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Rencontre avec un Berbère

22 avril 2003 - Lundi matin. J'ai une intervention à faire pour la radio de Radio-Canada à Québec. Devant moi, les dunes de Merzouga. Derrière, à une cinquantaine de kilomètres, l'Algérie. Pour ne pas retarder mon 4x4 de journalistes, je demande à ce qu'on me laisse à la balise 5. Pendant que mes collègues se dirigeront vers la 3 et la 4 avant de me repasser me reprendre, j'aurai eu le temps de faire mon "hit".

Bonne nouvelle, mon téléphone satellite fonctionne. À condition de bien vouloir coller l'émetteur sur le poteau de métal sur lequel flotte le drapeau rouge que les filles recherchent tant. Mauvaise nouvelle, il vente à écorner les dromadaires. Je n'entends pas toujours tous les mots des questions de l'animateur, mais je suis tout de même en mesure de vous donner pouls du Rallye des Gazelles. Même avec cette chaleur suffocante d'environ 45 degrés Celsius… et de tous ces enfants berbères qui commencent à nous entourer parce que mon téléphone et moi sommes devenus deux attractions touristiques du désert en l'espace de quelques minutes. C'est pas tous les jours que ces enfants croisent un Canadien errant.

Je dis nous parce qu'avec moi, il y a le pointeur. Ahmid Ichatry est responsable de la balise 5 pour 150 dirhams par jour (1 dollar canadien = 6 dirhams). Berbère, il a quitté son emploi de serveur dans un restaurant pour devenir pointeur le temps du Rallye. Comme mes collègues tardent à arriver, j'en profite pour l'interviewer. Enfant du désert, il n'a jamais vu ni la mer, ni Marrakech. En fait, c'est comme au Moyen-Âge. Ahmid est né près des dunes de Merzouga et il y fera sa vie. Il n'a jamais vu la mer ni ne connaît Céline Dion. C'est tout de même un exploit en 2003!

Ses parents commencent à s'inquiéter parce qu'Ahmid, âgé de 23 ans ne veut pas se marier. Le choix de l'épouse leur revient, mais là n'est pas le problème. Mon Berbère ne souhaite se marier que lorsqu'il aura une maison et un emploi stable. Pour le bien-être de ses enfants à venir, dit-il.

Deux heures plus tard, c'est le dîner. Je me rends compte qu'Ahmid mange ses rations militaires froides depuis le début du Rallye parce qu'il ne sait pas lire les instructions du réchaud inclus dans la boîte. Plus tard, il me demande combien les Gazelles paient pour participer au Rallye. Environ 35000 $ par équipe est ma réponse. Je pousse le calcul jusqu'à lui traduire le montant en dirhams: 210 000. Mais à voir ses yeux, Ahmid n'a jamais entendu parler de centaines de mille. Sachant qu'il gagnait environ 1000 dirhams par mois comme serveur, je lui annonce qu'il devra travailler plus de dix ans pour se payer une telle aventure. Il est stupéfait.

Je lève la tête et aperçois un nuage de poussière au loin. Mon 4x4 de journalistes est de retour. Moi, je quitte le désert, mais Ahmid, lui, y restera. Il ne le réalise pas, mais une chose est sûre: j'emporte une partie de lui dans mes souvenirs. Il y a des rencontres qui ne s'oublient pas.

jean-patrick_balleux@radio-canada.ca

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