Perpétuer la tradition familiale

  |  Manon Gilbert  |  Radio-Canada
Émilie Fournel Émilie Fournel   © CanoeKayak Canada

Au Québec, beaucoup d'enfants naissent avec des patins ou des skis dans les pieds. Émilie Fournel, elle, est pratiquement venue au monde dans un kayak.

Contrairement à la plupart des Canadiens, le sport national des Fournel, c'est le kayak. À 23 ans, Émilie marche déjà dans les traces de son défunt père, ne lui reste plus qu'à suivre celles de Caroline Brunet.

Avec un père olympien qui a participé aux Jeux olympiques de Montréal et une mère qui a pris part aux Championnats panaméricains et aux Championnats du monde de kayak de mer, disons que le fruit n'est pas tombé très loin de l'arbre.

« Souvent quand tu vas chez les gens, il y a des trophées de hockey. Chez nous, ben il y a des rames et des photos de kayak partout », lance la Québécoise en riant.

Mode de vie pour la famille Fournel, l'embarcation traditionnelle des Inuits n'a jamais été imposée à Émilie, ni à son frère cadet Hughes, membre de l'équipe canadienne depuis l'an dernier.

Bercée par le roulis des kayaks depuis son enfance, Émilie n'a pas mis de temps à suivre le sillon de son défunt père Jean, emporté par la leucémie il y a 12 ans. Médaillée d'or en K-4 500 m aux Jeux panaméricains de 2003, l'athlète de Dorval allait représenter le Canada aux Jeux olympiques de Pékin... à 21 ans seulement.

Émilie Fournel Émilie Fournel à Pékin   © PC/Jonathan Hayward

D'ailleurs, l'ombre de son paternel a beaucoup plané lors de cette première expérience olympique.

« Parce que mon père a participé aux Jeux et parce que mon père est décédé quand j'avais 11 ans, les Jeux ont toujours été un rêve et aussi quelque chose qui me rattachait à lui. C'est une manière de perpétuer le souvenir.

« Donc quand je suis arrivée aux JO, ça a été vraiment plus émotionnel que je le pensais parce que c'est quelque chose que je partageais avec lui et ça représentait beaucoup plus qu'un accomplissement personnel, avoue celle qui a pris le 10e rang au K-4 500 m à Pékin. D'avoir vécu mon émotion au complet, je pense que ça va m'aider pour qu'en 2012, ça soit juste la course. »

Toutes pour une, une pour toutes...

Avec Londres qui pointe à l'horizon, la pagayeuse du club de canoë de Lachine a déjà la tête aux JO. Non seulement dès l'an prochain faudra-t-il qualifier les embarcations canadiennes, mais aussi, il faudra faire d'importants choix : se concentrer sur le K-1 ou sur les épreuves en équipe.

Membre de l'équipe nationale depuis 2003, Fournel ne le cache pas, elle préfère pagayer en solitaire... à cause de son petit côté impatient qui n'aime pas attendre après les autres. En 2008, elle avait ressenti une certaine déception en ratant sa sélection en K-1 pour Pékin au profit de Karen Furneaux.

Émilie Fournel Émilie Fournel   © www.emiliefournel.com

« Cette année, j'ai vraiment tout mis de mon côté dans mon entraînement pour prouver à mes entraîneurs et à la fédération que j'avais ma place là et que j'allais pouvoir représenter le Canada en K-1 en 2012. »

Après un hiver passé à accumuler les coups de pagaie en Floride, Fournel a vu ses efforts récompensés aux essais nationaux quand elle a triomphé devant Kristin Gauthier au 500 m le 16 mai dernier. Elle pourra donc se frotter aux meilleures de la planète lors des prochaines Coupes du monde en Hongrie (fin mai) et en Allemagne (début juin).

Par contre, impossible de mettre tous ses oeufs dans le même panier. Trop d'impondérables : le Canada pourrait ne pas qualifier d'embarcation en K-1 ou peut-être que les entraîneurs décideront que les filles ont plus de chance de gagner une médaille en K-4 qu'en K-1.

Avec le temps, elle a donc appris à appliquer le dicton des Mousquetaires. Ce qui n'est pas forcément évident dans un sport où les filles s'entraînent l'une contre l'autre tout l'hiver pour faire partie de l'équipe de Coupe du monde.

« Dans les dernières années, j'ai beaucoup amélioré mon côté d'équipe. J'ai beaucoup de respect pour les filles. Je veux faire du K-1, c'est mon objectif principal. Mais en même temps, si nos meilleures chances pour monter sur le podium en 2012, c'est de courser en K-4 ou en K-2, c'est sûr que je vais rentrer là-dedans à 100 % et que je vais donner mon 110 % parce que l'objectif final, c'est de monter sur le podium en 2012 », soutient celle qui voue beaucoup d'admiration à son coéquipier Adam Van Koeverden, révélation des JO d'Athènes avec ses 2 médailles.

Sur la bonne voie

Cet objectif olympique, elle y croit et elle y tient. Malgré ses 23 ans et son statut de jeune vétérane, elle n'hésite pas à agir en motivatrice quand le besoin se fait sentir.

Orton, Fournel, Gauthier et Barré Fournel, 2e à l'avant, avec Geneviève Orton, Kristin Gauthier et Mylanie Barré aux mondiaux de 2009.   © PC/Andrew Vaughan

« Je ne manque pas un entraînement. Je suis celle qui va dire : "Allez aujourd'hui, on rame plus fort. Nous aussi, on peut atteindre cette vitesse-là." Quand les filles s'entraînent avec moi, elles savent qu'on n'arrête pas tant que la montre ne sonne pas. »

Contre toute attente, pour s'encourager à repousser leurs limites, les filles ont trouvé une inspiration en... Alex Harvey et l'équipe masculine de ski de fond.

« Ils ont travaillé ensemble. Ils ont monté leur équipe ensemble et aux Jeux olympiques, ils ont eu de super résultats. Ça nous a aidées à changer d'attitude et à dire : si on le fait tout ensemble, on va être meilleures », affirme l'étudiante en sciences de l'environnement à l'Université d'Ottawa.

Le seul hic, c'est qu'à la différence du ski de fond où quatre athlètes peuvent participer à une épreuve, en kayak, il n'y a qu'une embarcation par pays sur la ligne de départ.

Néanmoins, leur 8e place sur 500 m aux Championnats du monde de 2009 leur prouve qu'elles sont sur la bonne voie. Depuis 2003, jamais les Canadiennes n'avaient atteint la finale en K-4. De plus, elles ont raflé le bronze au relais K-1 4 X 200 m.

Une pression de moins parce que quand on provient d'une équipe qui a formé une certaine Caroline Brunet, difficile de prétendre qu'on ne possède pas les moyens de ses ambitions.

« Quand on arrive aux Championnats du monde, tu sens que tu as de grands souliers à chausser parce qu'elle était vraiment bonne (Brunet a gagné 17 médailles). Parce qu'elle l'a fait, on se dit que nous aussi, on est capables. On ne se contente pas d'aller en finale. Caroline c'est une motivation, elle nous aide à dire qu'au Canada on peut être parmi les meilleurs. »

Après avoir suivi les traces de son père à Pékin, Fournel pourrait commencer à suivre celle de la triple médaillée olympique à Londres... ou à Rio en 2016. Elle pourrait peut-être alors porter ou brandir sur le podium le vieux t-shirt que son père avait reçu quand il avait intégré l'équipe nationale, t-shirt qu'elle enfile avec fierté lors des essais nationaux.