Quand le repêchage devient l'affaire des comptables

Depuis l'instauration du repêchage dans sa forme actuelle au début des années 1970, la plupart des équipes championnes se sont bâties d'abord et avant tout grâce aux heureuses sélections qu'elles y ont effectuées.

La recette semble toujours la même. On choisit ses éléments-clés et on complète le tout en ajoutant des joueurs d'appoint.

C'était vrai il y a 40 ans pour le Canadien et Guy Lafleur, pour les Flyers et Bobby Clarke, pour les Sabres et Gilbert Perreault. Ça l'est encore aujourd'hui pour les Vincent Lecavalier, Evgeni Malkin, Sidney Crosby, Patrick Kane, Jonathan Toews et pour leur équipe respective.

L'histoire est éloquente et devrait donc guider les gestes des directeurs généraux. Mais depuis l'avènement du plafond salarial, on assiste à un phénomène étrange qui va à l'encontre de cette logique.

Le monde à l'envers

Marian Hossa Marian Hossa   © Getty Images/Jonathan Daniel

Commençons par une constatation facile. Les équipes qui ont le plus de mal à se soumettre au plafond salarial sont les équipes de premier plan. Ces équipes ont beaucoup de bons joueurs; les bons joueurs coûtent cher... L'équation est simple.

Ces équipes vont donc tenter d'alléger leur masse salariale en échangeant des joueurs (et leur contrat) contre des joueurs moins coûteux et, surtout, des choix au repêchage qui, eux, ne coûtent rien à court terme.

Le paradoxe, c'est que les équipes moins bien nanties et soucieuses de progresser vont ainsi accepter les joueurs qu'on leur offre et céder des choix au repêchage. Le résultat est que désormais, ce sont souvent les équipes fortes qui se retrouvent avec des choix au repêchage.

C'est ce qui s'est produit quand les Blackhawks de Chicago ont échangé Dustin Byfuglien aux Thrashers d'Atlanta.

La transaction compte plusieurs joueurs et a permis aux Hawks de faire chuter leur masse salariale de 57,6 à 53,8 millions de dollars. Et dans l'aventure, ils ont obtenu des Thrashers un choix de premier tour et un choix de deuxième tour. Et ce n'est pas fini!

Au moment d'écrire ces lignes, les Hawks ont 9 attaquants, 3 défenseurs et 1 gardien sous contrat. Même s'ils amorcent la prochaine saison avec 21 joueurs plutôt que les 23 permis, il leur en manque encore 8! Et avec un plafond qui va avoisiner les 58 millions de dollars par an, ça laisse 4,2 millions à Chicago pour embaucher 7 joueurs, dont Andrew Ladd et Antti Niemi, autonomes avec compensation.

Joli casse-tête pour le directeur général Stan Bowman qui, au moment où vous lisez ces lignes, tend des perches dans la ligue pour se débarrasser d'un gros salaire. Marian Hossa, Patrick Sharp et Brian Campbell (surtout Campbell) sont tous accrochés à un hameçon. À 5,6 millions par année, Cristobal Huet viendrait en prime à tout acheteur assez fou pour le prendre (on vous fait l'emballage et on livre).

Ce n'est guère mieux à Détroit où les Red Wings disposent d'à peine 5 millions de latitude pour combler 5 postes et satisfaire 5 joueurs autonomes, dont les défenseurs Brett Lebda et Andreas Lilja.

À Philadelphie, c'est 9 millions de dollars pour 6 postes et 12 joueurs autonomes. À Vancouver, c'est 10 millions pour 12 joueurs. À Washington, 10 millions pour 13 joueurs.

Toutes ces équipes tentent actuellement d'échanger des salaires contre des choix. Les Flames, les Bruins et les Penguins ont le même problème.

Sergei Gonchar Sergei Gonchar   © PC/AP Photo/Gene J. Puskar

À Pittsburgh, on semble avoir plus d'espace. L'équipe a déjà consenti 47 millions en contrats pour l'an prochain. Mais un coussin de 11 millions, c'est ridiculement peu avec des joueurs autonomes comme Ruslan Fedotanko, Sergei Gonchar, Mark Eaton, Jordan Leopold, Jay McKee, Bill Guerin et Alexei Ponikarovsky.

Vous me direz que les Penguins ne sont pas forcés de les réembaucher tous. C'est vrai. Mais ceux qu'on laisse partir devront être remplacés. Ce sont d'autres salaires, sinon les mêmes.

La moitié de la ligue veut échanger des contrats contre des choix au repêchage ou, comme l'a fait Pierre Gauthier dans l'échange Jaroslav Halak, contre de jeunes joueurs (Lars Eller et Ian Schultz) qui ne coûteront presque rien.

Le marché est tel qu'il faut s'attendre à des transactions étranges dans lesquelles l'équipe qui cédera les choix ou les jeunes joueurs aura toujours l'air d'avoir eu le dessus. Mais l'air n'est pas la chanson. Parce qu'historiquement, c'est avec des choix qu'on bâtit les meilleures équipes.

C'est un mouvement que je qualifierais presque de contre-nature, et j'imagine à peine ce qu'il adviendra l'année où les conditions économiques forceront la ligue à geler ou même à abaisser le plafond salarial.

Partisans du Canadien s'abstenir...

Dans la veine du repêchage, une petite observation qui fera grincer des dents aux partisans du Canadien.

À leur dernière saison junior, les deux premiers choix de cette année, Taylor Hall et Tyler Seguin, ont amassé 106 points dans la Ligue junior de l'Ontario. Dans le même circuit, Steven Stamkos en a totalisé 105, en 2007-2008, et John Tavares 104, l'an dernier. Patrick Kane avait fait mieux en 2006-2007 avec 145 points.

En fait, le seul joueur qui se soit approché de Kane a amassé 134 points la même année.

Et comme Trevor Timmins n'est pas si mauvais qu'on le dit, il l'a repéré avant tout le monde et l'a repêché dès 2005 au 200e rang. Quel flair!

Il s'agit évidemment de Sergei Kostitsyn, notre bon Serge, à qui, incidemment, nous souhaitons d'excellentes vacances.