mauvaise nouvelle,
il vente à écorner les dromadaires. Je n'entends
pas toujours tous les mots des questions de l'animateur,
mais je suis tout de même en mesure de vous donner
pouls du Rallye des Gazelles. Même avec cette chaleur
suffocante d'environ 45 degrés Celsius et de
tous ces enfants berbères qui commencent à
nous entourer parce que mon téléphone et moi
sommes devenus deux attractions touristiques du désert
en l'espace de quelques minutes. C'est pas tous les jours
que ces enfants croisent un Canadien errant.
Je dis nous parce qu'avec moi, il y a le pointeur. Ahmid
Ichatry est responsable de la balise 5 pour 150 dirhams
par jour (1 dollar canadien = 6 dirhams). Berbère,
il a quitté son emploi de serveur dans un restaurant
pour devenir pointeur le temps du Rallye. Comme mes collègues
tardent à arriver, j'en profite pour l'interviewer.
Enfant du désert, il n'a jamais vu ni la mer, ni
Marrakech. En fait, c'est comme au Moyen-Âge. Ahmid
est né près des dunes de Merzouga et il y
fera sa vie. Il n'a jamais vu la mer ni ne connaît
Céline Dion. C'est tout de même un exploit
en 2003!
Ses parents commencent à s'inquiéter parce
qu'Ahmid, âgé de 23 ans ne veut pas se marier.
Le choix de l'épouse leur revient, mais là
n'est pas le problème. Mon Berbère ne souhaite
se marier que lorsqu'il aura une maison et un emploi stable.
Pour le bien-être de ses enfants à venir, dit-il.
Deux heures plus tard, c'est le dîner. Je me rends
compte qu'Ahmid mange ses rations militaires froides depuis
le début du Rallye parce qu'il ne sait pas lire les
instructions du réchaud inclus dans la boîte.
Plus tard, il me demande combien les Gazelles paient pour
participer au Rallye. Environ 35000 $ par équipe
est ma réponse. Je pousse le calcul jusqu'à
lui traduire le montant en dirhams: 210 000. Mais à
voir ses yeux, Ahmid n'a jamais entendu parler de centaines
de mille. Sachant qu'il gagnait environ 1000 dirhams par
mois comme serveur, je lui annonce qu'il devra travailler
plus de dix ans pour se payer une telle aventure. Il est
stupéfait.
Je lève la tête et aperçois un nuage
de poussière au loin. Mon 4x4 de journalistes est
de retour. Moi, je quitte le désert, mais Ahmid,
lui, y restera. Il ne le réalise pas, mais une chose
est sûre: j'emporte une partie de lui dans mes souvenirs.
Il y a des rencontres qui ne s'oublient pas.