Itinérance : le projet At Home/Chez soi reconduit pour un an

Le projet Chez-Soi

Plus de 900 sans-abri de cinq villes canadiennes ont été choisis, depuis 2009, pour participer au projet At Home/Chez soi. Ces itinérants ont obtenu un toit et des ressources pour les aider à s'en sortir. Chaque année, Radio-Canada a suivi quelques-unes des ces personnes confrontées à l'immense défi de refaire leur vie. Après trois ans et alors que l'on apprend que le projet est prolongé, l'heure est à un nouveau bilan.

Francine Cadieux a vu son fils s'éloigner d'elle après un divorce difficile. Elle a ensuite plongé dans la dépression, a connu le chômage et a passé six ans dans la rue, au milieu des années 2000.

Mme Cadieux, comme les autres participants, paie seulement 30 % du loyer pour le logement qu'on lui a trouvé. C'est l'État qui prend en charge le reste. Francine reçoit la visite d'Isabelle, une intervenante, une fois par semaine. Aujourd'hui, elle se sent beaucoup plus solide qu'en 2010.

« Plus confiante, les yeux plus ouverts. Avoir moins besoin de pilules... La dépression, on réussit à la contrôler », explique-t-elle.

Elle est passée de 19 pilules par jour à 2, et, ces derniers mois, elle a vu les relations avec sa famille s'améliorer.

« 80 % des personnes sont toujours en logement et ça se passe bien. Est-ce que ça se passe toujours bien? Non. Il y a des hauts il y a des bas, c'est très difficile de quitter la rue, de se reconstruire une vie, de reprendre contact avec son réseau », explique la coordonnatrice du projet Chez soi Montréal, Sonia Côté.

Montréal :

  • 2500 itinérants chroniques.
  • 280 hébergés. Il en reste encore 222 dans leur logement.

Un vieil hôtel reconverti

Nicholas Wennington, un Montréalais d'origine, a erré pendant cinq ans dans les rues du Downtown Eastside de Vancouver. Là-bas, la majorité des participants au programme sont d'anciens toxicomanes, comme lui. Aujourd'hui loin des revendeurs de drogues, Nicholas n'a pas touché au crack depuis deux ans.

Comme 75 autres participants, il habite dans un vieil hôtel, le Bosman. Au premier étage, il a accès à un médecin, une pharmacie et une cuisine où trois repas sont servis chaque jour. Nicholas, qui se bat contre le sida et l'hépatite C, reprend le contrôle de sa vie.

« Je travaille de deux à trois jours par semaine. J'ai le temps d'aller voir mon docteur quand j'en ai besoin. Je peux prendre le temps de parler à ma famille. Ce sont des choses que je ne peux pas faire quand je prends de la drogue et que j'habite dans la rue », explique-t-il.

Vancouver :

  • Sur les 290 participants hébergés au début, il en reste 236 : 75 habitent dans l'hôtel Bosman où ils bénéficient de services sur place.
  • 17 chercheurs, professionnels et étudiants travaillent pour le projet.

Projet réussi

Chaque nuit, 5000 personnes dorment dans les rues ou dans les refuges à Toronto. Une majorité de bénéficiaires du projet Chez soi sont des immigrants.

Toronto :

  • 240 itinérants sont hébergés.
  • 53 % sont d'origines ethniques diverses.
  • 19 % des participants ont vécu dans la rue 10 ans ou plus et 41 %. 5 ans ou plus.

Selon le directeur du Réseau canadien de recherche sur l'itinérance, Stephen Gaetz, ce projet est un véritable succès.

« Avec ce projet, on améliore les vies en faisant les choses différemment. Et en plus, on économise de l'argent », affirme-t-il.

Le gouvernement fédéral a octroyé 110 millions de dollars sur trois ans pour financer ce projet pilote. Selon un rapport provisoire, le projet de recherche qui s'adresse aux plus grands utilisateurs de services de santé et de services sociaux permet à l'État d'économiser 9400 $ par personne par année.

À Montréal par exemple, les cas de santé mentale les plus lourds qui bénéficient d'un toit pendant la recherche ont passé deux fois et demie moins de nuits à l'hôpital que ceux du groupe témoin, qui sont restés dans la rue.

Bénéfices sur le long terme

Toutefois, si l'on inclut tous les participants au programme, dont les petits utilisateurs de services, le projet a un coût. Pour chaque dollar dépensé, l'État paie 46 cents de plus que pour les services habituels. Une perte qui, à terme, sera compensée sur le plan fiscal, estiment les chercheurs participant à l'étude.

Le cas de Richard Cochrane pourrait leur donner raison. Diagnostiqué bipolaire, il vivait dans sa voiture et n'avait pas d'emploi il y a deux ans à peine. Aujourd'hui, aidé par la stabilité que lui procure le fait d'avoir un appartement et les ressources du projet Chez soi, il travaille pour un journal et paie des taxes et des impôts.

« Je travaille à peu près 25 heures par semaine, le mois dernier plus, comme 40 heures par semaine... C'est bon d'être dans une direction positive », constate-t-il.

« Pour moi là, je file beaucoup mieux grâce au programme et à ce que je fais dans ma vie », conclut-il.

Adapter le projet aux différentes réalités

Richard fait partie de la centaine de participants du projet à Moncton, la plus petite des cinq villes à l'étude. Vingt-quatre d'entre eux proviennent même de zones rurales. Au Nouveau-Brunswick, le programme a été adapté. Un économiste familial y travaille à temps plein. On a aussi cultivé un grand jardin et des participants ont même remporté une compétition municipale de soupes.

Moncton :

  • Sur les 126 participants hébergés au départ, il en reste 92.
  • 24 proviennent et habitent en zones rurales.

À Winnipeg, où près de 80 % des sans-abri sont Autochtones, on a également dû s'adapter. Des équipes leur proposent des interventions ciblées pour les rapprocher de leur culture. Lyle Tobacco se souvient d'une retraite où il est allé. Sur place, il a participé à des cérémonies spirituelles amérindiennes et a pu rencontrer un aîné. « C'était tout simplement merveilleux », dit-il.

Parmi les participants que Radio-Canada a suivis depuis deux ans à Winnipeg, deux hommes ne sont plus dans le programme : Michael n'est plus joignable et Farren est en prison. Comme quoi ceux qui passent par Chez soi sont fragiles.

Winnipeg :

500 participants dont 275 ont été logés

Critiques

En août dernier, 86 % des participants du projet dans tout le pays habitaient toujours leur logement. Si, au pays, le projet semble un succès, il entraîne quand même certaines critiques.

« Ces 18 millions-là ont été utilisés, cela aide des gens. On ne refera pas l'histoire, mais on aurait préféré que ça aide pour faire de nouveaux projets de logements sociaux qui, eux, auraient été permanents et auraient offert une aide à des personnes qui seraient encore là, pis là il n'y aurait pas l'enjeu du 31 mars prochain », regrette pour sa part le coordonnateur du Réseau d'aide aux personnes seules et itinérantes de Montréal, Pierre Gaudreau.

Le projet pilote devait se terminer le 31 mars 2013, mais le fédéral s'apprête à prolonger son aide au grand soulagement des 900 personnes qui en bénéficient.

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« J'ai écrit à la ministre (fédérale de la Santé, Leona Aglukkaq) qui m'a répondu qu'il y aurait un financement pour la prochaine année, et ça nous donnera un peu de temps pour voir comment on peut assurer la suite d'un projet qui fonctionne très bien », a indiqué le ministre québécois de la Santé, Réjean Hébert.

Les intervenants, tout comme les sans-abri, souhaitent que le programme Chez soi devienne permanent. Pour l'instant, ils attendent surtout la confirmation officielle que personne ne sera à la rue le 31 mars 2013.

L'étude Chez Soi a déjà été copiée en France et le sera bientôt en Nouvelle-Zélande.

D'après un reportage de Jean-Sébastien Cloutier.

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