Élections 2012 : la parole aux vacanciers
La route d'eau
Photo : Joane Bérubé
C'est la veille du départ. Le bateau partira le lendemain matin à 8h de Godbout en direction de Matane.
Déjà des voitures sont dans la file d'attente, du monde de partout. Lise et André de Saint-Paul-D'Abbotsford sont les premiers sur la ligne de départ. Ils n'ont pas pu réserver. Tout est plein.
André et Lise sur le quai de Godbout
Photo : Joane Bérubé
Le couple, à la retraite, se dit pour le changement. « Il y a trop de choix, j'ai peur que les vieux partis restent », me confie Lise. Tous deux vont voter pour la CAQ. « J'aurais confiance, c'est un nouveau parti. Il n'a pas les mains attachées avec personne », me dit André.
La corruption est un fléau, pour l'homme qui a travaillé une partie de sa vie dans la construction. Il ne renie pas complètement le bilan du gouvernement Charest, qui n'a « pas juste fait des mauvais coups ». C'est notamment vrai, me fait-il remarquer, pour les routes. « Depuis qu'il est au pouvoir, j'ai vu de la construction. Par chez nous, il s'est construit des routes depuis cinq ans plus que jamais. On se promène au Québec et on s'en vient avec de belles routes. »
Au matin, la route d'eau, qui s'étale devant nous dans la pluie et le brouillard, ne semble pas trop mal, non plus. Lise et André auront finalement bien fait d'attendre.
Cette conversation aurait pu se poursuivre sur le bateau. André aurait été heureux de discuter avec Maurice. Quand j'arrive, l'homme qui vit à Saint-Damase près de Matane, est en grande conversation avec un couple de retraités, Mme Brisson et M. Poirier de Rimouski. Le couple revient d'une razzia dans les champs de bleuets de la Côte-Nord.
Maurice D'Astous de Saint-Damase
Photo : Joane Bérubé
Maurice prend l'avion ou le bateau tous les week-ends. C'est un travailleur du Plan Nord. Surintendant pour un sous-traitant de Rio Tinto à Havre-Saint-Pierre, le voyage n'est pas son choix : « C'est ça, le Plan Nord. Il n'y a pas de gîtes, il n'y a pas de logements. Il y a beaucoup de manquements de ce côté-là. »
Maurice est un habitué des contrats du Nord. Il explique que c'est partout pareil. En plus, ajoute-t-il, c'est aux entrepreneurs à trouver une solution : « Que ce soit Rio Tinto, que ce soit Cliff, Arcelor Mittal, Labrador, IOC, si tu n'es pas capable de loger tes hommes, tu n'as plus d'affaire là. »
Pour lui, Fermont, c'est la ville d'Arcelor Mittal : « Si tu es mobile, pas de problème. Aussitôt que tu deviens résident, tu es barré par la mine. Si Arcelor Mittal dit non, c'est non »
Il est donc devenu une sorte de spécialiste du logement temporaire. « Là, il faut s'en aller à l'extérieur de Fermont, un petit coin de fortune. Ils appellent ça le camp chinois. Tu t'en vas là, tu installes ton monde dans des roulottes avec une génératrice. »
C'est beaucoup mieux à Havre-Saint-Pierre, dit-il. Le soir, quand il rentre au Havre, il écoute la télé. Comme André, la corruption le met en colère : « J'espère que ça va changer d'un bout à l'autre. Je n'ai plus confiance avec tout ce qui se déclare, avec toute la magouille. »
Sur les chantiers, il raconte que c'est la grande entreprise, l'entrepreneur important, qui prend la place des petits comme lui. « Une fois rentré, il fait de l'extra. Il facture tout en réalisant son contrat. Veut, veut pas, il revient plus cher que le petit à côté, mais c'est du pouvoir, c'est de la force. La construction, c'est de même », conclut l'homme qui en a vu d'autres.
Mme Brisson et M. Poirier
Photo : Joane Bérubé
Mme Brisson et M. Poirier écoutent. Pas un mot ou si peu. « Toute une gang de menteurs, une gang de voleurs », lancera à un moment la dame qui avoue ne pas avoir voté la dernière fois. « Quand même qu'on aille voter, l'autre y va être pareil, déclare-t-elle un peu plus tard en se tournant vers Maurice. Elle ajoute : « La politique, c'est un corridor de vice. »
Les propos sont durs. M. Poirier travaillait comme camionneur dans l'industrie forestière. L'homme a pris sa retraite. Il avait de petites économies, sa pension a été coupée. Le gouvernement, croient-ils, les a laissé tomber.
Maurice est bien d'accord. « Les personnes qui paient le plus, ce sont les personnes qui s'en vont à leur retraite. J'ai une tante qui reste dans une maison de personnes âgées. Ils prennent toute sa pension, tout son argent, au complet, pour rester là et avoir des soins. Pourquoi as-tu travaillé toute ta vie? Pour te faire mettre une laisse au cou à 65 ans? Viens-t'en, va là, va te laver. »« Et tu paies à la fin du mois », conclut M. Poirier.
Le bateau rentre au port de Matane. La conversation est terminée. Un peu auparavant, j'avais rencontré Mireille, Jean-Sébastien et leurs deux petites filles, Évelyne et Joly-Anne. La petite famille vit à Fermont depuis sept ans. Les filles y sont nées, y ont grandi. La vie est bonne à Fermont. « C'est un beau milieu de vie pour la famille. Tout le monde se connaît. Les enfants jouent dehors sans inquiétude », fait valoir Mireille. Et quand on lui parle d'élections, Mireille répond garderie. Elle veut plus de places en installations et moins dans le secteur privé.
À Fermont, le manque de places est criant, explique-t-elle. Québec vient d'ajouter 17 places. Il y a sur la table un projet de 80 places. « Et je ne suis pas prête à dire que ça va combler toute la demande », ajoute la jeune femme.
Mireille, Jean-Sébastien et leurs deux filles, Evelyne, 3 ans, et Joly-Anne, 6 ans
Photo : Joane Bérubé
C'est le début des vacances. Ils vont visiter la famille dans la Matapédia. Ils viennent de parcourir 570 km de route à travers les épinettes et la taïga.
Pour son conjoint, la réparation de la route 389 est la priorité des élections. Il espère que les travaux en cours permettront de réparer les 67 km qui contournent la mine Fire Lake d'Arcelor Mittal. C'est tellement sinueux, raconte-t-il, que la petite est presque toujours malade. Et avec le Plan Nord, c'est pire que jamais, observe Mireille : « C'est dangereux. Il y a beaucoup de circulation, des camions, leurs lumières et il y a beaucoup de convois hors normes. »
Ils vivent tous deux différemment le boom minier. « Quand, on est arrivé en 2005, c'était plus familial », confie Jean-Sébastien. Les campements temporaires, les travailleurs qui ne s'installent pas l'agacent : « Ils viennent faire de l'argent à Fermont et vont la dépenser en bas. L'économie ne roule pas comme elle devrait rouler. »
Sa femme tente d'apporter des nuances : « Ça dépend toujours de la vision, il y en a qui voient ça très négativement, surtout ceux qui sont nés à Fermont et qui ont vécu là. Ils voient leur ville bouleversée. Pour d'autres, c'est le développement, la prospérité. Il y a comme deux enjeux à concilier. »
Ils me parlent de pénurie de logements. « Des fois, c'est un an, deux ans, facile d'attente avant que le conjoint puisse faire monter sa femme avec ses enfants », raconte Jean-Sébastien. Les entrepreneurs sont partout. C'est pour eux qu'on construit des hôtels, qu'on agrandit le parc de roulottes. Pas beaucoup de construction pour les familles, admettent-ils.
Le Plan Nord, ça va vite, souligne Mireille : « Les infrastructures, ça ne suit pas l'expansion des minières. » Pour elle, tout finira par s'ajuster.
Jean-Sébastien est moins confiant. Il lui rappelle les pénuries d'essence, les pénuries à l'épicerie, les pompiers qui manquent de main-d'oeuvre et la longue attente à l'urgence.
Là, elle est d'accord. « Le gouvernement va considérer les gens qui habitent Fermont. Pour eux, on est gâtés, on a beaucoup de médecins. En réalité, la population est peut-être trois fois plus importante. Le ratio de médecin par habitant n'est pas réel. »Et ils voient d'autres enjeux? « Là, on va arriver dans les familles, ça va être plus facile de faire du rattrapage », répond Mireille.
Denise, Sylvio et Éric de Sept-Îles
Photo : Joane Bérubé
De l'autre côté de la salle à manger, Éric, Sylvio et Denise sont aussi en début de vacances. Le couple de retraités et leur fils, accompagné de sa femme et de sa fille, partent une semaine au Nouveau-Brunswick. Sylvio est arrivé à Sept-Îles en 1957. Il y a fait sa vie.
Les promesses des politiciens l'énervent : « Des docteurs pour tout le monde, c'est encore des histoires! »
Le boom minier? Ça dure une dizaine d'années, me dit Sylvie. « Là, on est dans les années grasses », ajoute Denise. Et avec le nombre de minières qui a doublé sur la Côte-Nord, ça peut tomber encore plus vite si les prix chutent, croit Éric.
Son fils Éric a le sentiment que Jean Charest n'a fait qu'annoncer le Plan Nord sans s'en occuper. « Les établissements autour, il n'y a rien qui bouge. La piscine municipale date des années 60 à Sept-Îles, le maire n'est même pas capable d'avoir le budget pour en faire une neuve. »
Quai de Godbout
Photo : Joane Bérubé
Les trois sont unanimes. Le Plan Nord n'a pas été profitable pour leur ville, jusqu'à maintenant. « Les maisons sont rendues plus chères. Tout est plus cher, ce n'est pas vraiment mieux », estime Denise. Les terrains valent 60 000 $, 100 000 $ et les maisons 300 000 $. 400 000 $, poursuit Éric. « Ça ne prend pas 5000 $ pour acheter ça. Ça te prend un bon montant. Un jeune qui commence, même s'il fait un bon salaire, c'est dur. Au bout de la ligne, oui, il y a de l'ouvrage, mais tu n'es plus capable de vivre. » Tout ça, croit Éric, ne favorise par l'installation de jeunes, de nouvelles familles.
Qu'est-ce qu'un prochain gouvernement pourrait faire pour vous aider?
La réponse de Sylvio est instantanée : « Nous écouter. »
Note de voyage
Brume sur le quai de Godbout. Vu un seul canard et il était petit.
Il n'y a pas de réseau 3G ni de connexion Wi-Fi ni de dépanneur à Godbout. Bon à savoir quand on passe la nuit sur le quai.
Trajet
Arrivée à Matane et départ pour le parc de la Gaspésie
Pour me joindre Berubej@radio-Canada.ca
Sur twitter : @joane berube