Le Canada, à la puissance mondiale

L'exode

Des joueurs de Huntington Prep en Virginie occidentale Des joueurs de Huntington Prep en Virginie occidentale

Talent prodigieux et exode vont trop souvent de pair. Le Canada a-t-il tellement bien réussi à développer ses joueurs de basketball pour se contenter maintenant de les voir partir? Marie Malchelosse aborde la question dans le troisième reportage de sa série sur l'ascension vertigineuse du basketball canadien.

Un texte de Marie Malchelosse

Seulement dans la région de Toronto cette année, plus d'une centaine de garçons talentueux sont partis finir leur secondaire aux États-Unis pour jouer au basket.

Rob Fulford est l'entraîneur-chef de l'une de ces équipes, en Virginie occidentale. Il est l'entraîneur d'Andrew Wiggins, le phénomène qui a fait l'objet du premier volet de notre série. Fulford lorgne abondamment de ce côté-ci de la frontière pour bourrer son équipe de talent canadien. Et ça marche.

Cette année, quatre Canadiens font partie de son club, classé meilleure équipe de high school aux États-Unis. Il nous a confié avoir presque harcelé Andrew Wiggins pour le convaincre de porter le maillot de Huntington Prep.

« Une année, j'ai même eu jusqu'à sept Canadiens dans mon équipe. Je peux comprendre que ça ne fait pas toujours l'affaire au Canada, mais du point de vue de ce que veulent les jeunes, ce n'est pas seulement une question de visibilité, mais une question de jouer contre les meilleurs joueurs de leur groupe d'âge », explique Fulford.

L'expérience « prep school »

La vérité fait parfois mal à entendre. En effet, le manque de structure de compétition de haut calibre au pays est une plaie.

Le Canada a déjà tenté une expérience sur le modèle des « prep schools » américains au début des années 2000. Les 12 meilleures filles et les 12 meilleurs garçons au pays étaient réunis à l'année dans un programme baptisé Académie nationale de développement de l'élite, établie à Hamilton, en Ontario.

Michele O'Keefe se souvient de l'aventure avec une pointe de regret. « Ils ne jouaient pas contre des clubs ni contre des écoles. C'était juste leur équipe. Leur entraînement personnel était excellent, mais c'était un programme très coûteux et ils n'avaient pas beaucoup de compétition, ou pas suffisamment. »

L'aventure de l'Académie s'est donc terminée en 2009.L'exode touche aussi les joueurs plus âgés. Près de 200 des meilleurs éléments canadiens, féminins et masculins, jouent un peu partout aux États-Unis en première division du réseau universitaire, la NCAA.

Virage

Mais un virage s'amorce ici. Basketball Québec a créé sa Ligue élite, la première et la seule en Amérique du Nord qui soit sanctionnée par la Fédération internationale, la FIBA. Une ligue à neuféquipes dont la saison s'étend d'avril à juillet.

Un des instigateurs de la Ligue élite est Daniel Grimard. « On veut leur donner une chance de pouvoir continuer à compétitionner dans un réseau compétitif encadré, ce qu'on n'avait encore jamais vu au Québec », dit-il.

L'idée fait son chemin auprès des autres fédérations provinciales, avec l'encouragement de Canada Basketball. « Ils amorcent leur deuxième saison et ils envisagent un volet féminin. Ils ont vraiment un modèle intéressant parce qu'ils réunissent des athlètes du collégial, de l'universitaire, des pros et des joueurs de club. Je crois que c'est un très bon modèle », approuve Michele O'Keefe.

L'effet Nash

Steve Nash avec des joueurs du programme national senior Steve Nash avec des joueurs du programme national senior

En mai dernier, Canada Basketball a eu son propre éclair de génie : nommer Steve Nash directeur général du programme national senior masculin. Le Britanno-Colombien de 38 ans est le premier Canadien à avoir dominé la NBA, avec deux titres de joueur par excellence en 2005 et 2006.

Nash n'est pas un directeur général comme les autres. L'été dernier à l'occasion du camp d'entraînement de l'équipe, Nash a pris un ballon pour exécuter les exercices au même titre que ses joueurs. Pas le genre au complet beige assis dans un bureau!

S'il faut encore du temps pour réussir à garder les jeunes prodiges ici à l'année, les convaincre de revenir jouer en sélection nationale s'annonce une tâche gagnée d'avance.

Michele O'Keefe a été témoin de l'effet Nash. « Moi, si j'étais un jeune joueur de talent et que je reçois un appel ou un texto de Steve Nash qui me dit 'Hey, viens donc jouer avec nous', je ne peux pas voir comment je pourrais lui dire non! »

En effet. Pour le prodige de Hungtinton Prep, Andrew Wiggins, jouer en sélection nationale coule de source, même lorsqu'il sera une célébrité de la NBA. « Canada Basketball fera toujours partie de ma vie. J'adore jouer pour l'équipe nationale, rencontrer des gens, jouer contre les meilleurs au monde. Et maintenant, on a Steve Nash qui est comme le patron de Canada Basketball. Il a l'expérience et il a tout réussi. Il sait de quoi il parle », confirme Wiggins.

Même chose pour son coéquipier et compatriote Xavier Rathan-Mayes. « Nous, on a le but d'aller aux Olympiques et de gagner une médaille d'or. Les prochains sont en 2016? Alors, c'est là qu'on va la gagner. »

Grincements de dents

Les Américains ont beau venir chiper nos meilleurs joueurs, ils sont bien conscients de la menace que représente le talent canadien. Menace pour leur suprématie.

« Ils ont peur. Je fais des blagues là-dessus avec mon collègue de USA Basketball et il me dit qu'un jour, la blague ne sera plus drôle », nous a raconté Michele O'Keefe avec un rictus éloquent.

« Dans cinq ans, on va être en mesure de garder nos joueurs ici. On va être capable de leur donner des moyens et des structures pour qu'ils puissent se développer au niveau où ils veulent devenir, ici au Québec. Et la Ligue élite va être rendue une ligue professionnelle à travers le Canada. Ça, c'est sûr et certain », conclut Daniel Grimard.

En complément