Élections 2012 : la parole aux vacanciers
Derrière la brume
En Gaspésie, la météo ressemble à la campagne électorale. Il y a de tout, pluie et soleil, parfois en même temps. Il y a aussi beaucoup de brume.
Je cherche des étudiants, des jeunes. Un peu plus du tiers des 18-25 ans ont voté aux dernières élections.
« J'espère que pour une fois, on ne pourra pas dire que les jeunes ne sont pas allés voter. Quand tu es capable d'aller manifester pour te faire entendre, faut au moins que tu ailles voter », lance Andréanne.
Le Brise-Bise, rue de la reine à Gaspé
Elle et son copain Vincent étudient à l'Université de Sherbrooke. Elle, en enseignement et lui, en médecine. Je les rencontre sur la terrasse du Brise-Bise à Gaspé.
Vincent considère que le choix de la date des élections, le 4 septembre, est une stratégie pour diviser l'électorat. Jean Charest, poursuit Vincent, espérait que les étudiants ne rentrent pas en classe et que la police intervienne. « Ça fait un clivage entre l'électorat des jeunes, qui selon le gouvernement ne va pas voter, et l'électorat plus âgé qui vise un peu plus la sécurité, la paix sociale, la paix dans les rues, surtout à Montréal », croit Vincent.
Le conflit étudiant peut aussi être vu selon l'angle démographique, explique le futur médecin de famille. « On arrive, pense Vincent, à une période où les baby-boomers auront besoin de soins de santé donc il faudrait mettre tout notre argent dans la santé et l'éducation, ce n'est plus important. C'est un peu ça le conflit intergénérationnel. »
C'est un conflit qui ne date pas d'hier, convient Andréanne : « Les jeunes se sont toujours fait critiquer par les plus vieux. Nous, les jeunes, on critique les plus vieux pour ne pas être un peu plus derrière nous, pour ne pas avoir des idées qui nous font avancer, parce qu'ils mettent toujours leur génération de l'avant. »
Andréanne et Vincent
Ils sont tous deux militants étudiants.
Il était vice-président aux communications pour son association, associée à la FEUQ. Ils me racontent leur printemps; blessés par les accusations d'enfants gâtés, outrés par la violence policière, dégoûtés par les tactiques pour les discréditer.
« Ma mère a fait des grèves, même mes grands-parents ont fait des grèves, ça vient vraiment de loin le concept de sortir dans la rue, de faire des grèves. Même la ministre Beauchamp a avoué avoir fait la grève », lance Vincent. « La grève, c'est un droit de société », appuie sa copine.
La question des droits de scolarité est, pour Andréanne, une question d'équité entre les générations. « Ce qu'eux ont eu comme éducation pas chère, nous faudrait payer plus cher. Jean Charest payait en dollars constants beaucoup moins que nous. On doit travailler encore plus pour payer », fait valoir la jeune femme.
La santé reste aussi une préoccupation pour l'étudiant en médecine. Vincent se méfie du Dr Barrette. Son intention d'augmenter les heures de pratique des médecins de famille aura des conséquences néfastes sur la pratique, fait valoir Vincent. « Beaucoup de médecins très âgés, relève-t-il, travaillent deux, trois jours semaine en préretraite. Si on se met à les forcer à travailler, à prendre plus de patients, ils vont juste prendre leur retraite et vont arrêter de pratiquer. Les mères, qui ont des enfants, qui pratiquent deux ou trois jours semaines, on risque de les perdre aussi. »
Sûr qu'ils vont suivre la campagne assidûment. On se salue.Le temps vire au gris sur la terrasse. Un mince brouillard enveloppe la baie de Gaspé.
Douglastown
Je suis invitée à un barbecue. J'arrive sous la pluie à Douglastown. C'est la fête du fils de la maison. J'y suis parce qu'on m'a dit que j'y rencontrerais des jeunes. Premier constat, plein de monde. Deuxième constat, ils vivent tous à Gaspé.
Y a-t-il un touriste dans la salle?
Elle s'appelle Geneviève. Elle est avocate et travaille à Montréal, à l'aide juridique. En visite depuis deux semaines dans sa parenté, son téléphone ne fonctionne pas et elle n'a pas d'accès à Internet. Oui, elle écoute parfois la radio, quand elle peut.
C'est de l'opportunisme, dit-elle, de lancer une campagne en plein été; une façon, à mon avis, que les gens soient désinformés. « Ça rend les choses plus difficiles, souligne Geneviève, ça demande un effort supplémentaire. Les gens vont peut-être se faire une opinion en cinq minutes, à la dernière semaine. »
Plusieurs ne pourront pas voter, souligne Geneviève : « Je connais des gens qui sont en voyage, qui ne pourront pas voter, même par vote anticipé. Je connais des gens qui ne pourront carrément pas exercer leur droit de vote parce qu'ils sont à l'extérieur du pays. On verra quelle sera la participation, mais je trouve ça inquiétant que des gens ne puissent pas exercer leur droit de vote. »
Tout ou presque l'intéresse en politique : l'environnement, l'économie, la question constitutionnelle, les programmes sociaux, la position du Québec dans le monde et... l'éducation.
« C'est un enjeu qui est primordial, commente la jeune femme, ça a éveillé plein de choses, dans les familles, dans les réunions, ça s'est mis à parler politique et ça a dépassé le débat sur l'éducation. C'est une espèce de mise à niveau collective. J'ai bien hâte de voir ce que ça va donner aux élections. »
Mont-Saint-Pierre
Geneviève note toutefois que dans le temps des élections, certains sujets, plus importants comme la gestion des ressources naturelles, la culture ou l'économie sont relayés aux oubliettes au profit de sujets plus populaires comme les baisses du taux d'imposition ou la hausse des allocations aux familles.
Elle condamne la loi 78 : « C'est une loi qui brime les libertés fondamentales les plus profondes. On devient une espèce d'État policier parce que la loi, des fois, est appliquée, des fois, elle ne l'est pas. Elle est tellement large et difficile d'application. Une loi qui est votée, puis qui n'est pas appliquée, juste pour ça, je trouve ça inquiétant. »
La souveraineté lui trottera dans la tête le jour du vote, la question, pour elle, est loin d'être réglée : « Je pense qu'il faut qu'on ait un discours par rapport à la souveraineté qui est beaucoup plus inclusif que celui amené par la génération de mon père et de ma mère. Je pense que notre identité, c'est la langue, oui, c'est l'identité culturelle, mais c'est aussi des valeurs. »
Valeurs. Le mot n'est pas étranger à la conversation que j'ai eue la veille avec cinq étudiants. Eh, oui, aux études, en plein été, en Gaspésie. Il y en avait. Je les ai trouvés à Mont-Saint-Pierre, dans les moustiques et la brume.
Ils sont en tout 25, inscrits au baccalauréat en biologie et en géographie. Ils passent la semaine en Haute-Gaspésie où ils participent à une formation organisée par l'UQAR. Louys étudie à Rimouski, Kaissia et Claudie à Trois-Rivières. Simon et Benoît sont de la région de Joliette.
Simon, Claudie, Benoît, Kaissia et Louys
Qu'est-ce qu'ils attendent des prochaines élections?
« Un meilleur gouvernement. Pas juste pour les étudiants, mais pour un débat de société », répond aussitôt Louys.Ils me parlent Plan Nord, environnement, exploitation des ressources.
On parle d'études.
« L'université, ce n'est pas juste créer des personnes prêtes à aller sur le marché de l'emploi. C'est un moment où il y a de la réflexion. Ce n'est pas juste, ah, on forme des géographes, on forme des biologistes, on forme des actuaires et hop, tout de suite sur le marché du travail. Ce n'est pas juste ça », fait valoir l'étudiant en géographie à l'UQAR.
Pour lui, le conflit étudiant est le reflet d'un besoin de changement. Il fait le parallèle avec la Révolution tranquille : « Actuellement, la société québécoise est en train de revenir à un peu ça. Il y a une grogne, j'ai envie de dire une grogne gentille, le monde a envie de changer. »
Université d'été en Haute-Gaspésie
Pour Claudie et Benoît, Option nationale et Québec solidaire ont été les deux seuls partis à entendre le message étudiant. Benoît dénonce l'opportuniste du Parti québécois qui, selon lui, a voulu profiter de la crise étudiante pour courtiser les jeunes, mais sans avancer d'idées.
Louys s'avoue aussi séduit par Québec solidaire. Il fait un constat similaire à celui de Benoît : « Si on regarde M. Charest, Mme Marois, c'est un peu un combat de coqs. Ils ne nous proposent pas vraiment de choses à long terme. »Pour Kaissia, la question de la hausse des droits de scolarité laissera des traces chez les jeunes quelque soit l'issue du débat.
Beaucoup, rappelle-t-elle, n'étaient pas intéressés par la politique au départ : « On a chacun essayé de faire ce qui était en nos pouvoirs, ce qui était entre nos mains pour essayer de faire passer le message. On a tous appris quelque chose de ça. »
Simon approuve. Il pense que la politique interpelle maintenant plus de jeunes : « C'est un conflit qui vient te chercher loin, tu veux que ça change donc tu passes à l'action. »
Je repars.
Le brouillard s'estompe, le soleil se couche; la pluie se met à tomber. Un arc-en-ciel apparaît dans le ciel de Saint-Maxime-de-Mont-Louis.
Notes de voyage
Vu une affiche écrite à la main, plantée sur le bord du chemin à Sainte-Anne-des-Monts : « Barbière, sans rendez-vous. » La prochaine fois peut-être?
Pas vu d'orignaux sur la route entre Murdochville et Gaspé. Bien contente. Avec la noirceur, le brouillard et la pluie, un grand panache n'aurait pas fait bon ménage avec ma voiture.
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