Guy Robillard
Le journaliste Guy Robillard était dans la salle de presse du circuit de Zolder quand Gilles Villeneuve s'est tué.
Le journaliste de la Presse canadienne était le seul Québécois à couvrir les courses de F1 sur place. Il était à Zolder le 8 mai 1982.
Il était le seul représentant québécois de la presse. Il travaillait comme pigiste.
« Il y avait beaucoup de demandes pour couvrir Gilles Villeneuve. Je me souviens, j'avais passé un été pour couvrir les courses de Gilles. En faisant mon budget à la fin de l'été, j'arrivais à moins 1000 $. Ça m'avait coûté 1000 $ pour travailler sur la F1 cet été-là. Mais j'avais passé trois mois magnifiques en Europe. Je trouvais que c'était un bon deal...(rires) »
Aujourd'hui à la Presse canadienne, M. Robillard n'a jamais été un passionné de course automobile. Il avait délimité son territoire pour pouvoir garder un certain recul par rapport au travail de Gilles Villeneuve.
« C'était un travail journalistique. Ils cherchaient quelqu'un pour couvrir les courses. Je ne peux pas dire que je suis un maniaque. Mais comme bien des sports, le côté humain, les stratégies, tout cela était fascinant. Le recul ne nuit pas. »
« Je me souviens d'une anecdote, à Monaco. Gilles avait eu un accident dans le tunnel, pourtant même moi je pourrais rouler à la planche à cet endroit...(rires). Il était rentré dans le mur. Je me souviendrai toute ma vie. On cherchait le coupable. Gilles m'a dit: c'est soit un pneu ou une suspension qui a brisé.
« On va chez Michelin: nos pneus sont impeccables, c'est soit la voiture, soit le pilote. C'était tellement cocasse, tout le monde se renvoyait la balle. En n'étant pas connaissant, tu poses plein de questions et tu es souvent mieux renseigné. Mais cette fois-là, je n'ai jamais su qui était le coupable...(rires). C'est un peu comme avec Patrick Roy au hockey, ce n'était pas souvent de sa faute. »
La disponibilité de Gilles Villeneuve
Gilles Villeneuve avait compris ses devoirs envers la presse, même s'il était très populaire.
Gilles Villeneuve
« Gilles était quelqu'un de très coopératif pour les interviews. J'ai eu une excellente relation professionnelle avec lui. Mais je serais menteur de dire que c'était quelqu'un d'amical: viens prendre un café chez nous, ce n'était pas son genre. Il faisait ses petites affaires, moi je faisais les miennes. C'était parfait comme cela. Mon but n'était pas de devenir ami avec Gilles Villeneuve. »
« On pouvait lui poser toutes les questions qu'on voulait. Mais il n'acceptait pas qu'on lui demande dans quel état d'esprit il était, s'il était frustré. Il trouvait que ça n'avait aucun intérêt pour les gens. Lui, il voulait parler de voiture, de course, de stratégie. Il ne s'ouvrait pas du tout sur ses états d'âme.
« Je ne l'ai jamais vu reprendre un journaliste pour ce qu'il avait écrit. Il faut dire qu'il avait très bonne presse, il était le chouchou. Même quand on critiquait ses folies, on s'extasiait devant sa virtuosité. Il avait séduit les journalistes européens, venant du Québec, sans tradition de F1, avec son accent. »
Guy Robillard a vu comme tout le monde que les saisons difficiles en 1980 et 1981 avaient affecté le pilote canadien. Mais pas au point de le voir quitter Ferrari.
« Je suis convaincu que l'année où Schekter a été champion du monde, Gilles aurait été champion si on l'avait laissé aller. Ferrari le savait. Ce ne sont pas des imbéciles. Il était vraiment le plus rapide. Il avait du glamour. Le public l'adorait. Je sais qu'il y avait eu des histoires à l'époque, tout le monde croyait qu'il se préparait à quitter Ferrari. On l'envoyait chez Williams, d'autres disaient qu'il voulait partir son équipe avec Gérard Ducarouge.
« Tout le monde sait tout, mais ça ne se réalise jamais. C'est comme les chroniqueurs de hockey qui annoncent des échanges qui ne se font jamais. Je ne suis pas sûr qu'il serait parti. Je ne vois pas pourquoi on l'aurait laissé partir. Si on avait fait un sondage en Italie à cette époque-là, qui doit-on garder chez Ferrari? Villeneuve aurait passé à 95 %...(rires). Ce n'est pas le peuple qui décide, mais même à l'intérieur de l'équipe, c'était le même avis. »
Une seule façon de voir la course
Gilles Villeneuve
Ce que confirme le journaliste vétéran, c'est que Villeneuve n'avait qu'un seul but en tête.
« Lui, les stratégies, il s'en fichait. Il voulait aller vite. On lui disait: Gilles, sers-toi de ta tête. Le gros bon sens, quoi. Son trip, c'était d'aller vite...(rires). D'ailleurs, son fameux tour où il s'est tué, il n'avait plus de chance de faire un tour rapide. Il s'est tué pour rien. Il n'avait plus de chance de dépasser Pironi qui venait de faire le meilleur temps. »
Ce jour-là, Guy Robillard est dans la salle de presse, comme tous ses confrères, et la séance de qualifications tire à sa fin. Les journalistes commencent déjà à ranger leurs affaires. Il croit fermement que la controverse du Grand Prix de Saint-Marin, gagné par Pironi deux semaines auparavant, a ébranlé Gilles Villeneuve.
« Didier Pironi venait de faire le meilleur temps et Gilles était encore plus enragé. Il venait de passer dans la ligne droite des puits devant la salle de presse. Le temps de lever la tête, de le voir sur l'écran de télévision, et l'accident a eu lieu. Je me souviens très bien qu'il y a eu un silence de mort dans la salle, c'est le cas de le dire. Tout de suite, on s'est regardé, et on s'est dit: il est mort. Le temps de voir la reprise, il n'y avait pas besoin d'être médecin pour comprendre.
« Ça s'est fait tellement vite. J'en ai vu des accidents. Mais une voiture démantibulée comme ça, je n'en avais jamais vu. Honnêtement, la réaction a été très poignante. Ce n'était pas n'importe quel pilote qui venait de mourir. Ça aurait été Didier Pironi, ça n'aurait pas été la même réaction en raison de toute la légende qui entourait déjà Gilles à ce moment-là, de la sympathie que les gens avaient pour lui. »
Mourir avec lui
Guy Robillard
Guy Robillard a tout de suite compris sa responsabilité envers le public du Québec. Il a passé le reste de la journée à faire des interviews par téléphone, avant d'écrire ses articles pour les journaux du lendemain.
« C'est pas drôle, mais je me suis dit: "Je vais avoir de l'ouvrage." J'étais là pour travailler, moi... J'ai pensé aussi au côté triste, car il n'y a rien de plus triste que d'aller interviewer les amis d'un mort. Mais ça m'a quand même touché, car on se parlait tous les jours. »
« Et ça a changé ma vie. C'est le dernier Grand Prix que j'ai couvert en Europe, car les médias québécois n'étaient plus intéressés à couvrir la F1 sans Gilles. Je suis mort en même temps que Gilles Villeneuve pour ce qui est de la F1. Fini les beaux voyages, fini tout. Plus personne ne voulait de papiers sur les courses. Ça a changé ma vie. »