Au bout du fil (la semaine dernière), Ivan Babikov est à Syktyvkar, en Russie, capitale de la République de Komi.
Babikov, immigrant russe au Canada, est à l'entraînement intensif. Il se prépare à représenter la Russie en ski de fond aux Jeux de Turin. Plus on regarde de près son parcours, plus on se passionne pour l'histoire peu ordinaire de cet athlète errant, totalement investi dans un sport d'une telle dureté athlétique qu'on a parfois peine à comprendre ce qui le motive à tant s'entêter.
En terme de personnalité, Babikov fait penser à un lévrier. Avez déjà vu des courses de chiens? Un lévrier est un chien d'une très, très grande concentration. Et quand il se met à courir après le petit lapin (électrique) qui sert d'appât, il ne regarde pas les belles crinières rousses sur le bord de la clôture.
Ce petit bout d'homme est un exemple de ténacité. Il s'est « monté » tout seul ou presque. En ski de fond, il faut le faire.
Ivan Babikov
Ignoré en 2002 par la fédération russe de ski de fond, il émigre au Canada. Trois ans plus tard, il participe dans l'Ouest canadien à ses premières Coupes du monde. Il frôle le podium au 15 km style libre en Alberta.
Et là ça déboule.
Des amateurs russes de ski de fond l'encouragent à tenter sa chance avec l'équipe olympique de Russie. Des pressions sont exercées sur les bonzes de la fédé. Ces amateurs passent le chapeau, Ivan étant plus ou moins sans le sou. « Des gens ordinaires, dit-il, ici un 100 dollars, là un 200. » Le total lui permet de se rendre en Russie à la dernière minute.
« J'ai pris l'avion pour la Russie. À New York, mes bagages (essentiellement ses skis!) ont été égarés. Arrivé à Moscou, j'ai dû attendre 24h avant recouvrer mes choses. »
Ivan Babikov, sa femme Svetlana et son fils Sergulka
Il a toujours le décalage horaire dans le corps. Puis un voyage de 300 km en train au nord de Moscou jusqu'à Rybinsk. Où il arrive la veille au soir de la première épreuve de qualification olympique, un exténuant 50 km, départ de masse. Ivan s'est classé 4e. Résultat hallucinant malgré l'absence de Rochev, Dementiev et Pankratov, déjà classés, occupés sur la Coupe du monde.
« Ensuite, on nous a emmenés en Arménie pour des épreuves en altitude, raconte-t-il. J'ai gagné le 15 km classique et le 30 km (départ à intervalle). »
La fédération russe n'a pas vraiment eu le choix. Babikov a été sélectionné au sein de l'équipe nationale pour Turin. « Je n'étais pas leur numéro un, dit-il. Ils avaient leurs skieurs de confiance. Un gars qui arrive d'un autre pays et qui s'empare d'une place sur l'équipe olympique... Mais ça va mieux maintenant. Et puis je connais la plupart des gars sur l'équipe, c'est positif... »
Bon, maintenant la fameuse question à 100 piastres.
Ivan Babikov
Ivan, tu es sur l'équipe nationale canadienne, avec l'appui financier de Ski de fond Canada (environ 20 000 dollars par année), et tu vas skier pour la Russie? Il s'en trouve au Canada qui disent que tu es une sorte de mercenaire, que tu es prêt à vendre ton âme au plus offrant...
« J'ai quand même vécu 22 ans en Russie et je suis fier d'être Russe. Je n' ai pas obtenu la citoyenneté canadienne à temps et c'est malheureux, mais qui sait, c'est peut-être la seule occasion que j'aurai de participer à des Jeux olympiques. Cela n'arrive qu'une fois aux quatre ans. J'y vais pour l'expérience et j'ai besoin de cette expérience si je veux être meilleur dans le futur. »
Le futur, ça ne prend pas une tête à Papineau, nous le connaîtrons après Turin.
Pour l'instant, à l'heure où Lascelles Brown (bobsleigh) a profité de la « clémence » d'Immigration Canada pour obtenir la citoyenneté canadienne à temps pour Turin, les Canadiens devront se contenter d'observer l'un des « leurs » skier pour la Russie, pendant que Grey, Kershaw, Goldsak, Jeffries, Roycroft et compagnie progressent de leur côté.
Ivan Babikov, lui, continue de skier. Sa passion. Skier, skier toujours plus vite. Pour avoir sa place au soleil.
Et le soleil, lui, il est russe ou canadien?
Qui veut lancer la première pierre?