Plusieurs Bixi
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Luc Lavigne
Journaliste: Sophie-Hélène Lebeuf
Les marchands et locateurs de vélo ont vu leur chiffre d'affaires chuter depuis l'arrivée du Bixi dans les rues de Montréal. Pour survivre, certains commercants estiment qu'ils devront revoir les services qu'ils offrent.
Si le système de vélos en libre-service Bixi séduit des milliers de Montréalais, la relation entre citoyens et Bixi se construit parfois au détriment d'entreprises de vélo éconduites.
Marchands comme locateurs ont vu leur chiffre d'affaires chuter depuis son arrivée dans les rues de Montréal. « Ça a eu un impact majeur chez les détaillants, surtout ceux qui font de la location », indique Souk Thammavongsa, gérant de Cycle Pop, sur Rachel, en plein coeur du Plateau Mont-Royal.
« On ne peut pas avoir des employés 24 heures sur 24. En plus, avec le Bixi, il y a plusieurs points de remise. On ne peut pas battre une grosse machine comme ça », admet-il.
Patrick Fisch, propriétaire de Vélo Espresso, dans le quartier Ville-Marie, confirme la tendance. « La clientèle qui louait des vélos pour faire de courtes distances nous a désertés un petit peu. J'ai loué 34 % de moins de vélos par rapport à l'an passé. »
Certains clients, ce qui n'est pas l'utilisation conseillée, utilisent même le Bixi pour de plus longs trajets... jusqu'à l'arrivée d'une première facture.
Certains touristes comprennent mal la tarification, croit M. Fisch. « J'ai argumenté avec des clients parce qu'ils pensaient que pour 5 $, ils pouvaient prendre un Bixi pour la journée, et moi, je charge 25 $ pour la même période.
L'apparition des Bixis a même contribué à la décision de Pignons sur roues, sur l'avenue Mont-Royal, de cesser ses activités de location pour se concentrer sur ses autres activités, nous dit son copropriétaire, Sylvain Lalonde.
S'il salue l'initiative, il n'en constate pas moins des « effets pervers ». Car l'impact du Bixi a tout de même rattrapé le commerçant, qui constate un « ralentissement significatif » dans les ventes des vélos dits de ville. En raison des risques élevés de vol dans la métropole, plusieurs citoyens qui auraient opté pour un vélo d'entrée de gamme optent plutôt pour un abonnement au Bixi. Et les effets se font davantage sentir cette année que lors de la saison d'inauguration, l'an dernier.
« Les pertes reliées aux ventes de vélos urbains, dont les prix tournent autour de 300 $ ou 400 $, sont grandes », ajoute Bruno Lavergne, propriétaire du Grand Cycle, sur la rue Sherbrooke. « Il me reste entre 30 et 40 vélos qui, normalement, à ce temps-ci de l'année devraient être vendus. Pour ce type de vélos, les pertes commencent à ressembler à 15 % ou 20 % », précise-t-il.
Souk Thammavongsa, gérant de Cycle Pop
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Luc Lavigne
Cycle Pop est encore plus touchée, mais au chapitre des ventes de vélos usagés. « Avant, on en vendait entre 400 et 500 unités par année. Présentement, on n'est même pas rendus à 200 », nous dit M. Thammavongsa. Avec les nouveaux étudiants qui vont arriver en ville, on va peut-être monter jusqu'à 300 unités, mais je ne pense pas qu'on va aller plus haut que ça. »
Depuis 2009, le nombre d'abonnés a doublé. Il est passé à plus de 25 000.
Un effet domino
Tous les détaillants interviewés observent en outre un effet domino. Qui dit moins de ventes de vélos, dit moins de ventes d'accessoires: moins de cadenas, moins de garde-boue, moins de porte-bagages... Et aussi moins de réparations.
« C'est une de mes pires années depuis 1994 », ajoute le gérant de Cycle Pop. La situation est suffisamment grave pour que l'entreprise, située rue Rachel depuis ses tout débuts, en 1991, déménage. « On a perdu tellement d'argent que je dois me relocaliser. « Mon loyer, par rapport à mes revenus, est rendu trop élevé », explique-t-il.
Un manque de consultation
Plusieurs entreprises de vélo n'ont pas apprécié la façon dont le Bixi a été lancé, sans que la Ville ne tienne compte de leurs préoccupations et même sans qu'elle ne cherche à les connaître.
Les responsables « n'ont pas parlé à ceux qui sont dans l'environnement du vélo avant d'élaborer le projet, ils n'ont pas essayé de connaître les impacts que ça occasionnerait », regrette M. Thammavongsa.
Le propriétaire du Grand Cycle abonde dans le même sens. « Ce que je déplore dans ce projet-là, c'est la façon unilatérale dont ça a été développé. Dans le monde du vélo - fabricants, commerçants, manufacturiers - personne n'a été consulté. C'est un projet pour les non-cyclistes, pas pour les cyclistes », affirme-t-il.
Autre facteur de récrimination: l'emplacement des stations de Bixi, qui n'est pas toujours jugé judicieux.
Le copropriétaire de Pignons sur roue souligne pour sa part que le Bixi a pu bénéficier d'avantages refusés aux cyclistes qui utilisent leurs propres vélos. Ceux-ci réclament depuis des années plus de supports à vélo, fait valoir M. Lalonde, mais il n'y avait jamais d'espace. Or, pour le Bixi, cela n'a pas causé de problèmes.
Trouver d'autres avenues pour survivre
Sylvain Lalonde, copropriétaire de Pignons sur roues
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Luc Lavigne
« Dans le monde du vélo, ça évolue beaucoup, mais la pratique du Bixi, à mon avis, va nous forcer à reconsidérer la façon de faire », estime M. Lalonde. « Je pense qu'il faudra encore deux ou trois ans pour voir exactement l'évolution du Bixi lui-même, que je souhaite la meilleure possible. »
« À mon avis, il faut offrir quelque chose qui va être un complément à ce service, et non qui va aller en concurrence directe », croit M. Lalonde, qui songe à reconsidérer le type de vélos vendus.
Cycle Pop, qui offre notamment des classes de spinning et des séances de positionnement personnalisé, se félicite d'ailleurs d'avoir diversifié ses activités ces dernières années. « Une chance qu'on fait des voyages et qu'on a un club de vélo, qui viennent regénérer le tout parce que si on ne faisait que de la vente et des réparations, cette année, on n'arriverait pas ».
L'entreprise recueille en outre un revenu supplémentaire en vendant des accessoires à des entreprises comme Bell Canada, Hydro-Québec ou SNC Lavalin, qui ont un partenariat corporatif avec Bixi. Pour l'instant, le gain est cependant minime: cette activité financière n'a rapporté tout au plus que 2000 $ ou 3000 $.
S'il semble maintenant incontournable, le Bixi apparaît tout de même à M. Lavergne comme une fausse solution. « S'ils veulent avoir une ville vélo, les têtes dirigeantes de Montréal doivent commencer par le commencement: régler le problème du vol. Le jour où ils vont comprendre ça, plusieurs personnes vont abandonner leur voiture pour venir en ville à vélo », soutient M. Lavergne.
Plus optimiste, M. Lalonde pense que le Bixi aura des conséquences positives sur le cyclisme. « Plusieurs personnes qui embarquent sur un Bixi n'avaient pas fait de vélo depuis longtemps ou n'avaient pas fait de déplacements de vélos en ville depuis longtemps. Il y a quand même des limites à utiliser un Bixi: il est lourd et il n'est pas conçu pour faire de longues distances. Mais les gens qui en font redécouvrent quand même le plaisir d'être sur un vélo. Et je pense qu'à moyen terme, ça pourrait leur donner envie de se remettre au vélo et d'en acheter.