Lâchez les fauves!

Ray Lewis Ray Lewis  Photo :  Nick Wass

Nous sommes à quelques heures de la présentation du Super Bowl. Pour les amateurs, l'anticipation est grande. Pour les joueurs, c'est bientôt l'heure de la délivrance.

Un texte de Philippe Rezzonico

Oui, délivrance. Le mot n'est pas trop fort. Pour l'amateur de football, le botté d'envoi sera le début d'une soirée festive. Pour les joueurs, ce sera l'occasion d'évacuer d'un seul coup toute la pression - et même l'angoisse - qui pèse sur eux depuis leur arrivée en Louisiane.

Vue de l'extérieur, la kyrielle d'obligations contractuelles des joueurs des Ravens de Baltimore et des 49ers de San Francisco envers la plus importante semaine d'activités de la NFL peut sembler anodine. Mais vu de près, il en est tout autrement. Pour avoir eu le privilège d'assurer la couverture du Super Bowl de 2001 à 2005, je vous jure que pour les joueurs, cette semaine est tout sauf une partie de plaisir.

Bien sûr, tout le monde est tout sourire le mardi, quand les joueurs et entraîneurs des deux formations accueillent des milliers de représentants des médias dans le stade où va se disputer le match du dimanche.

Cette activité, qui semble parfois plus promotionnelle que professionnelle, est d'ordinaire le moment préféré des joueurs. Souvent accompagnés de leurs enfants, ils se font un plaisir de jouer le jeu au sein de ce joyeux capharnaüm où se côtoient officiels, médias et sportifs.

Les réponses sont le plus souvent badines ou programmées. Du point de vue du journaliste, il faut s'assurer de ne pas rater la déclaration-choc ou l'énormité du jour.

Cette année, la palme revient à Randy Moss des 49ers qui a déclaré sans rire qu'il était le meilleur receveur de passes de l'histoire de la NFL. Pas banal pour un joueur qui joue dans l'équipe fétiche de Jerry Rice, perçu par tous les observateurs comme étant la référence à sa position.

À huis clos

Mais le mercredi et le jeudi, les choses sont plus sérieuses. Les journalistes rendent cette fois visite aux joueurs à leur hôtel, le plus souvent, en s'entassant dans quatre ou cinq autobus qui font la navette entre les hôtels et le centre des médias sous escorte policière.

La NFL a beau avoir les moyens, la progression de ce cortège atypique ressemble à un cirque. C'était particulièrement vrai en 2002, à La Nouvelle-Orléans, au moment où la ville était remplie de militaires après les attentats du 11 septembre 2001.

Alignés sur des petites estrades ou attablés à de grosses tables de conférence, les joueurs recommencent la valse des entrevues. L'atmosphère a beau être conviviale, certains se prêtent à l'exercice avec plus d'amabilité que d'autres. Ici, il faut comprendre que l'horaire qui prévaut est celui de la presse. Pas celui des joueurs.

Lorsque le Super Bowl est présenté sur la côte ouest, comme ça a été le cas à San Diego en 2003, la NFL tient compte du décalage horaire. La première équipe qui se pointe devant les médias doit donc être debout dès 7 h du matin. Disons simplement que de massifs joueurs de ligue de plus de 300 livres levés trop tôt à leur goût n'ont pas toujours envie de discuter avec les médias.

En revanche, il y a les as du micro. Des athlètes comme Tom Brady et Donovan McNabb se prêtent avec professionnalisme à l'exercice, donnant juste ce qu'il faut de copie aux journalistes sans dévoiler les plans de match. D'autres sportifs sont des personnages comme Warren Sapp et Terrell Owens. Eux, ils ont toujours quelque chose à dire et ils sont un régal à entendre.

Ray, le demi-dieu

Ray Lewis aussi, tiens. En 2001, à Tampa, à sa première participation au Super Bowl, il avait le goût de jaser football, le Ray. Avec quatre ou cinq collègues, nous avions eu droit à une véritable clinique de football.

Lewis souhaitait d'autant plus causer ballon ovale qu'il venait tout juste de se dépêtrer d'une situation nébuleuse. Longtemps suspect dans une histoire de double homicide, il avait été, en définitive, reconnu coupable d'obstruction à la justice en échange de son témoignage.

Le gros gaillard était souriant ce jour-là jusqu'à ce que s'approche son coéquipier Shannon Sharpe, le boute-en-train des Ravens. S'appuyant sur Lewis qui était assis, Sharpe a commencé à dire que son pote était le meilleur, qu'il n'avait jamais rien fait de mal, que c'était le meilleur type au monde, que tout ce qu'on lui reprochait était faux, etc.

Plus Sharpe en rajoutait, plus le visage de Lewis ressemblait à celui qu'il montre aux quarts adverses. On a vraiment cru un instant que Lewis allait se lever et pulvériser son coéquipier, mais il s'est contenté de partir.

C'est un peu le sentiment qui anime les représentants des médias le jeudi quand on reprend le petit jeu pour une troisième fois : filer au plus vite. Les joueurs offrent des réponses évasives, les regards sont fuyants, les discussions tournent en rond et on sent que les joueurs ont hâte de mettre toutes leurs énergies sur les derniers entraînements.

On ne sait trop comment les joueurs composent avec la pression dans les derniers jours, mais dites-vous bien qu'elle ne fait que croître.

On compare parfois les joueurs présents au Super Bowl à des gladiateurs de la Rome antique qui vont s'affronter au cirque. Pas vraiment.

Les joueurs des Ravens et des 49ers ne sont pas des gladiateurs. Ce sont des fauves qui viennent d'être cloîtrés depuis une semaine. Il ne reste plus qu'à voir lesquels quitteront l'arène du Superdome avec le trophée Lombardi.