David Ford
Le nom Ford n'est peut-être pas synonyme de fiabilité et de longévité dans le domaine de l'automobile, mais il l'est quand on parle de kayak en eaux vives au Canada.
Âgé de 43 ans et membre de l'équipe nationale depuis 1984, David Ford est l'homme de fer, ou plutôt de carbone, d'un sport plus apprécié des Européens que de ses compatriotes.
Ford baigne dans le monde du sport depuis son tout jeune âge. Ses parents, des accrocs de plein air, l'ont initié aux joies du ski, du cyclisme, de la randonnée pédestre, du canoë et du kayak. Comme il se débrouillait pas mal avec la pagaie, il s'est concentré sur le kayak de rivière.
« J'étais bon. Donc, j'aimais ça. J'ai remporté une compétition provinciale et tout de suite après, j'ai fait mon entrée dans l'équipe canadienne », raconte le natif d'Edmonton.
À 17 ans, il était loin de se douter qu'il porterait son sport à bout de bras pendant deux décennies au Canada.
Maintenant, le Britanno-Colombien a deux fois l'âge de certains de ses coéquipiers qui aspirent à suivre ses traces... ou à prendre sa place. Justement, la porte commence à se fermer, même s'il fait encore la barbe à ses jeunes adversaires.
« Je sens que certaines personnes aimeraient qu'une époque prenne fin. »
David Ford aux JO d'Athènes
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Paul Chiasson
Ces « personnes », c'est du côté de Canoë-Kayak Canada (CKC) qu'on les trouve. Deux philosophies différentes s'opposent. Celle de Ford axée sur la haute performance et l'expérience et celle de la fédération nationale qui favorise un plus grand développement à la base.
« C'est un peu contradictoire quand tu arrives en Coupe du monde et que les gars apprennent quasiment à pagayer plutôt que d'apprendre à gagner. Alors, à cause de cela, on ne m'apprécie pas parce que j'ai un autre but en tête. »
Une place... trois athlètes
Et justement, depuis les Jeux olympiques d'Athènes, en 2004, les relations avec CKC sont passablement à couteaux tirés.
Elles s'étaient pourtant améliorées dans la dernière année. Sauf que la fédération les a envenimées de nouveau en ne soumettant pas le nom de Ford pour l'un des trois brevets de Sports Canada destinés aux athlètes en eaux vives, qui garantit un revenu de 1500 $ par mois.
Pourtant, celui qui a gagné un 17e titre national en septembre dernier présente la deuxième fiche canadienne au niveau international, derrière John Hastings, son plus proche dauphin avec ses 27 printemps.
Ford a porté sa cause en appel. Le hic, c'est que les Jeux olympiques de Londres pointent à l'horizon et que CKC suit sa ligne directrice pour favoriser les plus jeunes. Comme le Canada ne peut déléguer qu'un kayakiste aux JO et que Ford en compte déjà cinq derrière la cravate, alors Ben Hayward, 21 ans, et Paul Manning Hunter, 22 ans, ont obtenu leur brevet.
« Je pourrais arrêter maintenant. J'ai accompli beaucoup plus que je ne l'aurais cru. Mais j'aimerais continuer jusqu'en 2012, nous avait dit l'athlète masculin de l'année au Canada en 2003, lors de notre conversation en mai. Je m'entraîne comme si c'était le cas. L'équipe veut donner la chance à un gars plus jeune. Plus le jeu politique devient corsé, plus il est difficile de rester dans le sport. C'est aussi de plus en plus compliqué de trouver des commanditaires en raison de mon âge. »
David Ford aux JO de Pékin
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PC/Jonathan Hayward
Il y a un brin d'amertume dans la voix du kayakiste. Et avec raison. Son palmarès parle pour lui : sacré champion du monde en 1999 et vice-champion quatre ans plus tard, aussi gagnant de la Coupe du monde en 2003, 4e aux Jeux olympiques d'Athènes et 6e à Pékin.
Vrai que cette saison ses résultats se sont avérés moins concluants. Sa 60e place aux mondiaux de Tacen a pesé lourd dans le refus du brevet, mais son 4e rang l'année précédente aurait aussi pu jouer en sa faveur. D'autant plus que Ford avait déclaré plus tôt dans l'année que désormais, il se concentrait uniquement sur les Jeux olympiques et plus sur les Coupes du monde ou les Championnats du monde.
Cette illusoire médaille olympique le pousse à s'accrocher jusqu'à Londres, malgré la tourmente.
« Quand le kayak en eaux vives a réintégré les Jeux olympiques (en 1992 après un premier essai en 1972), j'ai choisi de me dévouer à l'entraînement et d'abandonner mes études. J'ai dit que je voulais aller aux Jeux et que je voulais essayer de gagner une médaille. C'est encore ma motivation principale pour continuer à m'entraîner autant, assure le vétéran.
« J'ai toujours cru que les Jeux olympiques seraient la compétition la plus facile à gagner parce que le niveau est moins relevé qu'en Coupe du monde. Finalement, je me suis trompé. En même temps, je n'ai jamais cru que je pouvais gagner un titre mondial ou en Coupe du monde parce que les Européens sont tellement dominants. Alors, c'est un peu ironique. »
Le Didier Cuche du kayak
Afin de réaliser son rêve, Ford ne lésine pas sur les moyens. En raison de son conflit avec CKC, après les Jeux d'Athènes, il a créé sa propre équipe, un peu comme l'a fait Bode Miller pour faire un parallèle avec le ski alpin... sport de sa tendre moitié!
« Je dirais que je suis plus un Didier Cuche qu'un Bode Miller », lance en riant celui qui est marié à la skieuse ontarienne Kelly VanderBeek.
Ford s'entraîne donc au Centre de Chilliwack, à quelques longueurs de kayak de son domicile, sous la gouverne de l'entraîneur du club. Puis, il passe une bonne partie de son année à s'entraîner sous le ciel plus clément de l'Australie avec d'anciens adversaires... devenus entraîneurs.
David Ford aux JO de Pékin
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PC/AP Photo/Kirsty Wigglesworth
Pourtant, il ne demande qu'à partager son savoir avec ses coéquipiers comme à la belle époque où Canadiens, Américains et même quelques Européens s'entraînaient à Chilliwack.
« On se bat pour une place (aux JO). Les Canadiens ne veulent pas s'entraîner avec moi parce qu'ils ont peur que je m'améliore. À l'époque, tout le monde profitait des connaissances des autres pour s'améliorer.
« J'aime enseigner à de jeunes kayakistes parce que je trouverais dommage que mon savoir parte en fumée et que le Canada perde mon expertise quand je prendrai ma retraite. Ça fait tellement longtemps que je pratique ce sport que j'aimerais bien me retirer en sachant qu'il y a des gars assez rapides pour prendre la relève. »
Cependant, Ford précise que ses relations avec ses coéquipiers sont cordiales, mais la grande différence d'âge fait en sorte qu'ils sont tout simplement d'une autre génération.
« Ils ne m'agacent pas quand ils me voient, mais je suis sûr qu'ils font des blagues de grand-père à mon sujet. »
La famille, la priorité
L'idée de la retraite est présente depuis un moment... depuis 1996 en fait! Et encore plus avec l'épée de Damoclès qui pend au-dessus de sa tête en raison du brevet.
« Je serais surpris de continuer après 2012. Mais j'ai aussi dit ça au sujet d'Atlanta. Alors, je fais attention à ce que je dis maintenant », mentionne-t-il avec un peu de cynisme.
Ford blague, mais l'avenir se dessine déjà passablement. Depuis un moment déjà, sa conjointe VanderBeek prévoit accrocher ses skis après les Jeux d'hiver de Sotchi. Et fonder une famille deviendra une priorité!
« Après les Jeux de Pékin, j'ai pris la décision de m'ouvrir à d'autres choses et si quelque chose me déroute de mon chemin, je n'aurai aucun regret à quitter mon sport. Si Kelly tombait enceinte maintenant, je serais heureux d'en faire ma nouvelle priorité. »
Et sur les pentes, suivre sa tendre moitié en ski plutôt que des yeux figurera aussi parmi ses priorités!