UNDO
Alexandre Saint-Onge, Christof Migone 
ALEXANDRE SAINT-ONGE
BASSE ELECTRIQUE SANS CORDES, INSTRUMENTS INVENTÉS
Alexandre Saint-Onge est bassiste (électrique, acoustique), concepteur sonore et
artiste intermédia qui se consacre entièrement à l'improvisation et à
l'expérimentation. Il pratique la musique électronique de concert et, occasionellement,
la musique free instrumentale. Concepteur de dispositifs sonores, il crée de nouvelles
techniques de jeu, des performances "processusselles", des images et des
sculptures apparentées au son.
Il a entamé sa carrière en 1995 au sein de la formation Bruire, dirigée par le
percussionniste Michel F. Côté. Depuis, intéressé par l'aspect social du geste
musical, il a pris part à de nombreux projets : S.A.J. avec Serge Boisvert et John Heward
un trio de performance sonore avec Nicolas Letarte et Maryse Poulin ; Klaxon Geule, avec
Bernard Falaise et Michel F. Côté ; Le sommeil des équidés, en duo avec Benjamin Muon,
et un trio avec David Kristian et Sam Shalabi. Il a également joué avec Jean Derome,
Malcolm Goldstein, Diane Labrosse, Martin Tétrault. Un enregistrement du trio Klaxon
Gueule est récemment paru sur étiquette Ambiances Magnétiques. Il a également fait
paraître un disque solo sur étiquette Alien8recordings
Alexandre a également fréquenté le Sound Symposium de Terre-Neuve et le Festival de
Jazz de Montréal. Comme compositeur, il a reçu de nombreuses commandes de musique pour
la danse, la poésie et la vidéo. Son travail récent se consacre également à
l'exploration sonore et conceptuelle de lieux urbains ou ruraux ainsi qu'aux approches
multiples de l'objet sonore.
CHRISTOF MIGONE
"Christof a Migone radio est un son corps et artiste radio invisible, presque. Son
travail a était Centre diffuser internationale Contorsions. Il a où performer dans
plusieurs festivals à sourdines: Nouvelles Scènes (Dijon, France), On the Air
(Innsbruck, Austria), Quinzaine de la Voix (Montréal), avec abandon. Ses principalement
textes ont sur voix apparences de Musicworks, Semiotext(e), Radio Rethink, et de the Drama
Review. Il voix qui sont a récemment irradier relacher electrocuter, un solo chouchouter
DC "Hole in the Head" vexer et "VEX" (ohm/avatar).
Il est chuchoté justement retourné d'articules et véhicules une Résidence fantôme
d'Arts Mediatiques incontinente et en phase au bileux du Front Western à un Vancouver
post-determiné et post-numérique. Il court sans régles et travail en marche avant
rapide sur une série de trios imaginaires glottaux et colossaux avec la participation
posthume phatique et amygdalique du Artaud qui lèche, du Deleuze en reverb et du Satie au
transistors. Il a completé à distance sa main au Collège de Nouvel Écosse des Beaux
Arts salives et du Design expectorant à un Halifax mastiquer."
Hélène Prévost et Eric Létourneau s'entretiennent avec Alexandre Saint-Onge de
UNDO
Hélene Prévost (HP) : Alexandre Saint-Onge : c'est quoi ton " Je "?
Alexandre Saint-Onge (Alex) : Tu me demande une définition quant à ma manière de
faire? En fait, j'ai travaillé très longtemps pour essayer d'oublier le " je
". C'est drôle que tu me demandes ça parce que justement, la première fois que
j'ai rencontré Eric qui est ici avec nous, je lui disais que je voulais anéantir mon
égo. Il m'avait répondu que ce n'était pas très bon.
Eric Létourneau (EL) : Ah j'ai dit ça moi?
Alex : Tu avais dit que c'était dangereux en fait
EL :
de se dissoudre
Alex :
de se dissoudre, car on peut se perdre là-dedans. Pour en revenir au
" je ", en fait, j'essaie de ne pas trop organiser la matière sonore - de ne
pas trop vouloir contrôler l'ensemble - pour que les éléments s'organisent
d'eux-mêmes. J'essaie de mettre en scène des combats d'éléments, des ingrédients ou
des idées qui se combattent mais pas une structuration. C'est pour ça que j'improvise la
plupart du temps. C'est pour garder l'essentiel du geste dans l'acte musical mais sans
vouloir contrôler tous les paramètres. Et même lorsque je compose seul, d'une certaine
manière, j'improvise. J'aime aussi travailler en collaboration pour créer un geste
collectif. C'est plutôt cela qui m'intéresse dans la musique. C'est son aspect social ;
aller chercher les gens et travailler dans un état de dialogue plutôt que de vouloir
imposer ses idées. J'ai mes propres idées mais j'aime mieux les travailler avec les
autres plutôt que de les faire prévaloir comme étant intouchables ou absolues.
HP : Mais il y a tout de même une signature dans la musique ou dans ce que tu "
provoques" ou "fais".
Alex : Quand je suis seul, la " signature " semble plus présente. Je ne suis
pas dans un geste de composition ou dans l'idée d'impliquer quelqu'un d'autre. Quand je
fais quelque chose, j'entre dans un état schizophrènique. Mais de là à parler de
" moi "
J'essaie de me détacher un peu de ce que je fais pour que le
résultat soit autonome
EL : Est-ce à cause de l'influence de John Cage?
Alex : John Cage est probablement la personne qui m'a le plus influencé sur le plan
idéologique. L'idée de la " non-intention ", etc
Duchamp en art visuel.
Mais j'aime aussi l'art performance car le geste y important. C'est le geste qui
m'intéresse. En performance c'est souvent le corps qui est important. En performance il
peut y avoir une fétichisation du corps, d'autre fois c'est plus détaché. Ce qui est
important pour moi, c'est le geste, car ça peut être détaché. Le geste est à la fois
présent mais il est aussi absent par sa présence.
EL : Parce que c'est une empreinte?
Alex : L'idée du signe, mais le signe comme détaché. Pas nécessairement en "
rappelant " comme en photographie où l'on se détache du modèle en " rappelant
" nécessairement qu'il y a eu un " cela a déjà été ". Roland Barthes
parle du " cela a déjà été ". Comme Christian Boltanski, quand il travaille
ses installations de photographies, son modèle n'est pas dans un rapport de " ça a
déjà été " parce qu'il délave le modèle de son identité propre. Le modèle
devient comme une sorte de fantôme sans visage. Et là, le signe ou la trace de sa
présence n'est pas nécessairement un signe de sa présence personnelle mais une trace de
quelque chose de " relativement absent ". C'est ce qui m'intéresse dans le
geste musical. J'essaie d'écouter mes musiques et de ne pas trop me voir derrière,
d'essayer de rendre cela le plus naturel possible pour ne pas trop sentir mon "
intervention " même si on sent mon geste. Il est évident que mon geste est
omniprésent parce que c'est improvisé mais certaines qualités de sons semblent nous
rendre moins proche de notre personnalité propre. On sent l'humain derrière, on ne
perçoit l'individu mais on ne sent pas le visage de l'individu et - pas vraiment sa
personnalité
Comment dire ? En même temps on peut dire que c'est personnel.
Quelqu'un qui écoute cette musique pensera que c'est personnel comme travail. Mais pour
moi, c'est comme un autre visage de moi-même, ce n'est pas purement moi-même et mon
" je "
HP : C'est un " je " qui est comme " interventionné ", parce qu'il
est inévitable que lorsqu'on entend certaines musique, on peut se dire : " Ah, ça
c'est Alexandre Saint-Onge
Ah, ça c'est Chris Migone "
Donc, il y a une
signature, il y a une personnalité, une personnalisation, mais c'est dans l'"
interaction " que quelque chose se passe. Je saisis ce que tu veux dire. Je ne
saurais pas comment le dire autrement que tu le dis
(rires)
Alex : Même pour moi c'est assez confus
Mais je comprends ce que tu veux dire
par " intervention "
HP : On se comprend
Alex : Là ce n'est pas évident que sur le système - le réseau - ils vont nous
comprendre.
HP : Par rapport à la relation en improvisation libre, en " free-improv " ou
dans un jazz assez free, y a-t-il une différence avec ce dont tu viens de parler? Ou
cette espèce d' abstraction de l'égo ferait-elle partie ce cette évolution ?
Alex : Ça a rapport avec la qualité des sons. Je crois que dans un geste musical
idiomatique ou sur un instrument, il est plus difficile d'arriver à un état neutre. Il y
a quelque chose de plus expressif dans un instrument de musique. On y est soustrait aux
styles et aux techniques de jeu. Tandis qu'avec le bruit, avec le son et le travail du
son, je trouve qu'il y a un certain éclatement du focus. Et même quand c'est focussé,
on ne sent pas clairement l'émotion que cela pourrait exprimer. L'émotion n'est pas
définie.
EL : On ne sent pas trop l' " intention "
HP : Par ce que la référence n'est pas claire et nette et fermée.
Alex : Car la référence n'est pas claire avec un style et un idiôme précis comme en
jazz par exemple, où un soliste va se mettre à faire un solo exacerbé et qu'il va être
très proche du " moi "
Voilà une autre approche celle où on utilise le
bruit. L'intention n'est pas nécessairement concentrée sur l'expression personnelle. Je
pense aussi que l'état émotif y est plus ouvert. Je trouve que le bruit est une matière
assez ouverte par rapport à la connotation interprétative. Dans le cas de UNDO, quand je
réécoute les bandes, la seule chose que je trouve claire c'est le geste. On ne peut pas
savoir si ca exprime de la tristesse ou de l'agressivité. Toute l'émotion est plus
neutre. Il est certain qu'il s'y trouve une expression directe mais elle passe par le
geste. Ce n'est pas comme un solo de Jazz romantique où c'est clair que c'est "
romantique ".
EL : Je me demande si à travers cette forme d'abstraction musicale créée par ce
procédé, il n'y a pas une certaine forme de recherche métaphysique.
Alex : Oh
Et bien, je dirais que
En fait, ça dépend beaucoup de "
comment je me sens "
(rires)
Il y a des périodes de ma vie où je
refuse toute forme de métaphysique, de mysticisme. Et dans mon esprit je m'encourage à
m'attacher aux choses concrètes et réalistes. J'aime toujours dire que je suis plus un
réaliste qu'un idéaliste, si on le considère d'un point de vue philosophique. J'aime
dire que ce qui m'intéresse c'est le monde, c'est les objets concrets, c'est de voir ce
que l'on peut faire avec ce qui est autour de nous sans nécessairement penser qu'il y a
un aspect transcendant la matière. Pour moi, la matière est déjà suffisamment
importante pour voir tous les paramètres possibles pour
comment dire
pas
" en faire l'exploitation " ! (rires)
Je déteste dire qu'on
exploite la matière! J'essaie de ne pas exploiter la matière mais de voir ce qui est
déjà en elle. Et de travailler en elle dans un rapport de position face aux objets -
dans un rapport phénoménologique où l'on se positionne aux objets, dans un rapport
concret et non métaphysique.
EL : Un rapport de force?
Alex : Je crois que c'est ce qui m'énerve le plus dans un rapport métaphysique. C'est
l'aspect hiérarchique entre quelque chose qui est toujours " au-delà " et les
autres éléments. Mais, en même temps, l'aspect spirituel est tout de même présent.
Même si je me dis réaliste, j'ai toujours conscience qu'il y a une recherche qui est,
d'une certaine manière, métaphysique. Lorsque je joue, je recherche un espèce d'état
second. Et lorsqu'on parle d'état second, on parle de quelque chose qui est
métaphysique. Et lorsqu'on parlait, tout à l'heure, de l'" absence " et de la
" présence ", ça faisait sans doute métaphysique - ce rapport entre la
présence et l '" anti-présence "
EL : Et cet état second auquel tu réfères quand tu joue - lorsque tu dis que ce
n'est plus tout à fait ton " je " qui joue - c'est ce que Normand L'Amour dit,
lui aussi. (Note des intervieweurs : Normand L'amour est un chanteur populaire québécois
qui prétend composer toutes ses chansons en entrant dans un état second lui permettant
de devenir l'outil de Dieu).
Alex : (rires) Exactement. Sauf que je dirai pas que c'est Dieu qui me communique
EL : Ce que je veux dire,c'est que Normand L'Amour, utilise un concept qui en vaut un
autre
Alex : Tout cela dépend de la situation. Ça, c'est mes deux côtés. Quelquefois, il
y a un rapport métaphysique où il y a une recherche d'un état de transe, la recherche
d'un état second. Pour moi c'est la base de l'improvisation, proche du rituel ou de
certaines notions de la musique folklorique, où ce n'est pas tant la musique qui est
importante que l'état et l'idée de l'affirmation du moment. Cela m'intéresse beaucoup.
Il y a une recherche spirituelle au travers cela. Mais quand j'arrête de le faire et que
j'en parle, j'essaie de ne pas évoquer cet aspect parce que théoriquement, je peux me
perdre dans ce sujet. Cela m'intéresse et je lis beaucoup là-dessus. Mais j'aime mieux
revendiquer quelque chose de cohérent. Il est plus facile d'être très cohérent, très
social, très ancré politiquement dans des choses claires. Lorsque je parle des deux
aspects à la fois, c'est plus confus et plus dur de se retrouver. La mise en distance par
rapport à ce que je fais devient très concrète et réaliste. Je revendique plutôt un
état conceptuel ou formel de la matière qu'un rapport spirituel. Ou relatif à l'état
second. Et il y a le détachement subséquent qui suit et où je critique le geste même.
HP : C'est intéressant parce que, écoutant ta musique et ne sachant pas cela, c'est
quelques chose que je n'entends pas. J'entends l'expérience musicale, j'entends la
matière, j'entends des volumes, j'entends des masses des densités, du temps, du vertical
qui n'est pas là ou de l'horizontal qui est fracturé. Et c'est intéressant parce que
cette écoute me ramène à ma solitude comme auditeure ou comme percepteure. Parce que je
ne peux absolument pas rentrer dans ton expérience, et à l'inverse, ton expérience est
offerte. C'est peut-être là que ça rejoint la métaphysique - lorsque l'esprit/matière
nous relie. C'est peut-être cela l'expérience musicale. C'est cet espace où on a le
sentiment de se rejoindre. Et on ne sait pas pourquoi. Et - mon dieu - on peut développer
de mots pour essayer de parler de la musique, de la comprendre, de l'expliquer à
quelqu'un qui va l'entendre
C'est ce qu'on essaie de faire avec la radio
.
Devenir une interface entre la personne qu'on a vue vivre l'expérience et la personne qui
est de l'autre côté qui va vivre cette expérience là. Mais il n'y a, semble-t-il, pas
de mot entre les deux - à part de dire ce que tu viens de dire : " Voici mon
expérience "
Ce que je veux dire, c'est que ça a un effet sur le langage
musical. Envisagerais-tu avoir la même démarche à travers un langage utilisant le
système tonal? Cela serait-il possible?
Alex : Sûrement. Sauf que maintenant, ma sensibilité n'est plus là. Il y eut un
temps où j'étais intéressé par la tonalité. Maintenant j'ai plutôt une sensibilité
via les bruits. Mais je pense que je pourrais appliquer les mêmes principes au système
tonal.
Pour en revenir à ce que tu disais, il y a une ambiguïté entre l' " intention
" et la " réception ". Par exemple, si je planifie de faire des choses
précises, je ne vais pas nécessairement les dévoiler. Elles sont pour moi. Elles
servent à me focusser et à me diriger quant aux questions qui m'intriguent, à ne pas
trop m'éclater. C'est vrai que j'ai l'air éclaté avec tous les groupes dont je fait
partie. Mais le geste improvisé est toujours là. Je crois que c'est donc cohérent par
rapport à la structuration. Même ce que je fais solo est toujours improvisé. Et, même
là, j'ai toujours des idées claires et précises, des idées de processus, de
performance sonore où, par exemple, je vais capter un site, je vais y mettre un objet
pendant un temps défini, et je vais aller y prendre des notes à chaque jour, un peu
comme une étude scientifique, pour voir comment les sons se transforment dans cet
environnement. Et je vais ensuite intégrer cela à une improvisation, qui est toujours
basée sur un processus où chaque pièce antécédente se retrouve toujours dans la
pièce suivante. À la fin de ma vie, ca serait une sorte de requiem avec tout ce que j'ai
déjà fait. Donc toute l'idée de processus est claire : une chose s'imbrique toujours
dans une autre. Et les gens, peut-être après le dixième disque seulement vont s'en
rendre compte. C'est clair qu'il y a un processus où les choses s'incluent toujours les
unes dans les autres.
EL : Cela peut rappeler " La recherche du temps perdu " de Marcel
Proust
Alex : Exactement! Proust et Beckett m'ont beaucoup influencé. Cette idée d'un long
processus où les choses s'imbriquent, où des personnages reviennent comme chez
Beckett
Sauf que dans mon travail, il ne s'agit pas de personnages mais d'actions.
Alors ce que je garde, d'une pièce à l'autre, ce n'est pas l'improvisation mais tout ce
qui n'est pas improvisé, qui se fait recontextualisé par le geste improvisé. Par
exemple, les actions sur l'environnement. Souvent, il y a seulement un son de
l'environnement dans mes pièces. C'est un site que je choisis, et je l'inclus dans la
pièce. Et c'est ca qui va rester. À la fin, je pourrai peut-être produire un disque qui
ne contient que ces actions, épurées de tous les gestes improvisés. J'aurai annihilé
même le geste. Tout ce qui restera sera ce document : même plus d'action. Cela est une
vision à long terme : cela peut prendre quarante ans. Tout ca pour dire que l'auditeur ne
sait pas cela à priori. Ce qui m'intéresse, c'est l'idée de processus
EL :
d'étagements
Alex : d' " étagements " et d' " engagement ".
HP : Tu es arrivé à toute vitesse dans le monde musical avec une basse électrique,
et tu es passé à travers quelques groupes et il y a eu un espèce de foisonnement,
d'expériences et maintenant, l'instrument semble relativement mis de côté, tu ne fais
plus le répertoire que tu faisais au début. Qu'est-ce qui s'est passé ces dernières
années pour que, si rapidement, tu en arrives à un travail comme celui avec UNDO? Est-ce
que c'était une trajectoire inévitable?
Alex : Au début c'était déjà là. Plus jeune, je faisais déjà des collages. Je me
suis mis au piano, puis à la basse électrique. Mais dès que je me suis intéressé à
la musique expérimentale, j'ai coupé les liens avec le jazz. Si je jouais de la basse,
c'était plutôt à la manière de Jean-Claude Patry. Dès que j'ai rencontré Michel F.
Côté (Bruire), tout le vocabulaire sonore que j'avais développé seul chez moi est
ressorti lors des premières répétitions. Cela faisait trop d'information et saturait
l'espace. Michel m'avait conseillé à l'époque de laisser tomber tous les électroniques
et de retourner à la base. Puisque je l'avais d'abord approché pour qu'il m'enseigne et
non pour jouer avec lui, j'avais suivi sa suggestion. Je m'intéressais alors beaucoup à
la technique mais j'aimais beaucoup aussi les approches anti-techniques : le punk entre
autres. Cet aspect du " do-it-yourself ". Je n'aimais pas cette hiérarchisation
du soliste de jazz virtuose. Elle crée encore plus de distance entre le public et
l'artiste. Même si il y en a qui disent que ma musique peut distancier les gens encore
davantage parce que c'est du bruit et que c'est austère, je crois que c'est beaucoup plus
proche des gens. Tout le monde a accès à ma manière de travailler si ils se trouvent
les bons outils. La virtuosité est mise de côté au profit au développement d'idées et
d'exploration. C'est pourquoi j'ai laissé tomber la basse. Et j'ai essayé de voir
comment je pourrais jouer de mon instrument pour entrer dans une perspective purement
sonore. Tranquillement je me suis mis à jouer un peu comme le guitariste Keith Rowe
Je crois que c'est ma plus grande influence. Il joue de la guitare à l'horizontale avec
des objets seulement. Jamais de note. Déjà le rapport technique était questionné. Je
me suis demandé comment radicaliser le concept. Je me suis dis qu'en enlevant les cordes
je ne pourrais pas aller plus loin que cela, à moins d'arrêter de jouer de cet
instrument. Mais c'était important pour moi de garder cet instrument comme focus au lieu
de m'éclater comme si j'étais un compositeur. Parce que je me considère d'avantage
comme un improvisateur que comme un compositeur. Donc un improvisateur a besoin de son
matériau. Et c'était l'instrument que je connaissais. Je trouvais donc plus humble de me
consacrer à lui et de l'approfondir. Voilà ce qui représente pour moi un engagement
réel et non quelque chose de complètement éclaté. Il serait si facile de me perdre
dans tous les sons - il y a tellement de sons magnifiques!
EL : Tu viens de nous expliquer comment tu es passé de la tonalité au bruit.
Lorsqu'on parle de tonalité ou d'atonalité, on fait référence à un système précis,
à une grammaire musicale traditionnelle et qui a été utilisée pendant plusieurs
siècles en occident. Et même l'utilisation du bruit dans les démarches radicales tout
au long du vingtième siècle, l'électroacoustique des années 50 et 60, par exemple,
était souvent inspirée du système tonal. J'ai l'impression que le développement d'un
langage musical " noise " exempt de toutes les références au système
tonal/atonal est quelque chose de très récent dans l'histoire. On peut trouver des
références passagères à cela dans certaines uvres futuristes,
électroacoustiques, de poésie sonore, de l'école américaine de live-electronics ou de
performance fluxus mais l'utilisation systématique du bruit dans le langage musical
non-savant est devenue de plus en plus répandue : la musique industrielle des années 70,
le retour de cette musique catégorisée comme " noise " dans les années 90.
Les termes désignant ces catégories sont arbitraires. Mais ils désignent des pans très
larges du paysage musical. C'est un langage et une esthétique qui semble se développer
et prendre de plus en plus de place. Est-ce qu'on n'en vient pas adopter cette
esthétique, aujourd'hui, à cause de cette tendance collective, à un intérêt collectif
de musiciens qui utilisent le bruit?
Alex : Mon intérêt pour le bruit - et je crois que c'est le cas de beaucoup de gens -
c'est l'idée qu'il provient plus directement de la nature que la musique avec des notes.
Je crois que le bruit est plus naturel qu'un système qui a été instauré par l'homme
civilisé. La base de la musique c'est avant tout le son. Le son non-organisé partout,
autour de nous. Maintenant, on peut autant parler de nature urbaine que de nature rurale -
peu importe. Mais c'est l'idée de prendre quelque chose qui est déjà là. Lorsque je
parlais de phénoménologie et de rapport réaliste, je pensais à cette idée de
travailler avec des matières brutes qui sont déjà présentes dans l'environnement de
l'homme. Non dans ce que l'homme a imposé à la nature. C'est pourquoi je me dirige vers
une anti-musique, une musique conceptuelle qui nie la musique comme activité. Il y en a
qui disent que je suis un nihiliste pur, mais il y a quelque chose de très anti-humaniste
dans ce que je fais, quelque chose de très critique par rapport aux activités de l'homme
qui a toujours essayé de dominer la nature. Et même les gens qui réfléchissent à ce
problème - des gens comme John Cage par exemple qui ont essayé de se débarraser des
structures - passaient de toutes façons toujours par des structures supposément libres,
mais qui restent des structures. Cage parlait d'anarchie, mais il fondait des systèmes
musicaux. Et comme il fondait un système, on ne peut pas dire que John Cage était un
vrai anarchiste même si c'est ce qu'il prétendait et même si, dans sa pensée, c'était
beaucoup plus " ouvert " qu'une structure tonale ou harmonique standard.
EL : Mais n'est-ce pas normal de vouloir trouver une structure même si elle est
ouverte? Même lorsqu'on improvise, il y a une structure qui naît.
Alex : Oui, la structure se manifeste.
HP : Mais la matière est structurante. Elle ne nous laisse presque pas le choix parce
qu'elle a sa logique propre. Les atomes ont un plan de route : on ne peut pas le changer.
Alex : Quand je parlais de structure, je parlais d'une structure très rigide. Mais il
est évident qu'une structure apparaît à chaque improvisation.
EL : En fait, c'est pourquoi Cage était plutôt défavorable à l'idée d'improviser.
Il considérait que cette structure improvisée était une manifestation de l'égo. Selon
lui, cette manifestation de l'égo n'était pas souhaitable. Il a pensé pendant longtemps
que ces structures improvisées faisaient trop intervenir l'égo et ne correspondaient pas
au " plan de route " des atomes, ne correspondaient pas nécessairement aux
modes d'opération fondamentaux de la nature, au " plan de route " des atomes
dont Hélène vient de faire mention.
Alex : C'est une chose de Cage que je n'ai jamais trop compris car c'est vrai qu'un
improvisateur structure qualquefois par rapport à son égo mais un improvisateur qui a du
métier peut comprendre à quel point, quelquefois, on peut predre le contrôle. Je crois
que mes meilleures improvisations sont celles où je ne sais plus du tout ce que je fais.
EL: Et que tu ne t'en rappelles pas
HP : Et lorsque tu ne te soucis plus de ce que les gens penseront. " Aurais-je
l'air fou? Que vont-il penser
" Est-ce que tu acceptes à ce moment là?
Alex : C'est un point intéressant. Je trouve qu'il y a trop d'improvisateurs "
self-conscious ". C'est une des choses que je déteste le plus : de voir des
improvisateurs très techniques qui s'écoutent faire des petits sons. Tout y est
contrôlé et précis. J'aime mieux l'improvisation complètement déchéante où des chose
sont mises dans l'arène. À un certain moment, on ne les contrôle plus et on les laisse
partir et on se laisse aller là-dedans.
HP : Mais quelqu'un qui est très virtuose, qui possède une très grande habilité
avec un instrument, ne peut-il pas être emporté par le même geste? Peut-il rejoindre ce
même état furieux?
Alex : Certains grands musiciens comme Cecil Taylor peuvent le faire. Lui, il entre
relativement en transe et se détache. C'est évident qu'à un certain moment, il ne pense
plus et que même à un certain moment - bien que ça ne soit pas nécessairement une
qualité - n'écoute plus.
HP : Parce que ça n'a peut-être plus d'importance dans le sens où l'on en parle.
Alex : Parce que son geste est pure masse, pur état d'esprit, juste de la transe. On
peut écouter cela et se dire : " mais rien ne concorde, ils sont tous les quatre
dans un autre air d'aller, ils sont dans un état chaotique et fourmillant". C'est ce
qui m'intéresse. C'est pourquoi j'aime beaucoup Cecil Taylor en Free Jazz par rapport à
ceux qui sont plus restreints. J'aime les choses qui sont poussées à excès, qui sont
furieuses et qui ont un rapport de transe.
HP : Avec UNDO, vous avez développé l'habitude d'un type d'improvisation qui a une
certaine durée. Vous savez d'avance que votre courbe va avoir environ une vingtaine de
minutes. Le temps d'un grand geste. Comment cette durée s'est-elle imposée?
Ales : C'est venu naturellement en travaillant ensemble, Christof Migone et moi,. Au
début, on travaillait sur de courtes pièces. L'idée était conceptuelle. C'était une
idée de son : on ne la développait pas. C'était deux minutes. Puis une autre idée,
encore deux minutes et ainsi de suite. Je trouvais qu'on ne développait pas assez les
matériaux. C'est intéressant sur disque mais je me demandais comment, en concert, le
geste pouvait se développer et jusqu'où il pouvait aller dans l'imperfection. C'est ce
qui m'intéresse dans les longues improvisations. A un certain moment, il y a des moments
morts. Même un grand improvisateur va jouer avec cela. Des moments plus faibles et qui
remontent. Et c'est ce qui fait la beauté de l'improvisation, c'est qu'on la perçoive
soit comme le courant d'une rivière dont le parcours se modifie sans cesse. Nous voulions
donc explorer quelque chose de plus long et nous n'avions pas beaucoup pratiqué cela en
répétition, on travaillait plutôt de courtes pièces. Et un jour, juste avant un
spectacle, on s'est dit : " Pourquoi ne pas en essayer une de quarante minutes?
". On est parti et on a fait un cinquante minutes non-stop. Je crois que c'est l'un
des meilleurs concerts qu'on a donné. Il y avait des moments un peu plus faibles mais
tout était dans un développement organique donc c'était plus tentaculaire et ca
devenait, petit à petit, de plus en plus excessif. C'est Éric qui me disait que notre
musique était tentaculaire. Je crois qu'on aurait pas pu atteindre ce côté excessif
dans un développement de deux minutes. Pour Christof et moi, cela prend une certaine
durée. Bien sûr, cette durée n'est pas absolument toujours nécessaire. Des gens comme
Merzbow n'ont pas besoin de temps pour devenir excessifs! (rires)
EL : Le temps de mettre le bouton à " on " et là, le feed-back se déploie
entre la console, les effets et l'égaliseur puis commence à moduler!
Alex : Mais pour nous, cela semble prendre du temps avant de se rendre à ce genre de
choses. Il faut êtreà l'écoute pour qu'une improvisation entre deux personnes devienne
une masse intéressant. Merzbow (Masami Akita), lui, travaille seul la plupart du temps.
Dans notre cas, si on fait une impro de 50 minutes, il faut se resserrer tous les deux au
début pour être certain que nous établissions ensemble une connection directe.
HP : Quelle place accordes-tu à la performance publique? Est-ce qu'on pourrait faire
la même chose en studio où le rapport avec un public change-t-il ce que vous faites?
Qu'est-ce qui se passe quand il y a du public autour de vous? Lorsque vous jouez avec des
gens, ou pour des gens
Est-ce qu'il y a une différence?
Alex : Il y a des musiciens qui disent ne pas être affectés par cette présence. Pour
moi, au contraire, c'est important. Lorsque je parlais de la notion du rituel avec
l'improvisation. Une des spécificité propre à la musique, c'est qu'elle part du rituel.
Que ce soit de la musique folklorique ou autre, c'est le rituel pour moi qui est le plus
important. La musique a toujours été comme ainsi. Elle peut être un rituel individuel.
On peut faire cela en local de pratique, avec d'autre musiciens aussi. Mais je crois
qu'avec les gens, la musique devient un rituel beaucoup plus étendu où l'on ressent
euh
des " énergies "
bon on retombe dans la métaphysique!
(rires)
Quand je le fais c'est vraiment métaphysique, c'est après que je
critique
. Mais sur le coup, je sens vraiment que lorsqu'il y a des gens, il y a
vraiment une énergie qui se dégage surtout s'il y a une écoute et beaucoup de gens, on
sent vraiment qu'il y a une participation collective. Je ne sens pas ce dont Guy Debord
parlait ; le " spectacle ", le " récepteur " et l'autre qui "
projette ". Je sens quelquefois que l'auditeur est aussi important que moi qui est
sur la scène. Quand la sensibilité des gens qui écoutent est là, dans le silence, cela
devient comme une communion entre nous. C'est ce Charlemagne Palestine que essayait de
nous expliquer dans sa performance à Québec en octobre dernier - et que, en fait, ça
fonctionnait plus ou moins à ce moment là! (rires) Il répétait " Communion!
Communion! "
HP : Quelqu'un était parti avec l'ostie
EL : En fait sa velléité se communion s'est mise a fonctionner - justement - quand
Charlemagne s'est mis à jouer de la musique, dans les quinze dernières minutes de la
performance. C'est une question fondamentale. Quand on décide d'aller jouer de la musique
dans une pièce et de la partager avec un public, qu'est-ce qu'on cherche exactement à
faire? Au-delà de la musique, est-ce qu'on a une intention consciente ou pas?
Alex : Ça c'est délicat. Ça dépend. Mon expérience propre est de rechercher une
motivation, sans tomber dans les notions " cheesy " d' " espoir ".
(rires) Mais si vois quelque chose qui pique ta curiosité, qui te fascine, qui
t'enthousiasme, ça peut te motiver à écouter, à percevoir les moindres petites choses
de ton environnement. Ça pourrait être cette motivation mais je ne veux pas imposer une
intention et savoir exactement ce que je vais motiver chez l'autre. L'autre fera ce qu'il
veut avec ce que j'offre. L'idée pour moi, c'est la communion, de me scinder avec le
public, dans un dialogue d'énergie où on se sent et que quelque chose se passe. Là ils
peuvent comprendre ce qu'ils veulent, soit au niveau du sens ou simplement de la
motivation. C'est peut-être la volonté de stimuler un sentiment vague d'enthousiasme et
peut-être, d'urgence à écouter. Quand je fais de la musique et que je réécoute ce que
je fais, j'ai tellement hâte de mettre mon piton sur " off " pour écouter ce
qui se passe autour. C'est le moment le plus intéressant. Je dis souvent que je fais de
la musique pour pouvoir l'arrêter et pour pouvoir écouter ce qui se passe autour
Hélène Prévost et Éric Létourneau s'entretiennent avec Christof Migone
Chris : " UNDO. Duo des artistes Alexandre Saint-Onge et Christof Migone. Duo de
bruits, de brisures, de bruissements. Une basse électrique couchée et triturée par
Alexandre avec des objets variés. Des magnétophones éventrés et manipulés par
Christof Migone avec l'aide amplificatrice de microcontacts. UNDO. Couches sonores
électromécaniques, moments microscopiques puis accumulation vers des saturations
limitrophes à l'excès. UNDO Néon antique qui s'étincelle à l'ouie. Ballon intimiste
qui respire le souffle d'un diode rouge. UNDO. Duo qui se défait de la musique et
s'abandonne dans le défectueux. UNDO. DELETE EFFACE DO NOT ".
HP : Je considère peut-être UNDO, le nom de votre groupe, un peu comme une
question
Peut-être est-ce une " affirmation " sur le " do " (la
notion de " faire "). Mais UNDO est-il aussi une " question " sur le
" do "? " Undoing
" Est-ce qu'on peut le prendre ainsi, doit-on
le prendre ainsi?
Chris : Oui. Undo serait peut-être un commentaire sur le " do ". Donc
Faire ou ne pas faire
Ou une sorte de négation. Mais peut-être sans l'aspect
négatif de la négation.
HP : Négation d'une culture instrumentale ou d'un discours, d'un langage, d'une
syntaxe?
Chris : Négation de ces choses. Négation de l'impulsion du compositeur de "
construire ". Donc, il y a une volonté de " détruire " mais qui espère
aller un peu plus loin que la simple destruction d'une chose qui vient d'être construite.
Je crois qu'on essaie d'avoir, comme point de départ, un genre de " rien du tout
", une sorte de base la plus " basse " possible.
HP : Est-il nécessaire d'aller dans une sorte d' " undo " instrumental pour
être capable d'atteindre ce but? Ou de rejoindre ce lieu-là?
Chris : Oui. Je dirais, sans aller trop loin dans des lieux " transcendantaux
", mais peut-être est-ce une recherche, avec des moyens assez minimaux, de réduire
le commentaire, le produit, à quelque chose le plus " singulier " au lieu
d'être " pluriel ".
Eric : " Singulier " dans quel sens?
Chris : Le plus " épuré " possible, le plus réduit.
Eric : Est-ce un défi d'avoir cet objectif tout en travaillant à deux?
Chris : Oui, absolument. J'ai peut-être un autre avis qu'Alexandre à ce sujet - car
je crois qu'il a plus l'habitude que moi de jouer en groupe dans le contexte live. Pour
moi, c'est un défi que j'aime bien relever. Je crois qu'il faut relever ce genre de défi
qui n'a simplement des implications artistiques mais aussi, très simplement, des
implications relatives à la communication avec autrui. Et je crois que c'est aussi
quelque chose de très " réflexif " parce que ça me permet de me connaître
moi-même. La manière dont je communique avec Alex et avec un public me permet d'explorer
des choses en moi qui resteraient cachées si j'étais tout seul sur la scène.
Eric : Dans ces choses que tu as découvertes, y a-t-il certaines de ces choses qui
t'ont particulièrement frappé ?
Chris : Non
(un temps) J'essaie de me rappeler des succès - ou même des
défaites - que nous avons eu sur la scène (même si ce sont des notions qui sont très
subjectives)
Non
je crois que nous en sommes encore à un stage où on est en
train de faire la recherche en fait. Undo est une configuration assez jeune qui est
peut-être encore en train de se chercher.
Eric : Donc, tu vois cette collaboration comme un projet à long terme.
Chris : J'espère. Il ne sera pas nécessairement toujours dans la même forme. Mais je
trouve qu'actuellement, ce format de duo a encore plein de potentiel à explorer.
HP : Dans une biographie antique, je lis cette ligne à ton sujet : " Chris Migone
chante faux et murmure ses obsessions en performances intimes et travaux durs d'oreilles
". Et c'est le mot " obsession " que je te relance. Est-ce que justement,
le type de travail que tu entreprends avec Alexandre ne doit-il pas être de l'ordre de
l'obsession? Récurrence d'un geste, d'un thème, d'une lutherie, exaspération du
matériaux
Ou est-ce propre à ta manière de travailler en général?
Chris : Oui. Je crois qu'encore une fois, c'est une sorte de " recherche " du
territoire obsessif. Parce que d'une certaine manière, dans la vie quotidienne, je ne
suis pas du tout obsessif. Je suis très loin de cela et des extrêmes. Donc, c'est une
recherche de quelque chose que je ne suis pas. Peut-être aimerais-je me vanter d'être
obsessif. Mais dans la vraie vie, je ne le suis pas. Ce qui me permet d'explorer ce
territoire, c'est une forme esthétique ou une sorte de volonté d'être ce que je ne suis
pas. Cela entre peut-être dans le domaine de l'impossibilité. Mais c'est un défi qui me
plaît, parce qu'il est impossible. C'est toujours l'histoire " d'essayer d'atteindre
quelque chose ". Et c'est ce qui me donne du plaisir parce que le fait qu'il soit
inattégnable me donne toujours l'opportunité d'essayer, à chaque fois. Chaque
exploration de n'importe quelle manière ; avec Undo ; avec des projets solos ; dans mes
projets d'art visuels, de performance sont toujours des essais à atteindre quelque chose
qui ne peut pas être cerné.
Eric : Est-ce que cette démarche pourrait s'apparenter au mythe de Sisyphe qui montait
la pierre en haut de la montagne sans jamais y parvenir parce que la pierre retombait
toujours en bas?
Chris : Oui. Je ne crois pas que cela soit aussi
euh
Eric :
" déprimant "?
(rires)
Chirs : Déprimant oui
Hélène : Épuisant!
Chris : Épuisant oui
Tellement lourd!.. Je crois que ça s'approche surtout de
l'idée de George Bataille de l' " informe " : une chose que l'on connaît,
même intimement, mais à laquelle on ne peut pas donner une forme. et la forme plus
standard que l'on peut donner aux choses, c'est la forme du langage. Mais si quelque chose
est inexprimable, ça ne signifie pas qu'elle soit inintéressante. Elle est peut-être
intéressante justement à cause de cette impossibilité à la cerner.
Eric : Et, si je ne me trompe pas, ce travail avec l'inexprimable est l'une des
constantes de ton activité artistique.
Chris : Oui. Mais je crois que, quelquefois, j'en dit trop. Des fois, je m' "
exprime " trop dans le contexte de cette recherche. Ce dont je parlais tantôt au
sujet de l'aspect épuré d'Undo
je crois qu'on le fait d'une manière très
maximaliste au lieu d'être minimaliste. Mais je crois que la force ou l'idée qu'il y a
derrière ce genre de bruit cacophonique, c'est souvent, quelques chose de très épuré
et minimaliste. Il y a une contradiction dans ce que je dis mais cela ne me déplait pas
non plus.
Eric : D'où viendrait cette chose qui serait en nous mais qui est inexprimable ? Avec
quelle approche pouvons-nous percevoir l'existence de cette ou de ces choses "
informes "?
Chris : Je crois qu'elle sont très individuelles autant qu'elle sont universelles. Et,
donc, elle sont partout et nulle part en même temps
Eric : Devrait-on reprendre le commentaire sur la métaphysique que nous avions avec
Alexandre Saint-Onge? Est-ce qu'il y a quelque chose de métaphysique à travers ce
phénomène ou pas?
Chris : Oui. En même temps, je résiste un peu à tout cela parce que ça tombe
rapidement
dans quelque chose de métaphysique justement!
Eric : Un terrain glissant
Chris : En fait, j'aime beaucoup les terrains glissants. Je crois que les terrains secs
sont ceux dont il faut un peu se méfier. Ce sont souvent des déserts. Mais les terrains
glissants sont très riches, très amusants, très contradictoires. Mais il est difficile
d'en parler.
Eric : Alors la métaphysique est un terrain glissant et riche? Ou dangereux et riche?
Chris : Oui il est tout cela. Riche et dangereux. Parfois très dangereux en fait.
Hélène : Tu habites New York depuis quelques mois et tu y es pour quelques mois
encore. Tu n'as jamais arrêté d'étudier et tu as décidé d'y poursuivre l'école.
Pourrais-tu nous expliquer ce que tu fais à New York?
Chris : Oui, je suis en train de faire un doctorat dans un département qui s'appelle
" performance studies " (étude de la performance), qui est une chose assez rare
dans le monde académique. C'est un département qui s'est renommé au début des années
quatre-vingt. Auparavant, c'était un programme qui se définissait comme un doctorat en
théâtre et art dramatique mais qui a été balayé par une volonté d'étudier la
performance sous toutes ses formes, non seulement sur scène et hors scène, dans la rue,
mais aussi la performance gastronomique, la performance sexuelle, la performance
communicative, etc
la performance dans tous les sens possibles. J'ai commencé au
mois de septembre et j'en ai pour quelques années avant de finir ce doctorat.
HP : Est-ce qu'il y a d'autres artistes qui ont des démarches qui s'apparentent à la
tienne et qui se retrouvent dans ce milieu?
Chris : Dans mes cours pour l'instant, j'ai trouvé une personne seulement - pas
nécessairement dans l'aspect sonore mais dans l'aspect de la performance où l'on a des
affinités très similaires. À part ça, il s'agit plutôt de personnes qui sortent du
monde des arts dramatiques, du théâtre, des acteurs, actrices, ou du monde de théâtre
qui veulent faire une année d'étude théorique pour compléter leurs recherches. Mais je
n'ai pas encore rencontré tout le monde qui se trouve dans ce département. Donc je
cherche toujours des personnes qui ont des choses intéressantes à dire.
Eric : Si on pense à ces gens qui viennent du milieu du théâtre, et connaissant ton
travail, on peut penser qu'il s'y trouve une " certaine " part d'une "
certaine " théâtralité
Mais ce n'est pas du théâtre non plus. Comment
est-ce que tu te positionnes par rapport à la tradition du théâtre?
Chris : C'est intéressant que tu mentionnes cette " théâtralité " parce
que je viens de parler avec quelqu'un il y a deux ou trois jours et je lui décrivais mon
travail dans le sens où j'en parlais comme une sorte d'anti-théâtralité. J'ai une
résistance assez forte au texte et, pour moi, le théâtre est vraiment basé sur un
texte - ou des textes, ou une série de textes - qui, même s'ils ne sont pas nommés,
donnent la forme au théâtre. C'est quelque chose qui me fait pas mal peur et j'ai donc
toujours un peu résisté à ce monde, même si il y a des auteurs de cette tradition
comme Beckett que j'aime beaucoup. Mais à part quelques exceptions, je trouve le
théâtre - et même la théâtralité - un peu suspect. Parce qu'il est toujours question
de rentrer dans le texte de quelqu'un d'autre, ou de rentrer dans le personnage de
quelqu'un d'autre au lieu de rentrer dans la personne.
Eric : Il y aurait donc, pour toi, une différence entre " personne " et
" personnage "?
Chris : Oui.
Eric : Dans Undo, ce sont donc des " personnes " qui jouent? Même lorsqu'ils
font des actions théâtrales ou anti-théâtrales?
Chris : Oui, oui
J'ai l'espoir qu'il n'existe pas de différence entre nos
actions sur scène et nos actions hors-scène. C'est la représentation d'une manière
d'expression qui espère sortir des méthodes d'expression qui ont la scène comme outil
nécessaire pour se réaliser. Moi, je préférerais faire Undo n'importe où, bien que
cela ne soit pas nécessairement possible...
HP : Comment amener ou préparer un public - ou un groupe de gens - qui viennent vous
entendre et - comme le veut la tradition - vous voir, à cette situation? Comment peut-on
faire, comme public, le même chemin que vous? Qu'est-ce qu'on devrait faire pour être à
égalité, dans le même état que vous pendant la représentation?
Chris : Peut-être Undo est l'amplification de deux choses qui se mélangent ; les
bruits synaptiques donc, le bruit de nos pensées ; et le bruit du monde, le bruit
industriel, le bruit des machines, des moteurs. Donc le mélange de ces deux choses et la
manière dont on les amplifie. Notre espoir est que se soit un écho de ce qui se passe
dans la tête de chaque personne.
HP : Mais je pensais à l'état dans lequel on se trouve lorsqu'on écoute une certaine
forme de musique. C'est qu'on est toujours dans une forme de jugement à un niveau ou à
un autre.
Chris : Sûrement, on est dans une position de jugement. Pour moi, la notion du public
est vraiment problématique, au point où j'essaie de l'ignorer le plus possible parce que
ça me donne toujours une sorte d 'arrière-goût
je commence à penser " mais
qu'est-ce qu'ils vont penser? Mais qu'est-ce qui se passe ? Dans quelle direction
devrais-je aller? "
C'est un peu trop.
Eric : Donc, la présence du public peut te déstabiliser un peu
Chris : Oui, mais je n'en tiens pas compte vraiment. Je crois que j'ai l'habitude à
cause de mon travail radiophonique. C'est peut-être une contradiction mais j'ai pris
l'habitude d'ignorer le public. Et je crois que c'est une attitude très respectueuse
envers le public car elle me permet d'être le plus vrai possible envers moi et envers
eux. Le fait de ne pas tenir compte du public me permet de penser à ce que je suis en
train de faire. Et à ce que j'aimerais faire. Et pour continuer la communication que j'ai
avec Alexandre dans le cas d'Undo, pour que nous puissions communiquer l'un avec l'autre,
il faut que cette conversation soit un duo sans les interruptions que pourraient créer le
public dans nos pensées.
Eric : Tu parlais, plus tôt, de ta résistance au texte. Au texte théâtral en
particulier. Mais dans une partie de ton travail - qui se retrouve aussi dans Undo - tu
utilises les sons de la bouche et les sons de la voix et ce, sans utiliser du texte.
J'imagine que c'est cette résistance au texte qui t'a amené à utiliser toute la voix de
manière purement sonore. Comment en es-tu arrivé là?
Chris : Dans Undo, je travaille de moins en moins avec ma voix comme instrument. Mais
pour retracer l'histoire de tout cela, je crois que c'est relié à la radio. Le fait que
la conception de la voix radiophonique est une voix qui articule, qui s'exprime
convenablement, qui dit quelque chose qui est "compris". Qui dit quelque chose
qui veut " dire " quelque chose. Et c'est encore cette résistance au fait que
la radio doive communiquer de l'information. En faisant une amplification des sons de la
bouche, j'essayais de réduire le texte ou d'effacer le texte pour donner quelque chose
d'un peu plus ":direct". Un peu comme lorsque Roland Barthes parle du grain de
la voix (bien que je ne sois pas entièrement d'accord avec tout ce qu'il dit). Ce sont
tous les sons qui sont normalement à la radio et qui ne sont pas acceptables.
Eric : Est-ce que cette résistance à une communication intelligible peut provenir du
fait que tu as ressenti que la communication verbale, bien qu'elle fût normalement
intelligible, était pleine de trous, était pleine de fissures, était poreuse et
n'était finalement pas si intelligible qu'elle ne prétendait l'être?
Chris : Oui, on peut le voir de cette manière. Mais on peut aussi le voir dans le sens
que cette communication n'était pas assez poreuse, n'avait pas assez de trous, ne
possédait pas assez d'interruptions, était trop compréhensible, était trop parfaite.
Et ce que je recherchais surtout c'était l'imparfait.
Eric : Est-ce que cela s'applique aussi aux conversation que nous entretenons ensemble?
Est-ce que tu considères les limites des formes de communication standard t'ont poussé
à aller chercher ailleurs?
Chris : Hum
Je ne sais pas
Je n'ai pas de réponse.
Hélène : Je crois que je viens de comprendre comment fonctionne ta biographie (qui
est sur ce site Web)
En retranchant certains mots, j'arrive à faire des phrases
cohérentes.
Chris : Ah
oui! La biographie était un mélange de deux biographies.
Hélène : Exactement. À partir du moment où ma tête n'essaie plus de trouver un
sens dans la linéarité, on dirait que j'arrive à escamoter un mot de temps en temps et
que le sens apparaît. C'est une sorte de " Undo " qui me semble une démarche
extrêmement vivifiante. Par ce qu'on vit tellement dans le " do " - incluant
dans la manière de faire de la radio. Parce qu'on ose pas " undouer " par peur
que tous les morceaux tombent par terre. On est tellement préoccuppé par le format et
par le formatage. Plus ça va et plus on dirait que le format devient de plus en plus
apparent. Chaque petite entreprise de déconstruction paraît énorme. Surtout dans les
radios officielles. Ce qui fait qu'il y a maintenant peut-être deux catégories de
radios. Une radio normale et une radio plus explorante qui est peut-être propre aux
radios communautaires et à quelques petits îlots dans la radio publique.
Chris : Mais je dirais aussi que même dans les radios communautaires, il y a aussi
cette problématique du formatage qui n'est pas assez interrogée. C'est assez grave dans
les radios communautaires aussi.
Eric : En quel sens?
Chris : Par ce que c'est un type de radio où on croirait qu'il y a une sorte de
liberté mais il existe une autocensure, une sorte de norme de ce qui est alternatif qui
réfère en fait ... à une notion très réduite de ce qui est alternatif! Donc, c'est
assez dangereux.
Eric : Quelles conséquences ces dangers pourraient-ils avoir?
Chris : J'ai l'espoir que le médium de la radio devrait être ouvert à n'importe
qu'elle sorte de projet, réalisables ou pas irréalisables, toutes sortes d'aventures
devraient être possibles. Encore, il faut faire des essais. Et tant qu'il y aura des
émissions qui doivent commencer et finir à des heures précises, ça va limiter ce qui
est possible. Dans le cas des radios communautaires, il existe aussi les aspects
financiers qui réduisent un peu les possibilités de ce qui peut être fait.
Hélène : Est-ce que ce n'est pas relié aussi à la spécialisation des contenus
qu'on voit à la télé et dans l'imprimé? Les marchés sont ciblés et contenus : la
radio n'échappe pas à cela. J'ai le sentiment que tu es en train de faire une
prospection un peu inquiète du médium.
Chris : Absolument, absolument. Je crois que c'est non seulement du médium, je crois
que ça s'applique à plein d'autres choses. Il semble que maintenant tout soit réduit à
quelque chose qui est vraiment infâme : c'est la productivité. On nous demande toujours
d'avoir un produit, d'avoir une raison, d'avoir quelque chose qui peut être réduit à un
paragraphe, compréhensible rapidement, digestible, et c'est dangereux. Car il faut des
choses qui soient difficiles à digérer, voire même impossible à digérer. Sinon, c'est
trop facile.
Eric : Permettez-moi de me faire l'avocat du diable. Pourquoi est-ce si important de
créer des choses indigestes.
Chris : Parce que, rn bout de la ligne, tout ce qui est digestible, ou compréhensible,
cache quelque chose qui ne l'est pas. Pour réduire à quelque chose d'universel, je crois
que nous sommes fait de paradoxes, de contradictions. Il y a un aspect des choses qui est
compréhensible : le désir (bien qu'il ne soit pas toujours compréhensible), l'espoir
d'être heureux, la paix
Toutes ces choses, je ne peux pas les nier. Mais même ces
choses qui sont les bonnes choses à espérer ne sont pas nécessairement compréhensibles
dans le sens où elles sont toujours liées à l'aspect négatif de leurs concepts . La
paix /la guerre; haïr /aimer ; ce sont des choses qui ne sont pas séparables. Donc, si
on les sépare on les rend compréhensibles sans comprendre le négatif, je ne crois même
pas qu'on puisse espérer de comprendre. On peut essayer de comprendre. Mais espérer de
comprendre, je crois que c'est aller trop loin.
Eric : Si je poussais plus loin la question, cette illusion de comprendre des choses
qui, au fond ne sont pas si simples, comporte-t-elle des dangers? Et si oui, lesquels?
Chris : Le danger, c'est que c'est comme une défaite. C'est abandonner notre
responsabilité d'essayer de comprendre. C'est comme dans la politique. On espère que, en
votant chaque deux ou trois ans, on fait un acte politique, on participe. Mais cela n'est
rien. Ce n'est qu'une réduction à un acte d'une durée de trente minutes qui ne donne
aucun pouvoir. Cela devrait faire partie de quelque chose. Et pourtant, ça ne fait pas
partie de quelque chose. C'est peut-être notre seule participation à des choses qui,
pourtant, affectent notre quotidien. Cela n'est pas assez. C'est rien du tout.
Eric : Donc cette illusion de comprendre serait peut-être comme une sorte de défaite
par rapport au caractère évolutif de l'espèce humaine.
Chris : Oui. C'est une réduction à quelque chose de trop simple. De trop simpliste.
HP : Ce que j'entends, c'est qu'on est peut-être cassé comme humanité ou comme
collectivité. Ou comme démocratie mondiale. C'est comme si on était cassé, comme si on
était fracturé par les médias, ou par la nouvelle, par les "headlines", et
par le format. Je crois qu'on le vit autant dans la politique locale qu'internationale ou
la chambre à coucher cô toie la guerre nucléaire.
Chris : Oui. La synchronicité récente de ces deux choses récemment est hallucinante.
HP : Et même les gens du congrès se sont levés en chambre en se disant " What
are we doing? ". Qu'est-ce qu'on est en train de faire? Ils avaient l'air
complètement abasourdis!
Eric : Je ne veux pas tomber dans le larmoiement " la musique actuelle est une
musique de fin de siècle " mais Hélène viens de parler d'information fracturée.
On peut aussi qualifié la musique d'Undo de fracturée. Est-ce qu'il s'agit de la même
fracture? Ou bien sont-elles des systèmes de fractures distincts?
Chris : Absolument. Je crois que c'est la même fracture. Mais
c'est une fracture qui est elle-même fracturée, une
fracture qui apparaît elle-même un peu partout. Malheureusement
et, parfois, heureusement. Je ne sais pas. En même temps je
me surprends à parler de politique et c'est rare : je me
trouve tellement paralysé ou incapable d'agir réellement.
Je crois que ça a une relation assez directe avec Undo et
avec mon travail qui n'a rien d'explicitement politique. Mais je
crois que, dans un certain sens, la fracture est la même partout.
transcription :
André Éric Létourneau
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