L'Ontario impose un contrat de travail aux enseignants

Les libéraux refusent de céder

La ministre de l'Éducation, Laurel Broten, a confirmé, jeudi, que la province imposerait un gel de salaire de deux ans aux 130 000 enseignants des écoles publiques anglaises, qui refusaient d'accepter une série de concessions demandées par le gouvernement libéral.

Les syndicats de ces enseignants avaient refusé d'obtempérer à son ultimatum et de conclure une entente de principe avec les conseils scolaires avant le 1er janvier.

La ministre Broten a affirmé qu'elle n'avait « pas d'autre choix » que de se servir des pouvoirs conférés par la loi spéciale 115 et d'imposer une convention collective aux enseignants récalcitrants. Elle a accusé les leaders des fédérations des enseignants du primaire et du secondaire de ne pas négocier de bonne foi.

Les nouvelles conventions collectives seront en place jusqu'en 2014. Elles prévoient, en plus d'un gel de salaire, une réduction du nombre des congés de maladie et des journées de perfectionnement non payées.

Compromis? :

La ministre de l'Éducation, Laurel Broten, a précisé jeudi que son gouvernement abolirait la loi spéciale 115, après s'en être servi pour imposer des contrats de travail aux enseignants des écoles publiques anglaises. La ministre a admis que la loi, qui permettait à la province de tuer dans l'oeuf toute grève, en plus de geler le salaire des enseignants durant deux ans, était devenue une « pomme de discorde » qui a miné les relations dans le monde de l'éducation.

Le président de la Fédération des enseignants de l'élémentaire (FEEO), Sam Hammond, a accusé la ministre d'avoir agi de manière « autocratique », « antidémocratique »et « cynique ».

« La ministre Broten a tué 10 ans de bonnes relations. Le gouvernement ne peut pas s'attendre à ce que tout rentre dans la normale comme si de rien n'était. » — Sam Hammond, président de la FEEO

M. Hammond n'a pas voulu préciser ce qu'il entendait faire. Il a rappelé que ses membres, tout comme les enseignants des écoles publiques anglaises du secondaire, avaient voté, avant le congé des fêtes, en faveur d'une grève panprovinciale d'un jour si la ministre de l'Éducation se servait de la loi 115 pour leur imposer un contrat de travail.

La députée néo-démocrate Cheri DiNovo a qualifié l'annonce de la ministre Broten de manoeuvre « cynique » pour tenter de sauver le Parti libéral d'une éventuelle défaite électorale. Elle craint qu'il n'y ait encore plus de « chaos » dans les écoles.

C'était l'impasse dans les négociations contractuelles depuis des semaines.

L'opposition conservatrice pressait le gouvernement libéral de recourir à la loi spéciale 115. Le chef du PC, Tim Hudak, a critiqué la gestion des libéraux, expliquant que son parti aurait exigé un gel salarial de l'ensemble des employés des secteurs public et parapublic pour être plus équitable.

Mercredi, le premier ministre, Dalton McGuinty, affirmait dans une lettre ouverte : « le délai des négociations est terminé », après 10 mois de pourparlers.

De leur côté, les fédérations des enseignants du primaire et du secondaire demandaient aux libéraux de laisser leur nouveau chef, qui sera choisi à la fin de janvier, régler le dossier. Plusieurs candidats à la succession du premier ministre McGuinty ont adopté un ton conciliant à l'endroit des enseignants.

La candidate Kathleen Wynne, par exemple, a déclaré mercredi qu'il fallait un « nouveau processus » pour négocier avec les enseignants.

Avant le congé de Noël, le président de la FEEO, Sam Hammond, avait proposé une trêve au gouvernement libéral. « Le choix d'un nouveau premier ministre permettra de redémarrer les pourparlers avec respect, » avait-il affirmé.

Des enseignants manifestent. Des enseignants manifestent à Ottawa avant le congé de Noël.  Photo :  Patrick Pilon

De son côté, la ministre de l'Éducation a rappelé jeudi que la province avait laissé 10 mois aux enseignants pour en arriver à une entente. Mme Broten a ajouté que les enseignants des écoles françaises et catholiques anglaises, eux, avaient ratifié leur nouvelle convention collective il y a des mois.

La ministre a aussi repris le thème de l'élimination du déficit de 14,4 milliards de dollars, expliquant que les enseignants devaient eux aussi se serrer la ceinture pour que l'Ontario puisse sortir du rouge.

Les libéraux s'étaient félicités, le 30 décembre dernier, de la conclusion d'un accord de principe avec le personnel de soutien des écoles de la province.

Autres grèves?

La ministre Broten a pressé jeudi les leaders syndicaux de ne pas inciter leurs membres à faire la grève pour protester contre l'imposition d'un contrat de travail. Elle espère que sa promesse d'abolir la loi 115 aidera à réparer les pots cassés.

Les enseignants du primaire ont organisé des grèves tournantes d'un jour un peu partout dans la province avant le congé de Noël.

Avant le congé des Fêtes, les enseignants des écoles publiques anglaises avaient voté en faveur d'une grève panprovinciale d'un jour si la ministre de l'Éducation se servait de la loi 115 pour leur imposer un contrat de travail. La ministre Broten a affirmé à nouveau jeudi qu'un tel débrayage serait illégal.

Le président de la Fédération des enseignants des écoles secondaires (FEESO), Ken Coran, confirme qu'une grève serait illégale. En revanche, il ne croit pas que ses membres vont oublier de si tôt le traitement que le gouvernement leur a réservé.

De leur côté, les enseignants du secondaire ont boycotté dans le passé les activités parascolaires après les heures de classe, en guise de moyen de pression. La ministre Broten a pressé les enseignants de ne pas reprendre cette grève du zèle lors du retour en classe la semaine prochaine, alors que leur syndicat a menacé d'amorcer un boycottage de deux ans.

Les syndicats des enseignants des écoles publiques anglaises ont expliqué dans le passé qu'ils étaient prêts à accepter un gel de salaire de deux ans. Ils demandaient, toutefois, différentes modifications à l'accord-cadre conclu entre les libéraux et leurs collègues des écoles françaises et des établissements catholiques anglais. Par ailleurs, les leaders syndicaux disaient qu'ils ne pouvaient pas accepter que le gouvernement provincial leur retire le droit de grève pendant deux ans. Ils contestent la loi spéciale devant les tribunaux.

Les libéraux avaient fermé les yeux sur les grèves tournantes d'un jour tenues par les enseignants du primaire avant le congé de Noël.

À l'époque, le premier ministre McGuinty avait admis dans une entrevue exclusive accordée à Radio-Canada qu'il avait une part de responsabilité dans le conflit opposant les professeurs à son gouvernement.

M. McGuinty, élu en 2003 en promettant de ramener la bonne entente dans les écoles après des années de manifestations et de grèves sous les conservateurs, « regrette » que les relations entre les enseignants et son gouvernement aient pris une tournure négative. Il admet qu'il aurait pu s'y prendre autrement.

« Nous avons perdu la bonne volonté [des enseignants], » a admis le premier ministre McGuinty.

Près de la moitié des Ontariens appuient les enseignants plutôt que le gouvernement libéral dans cette dispute contractuelle, selon un sondage de la firme Forum Research mené en décembre dernier.

Forum Research a sondé 990 Ontariens sur cette question. La marge d'erreur du sondage est de 3 %, 19 fois sur 20.

Coût politique

Le politologue Ian Roberge du Collège universitaire Glendon de Toronto croit que la ministre Broten n'avait effectivement pas le choix d'imposer un contrat de travail, après que son gouvernement se soit « acculé au mur ».

Selon lui, les libéraux auraient été « mal venus d'attendre » après avoir adopté une loi spéciale et avoir fixé la date butoir du 31 décembre.

Cela dit, le professeur Roberge ne pense pas que le gouvernement provincial sorte gagnant de cette crise en éducation que les libéraux ont créé de toutes pièces, selon les critiques, pour tenter de remporter une élection partielle l'an dernier qui leur aurait permis de regagner leur majorité à l'Assemblée législative. Le NPD a plutôt ravi le siège dans la circonscription de Kitchener-Waterloo.

« Ça a été six mois exécrables (pour le gouvernement libéral). » — Ian Roberge, politologue au Collège Glendon

M. Roberge affirme que les libéraux ont perdu en cours de route l'appui des syndicats d'enseignants et de nombre d'électeurs qui croient qu'ils sont soit allés trop ou pas assez loin.

Selon le professeur, les conservateurs pourront profiter du conflit lors de prochaines élections, qui pourraient survenir dès le printemps prochain. Les libéraux, minoritaires, choisiront un successeur à Dalton McGuinty à la fin janvier.