Ottawa inébranlable malgré le tollé

  |  Radio-Canada avec La Presse Canadienne
Stephen Harper et George W. Bush en août 2007   © PC (archives)/Tom Hanson

Ottawa ne semble pas avoir été ému outre mesure par la diffusion sur Internet de plus de sept heures d'enregistrement de l'interrogatoire subi par Omar Khadr aux mains du Service canadien de renseignement de sécurité (SCRS) dans la prison militaire américaine de Guantanamo à Cuba. Ni le premier ministre Stephen Harper, ni aucun de ses ministres n'ont commenté les images qui ont fait le tour du monde.

Le gouvernement du Canada demeure imperturbable devant les images de l'interrogatoire subi par Omar Khadr à la prison militaire américaine de Guantanamo.

Le bureau du ministre des Affaires étrangères David Emerson s'est borné à réitérer ce que le premier ministre Harper avait lui-même déclaré la semaine dernière lors de sa visite au Japon pour le sommet du G8, à savoir que le jeune citoyen canadien est engagé dans un processus qui doit se poursuivre.

Omar Khadr, lors de l'interrogatoire mené par le SCRS. Omar Khadr, lors de l'interrogatoire mené par le SCRS.   © PC/Extrait de la vidéo du SCRS

Le fait qu'Omar Khadr n'ait été âgé que de 15 ans lorsqu'il a été arrêté par l'armée américaine, et qu'il aurait donc dû être considéré comme un enfant-soldat en vertu de la convention de Genève, n'a jamais ébranlé Ottawa dans cette affaire, et ce, avant même que les conservateurs ne prennent le pouvoir.

Ottawa n'avait pas davantage modifié sa position après que des documents militaires américains rendus publics la semaine dernière eurent révélé qu'un responsable canadien avait été informé, en 2004, qu'Omar Khadr a été soumis à un programme de privation de sommeil pendant des semaines. Le procédé, qui visait à le rendre plus docile lors des interrogatoires, est considéré comme une forme de torture. La Cour Fédérale a estimé que cette attitude rendait le Canada complice d'une violation du droit humanitaire international.

Bob Rae

Le porte-parole libéral en matière d'affaires étrangères, Bob Rae, a soutenu mardi que Khadr était un enfant soldat qui doit être rapatrié au Canada pour y être traité et réhabilité. Il refuse de commenter l'inaction du gouvernement libéral au pouvoir lors de l'interrogatoire de 2004 et se borne à dire que l'important est de savoir ce qui doit être fait à compter de maintenant.

L'avenir de Khadr, dit-il, ne doit pas être décidé à la suite d'un concours de popularité. « On lui a lavé le cerveau et on l'a envoyé combattre des troupes de l'OTAN. On reconnaît que cela peut être très troublant pour les Canadiens: nous avons des troupes là-bas et, de toute évidence, c'est très troublant pour nous tous. La question n'est pas là. La question est de savoir s'il ne serait pas plus approprié que le Canada soit responsable de M. Khadr. »

La porte-parole adjointe du Bloc québécois en matière d'affaires étrangères, Johanne Deschamps, a pour sa part déclaré que « rien ne justifie le traitement que le Canada réserve à Omar Khadr, un de ses citoyens ».

Le critique du NPD en matière de droits humains, Wayne Marston, réclame lui aussi le retour d'Omar Khadr au pays, mais il s'interroge sur le rôle joué par les politiciens au cours des dernières années. Que savait l'ancien ministre libéral des Affaires étrangères Bill Graham? « Est-ce que les premiers ministres successifs savaient ce qui arrivait à Omar Khadr et connaissaient les objectifs de ses interrogatoires? », interroge le député de Hamilton-Est-Stoney Creek.

Le président de l'Association du Barreau canadien, Bernard Amyot ne mâche pas ses mots devant l'inaction du gouvernement canadien: « Le premier ministre nous dit: "C'est un fils de terroriste et donc il doit languir en prison." Ça me semble dénoter une alarmante incompréhension du système judiciaire dans un État de droit. »

Les organisations de défense des droits de l'homme Amnistie internationale et Human Rights Watch préconisent aussi le retour du jeune homme en sol canadien.

Le SCRS réagit

Extrait de la vidéo des interrogatoires d'Omar Khadr

De son côté, le SCRS a rappelé les liens établis dans le passé entre le père d'Omar Khadr et Al-Qaïda. « Omar Khadr a été interrogé par le SCRS au sujet d'individus, incluant ceux liés à Al-Qaïda, qui peuvent représenter une menace pour la sécurité du Canada et de ses intérêts », a écrit le Service du renseignement dans un communiqué.

Un interrogateur se met à table

Mais un des agents canadiens présents à Guantanamo en février 2003 semble avoir été ébranlé par ce qu'il a vu. Jim Gould, un représentant du ministère des Affaires étrangères maintenant à la retraite a déclaré à la CBC qu'Omar Khadr ne comprenait pas ce qui lui arrivait, et qu'il avait été trahi par tout le monde depuis longtemps, les Américains, mais aussi son propre père qui avait enrôlé tous ses fils dans les camps d'Al-Qaïda. M. Jim Gould affirme qu'il a rencontré un jeune homme dérangé et dit avoir toujours pensé qu'il aurait été bien mieux dans un environnement différent. Il dit éprouver de la sympathie à l'égard d'Omar Khadr.

Zaynab Khadr Zaynab Khadr (archives)

La soeur d'Omar Khadr, Zaynab, a qualifié les images diffusées de tristes. Elle a aussi déploré les commentaires négatifs de certaines personnes à l'égard de son frère. « Les gens sont aveuglés par la rage, mais je crois qu'ils la dirigent au mauvais endroit. Je ne dis pas que mon frère est coupable et je ne dis pas qu'il est innocent. Je dis que ce qui arrive n'est pas juste, pour un ennemi comme pour un ami », a déclaré Zaynab Khadr.

La mère d'Omar Khadr, Maha Elsamnah, dit s'être sentie « impuissante » en regardant les extraits de l'interrogatoire subi par son fils, qu'elle n'avait pas vu depuis son incarcération. « Mon fils appelle à l'aide et je suis assise ici », a-t-elle déploré depuis sa résidence de l'est de Toronto. « J'ai pleuré. J'ai dit: "Mon Dieu, répondez à son appel. Je ne peux le faire". J'aimerais pouvoir lui répondre. »

La divulgation des interrogatoires par les avocats canadiens d'Omar Khadr a été rendue possible après que le juge Richard Mosley, chargé par la Cour suprême canadienne d'examiner quels documents pouvaient être remis aux avocats de la défense, eut conclu en juin que le jeune homme a été torturé par les autorités américaines et que le Canada était au courant de ce fait.

Guantanamo Prison de Guantanamo

Parlant d'une visite à Guantanamo de responsables canadiens qui avaient été informés par les autorités américaines qu'Omar Khadr avait été « réchauffé » pour la rencontre, le juge Mosley estime que « la pratique décrite aux responsables canadiens en mars 2004 contrevenait, à mon avis, aux lois internationales sur le traitement des détenus en vertu des conventions de l'ONU et de la convention de Genève ».

Au sujet de l'implication canadienne, le juge Mosley précise que « le Canada a été impliqué dans les violations à partir du moment où les responsables du ministère des Affaires étrangères ont pris connaissance des informations écrites [NDLR: À propos des sévices dont a été victime Omar Khadr] et ont choisi d'aller de l'avant avec l'interrogation ».