LES IMPROMPTISTES
Alain Gauthier, Nicolas Boucher
Accompagnés de Sylvain Pohu 
Alain Gauthier
Guitare électrique et traitements numériques
Alain Gauthier est "tombé" dans la musique en 1982. Sa pratique musicale
s'étend à la composition tant électroacoustique qu'instrumentale. Il pratique
également l'improvisation et s'intéresse à différentes formes d'utilisation de la
guitare.
Sous l'égide de Marcelle Deschênes, il a obtenu un baccalauréat en composition
électroacoustique à l'Université de Montréal où il a également reçu les
enseignements de Jean Piché, José Évangelista, Francis Dhomont et Robert Normandeau.
Il a participé à plusieurs concerts électroacoustiques dans le milieu musical
Montréalais. Il a également pris part au F.I.M.U. (Belfort, France), à
l'événement Haute Tension (ACREQ) et au festival " Rien à voir " (Réseaux).
Ses pièces furent également diffusées à Darmstadt en Allemagne.
Directeur artistique et musical du groupe les Impromptistes, il explore depuis 1996 les
diverses facettes de la musique improvisée.
Nicolas Boucher
Échantillonneur et traitements numériques
La démarche musicale de Nicolas Boucher est ancrée dans la volonté d'explorer les
liens qui existent entre la perception et la mémoire humaine.
Sa démarche musicale interroge l'influence de la mémoire sur le processus de
transformation de la pensée. Au sein des Impromptistes, il explore la manipulation de
l'objet sonore au moyen de l'échantillonneur.
Ses pièces ( " Cruor ", " Parce qu'enfin il faut dire les choses "
et " Incipit " ) ont été diffusées dans plusieurs concerts en France et à
Montréal au cours des trois dernières années (F.I.M.U., Université de Montréal, Cégep
de St-Laurent, Festival Rien à voir).
Il a travaillé à plusieurs reprises avec Robert Marcel Lepage, notamment lors de
l'enregistrement de musiques de films de l'ONF, dont " Les enfants du refus global
(piano préparé) ". Il a également été interprète dans l'oeuvre présentée par
ce dernier à la Caserne Dalhousie à Québec dans le cadre de la série Léonardo.
Nicolas est depuis septembre 1998, pianiste du groupe [iks] avec lequel il a coproduit
le premier album, "Punctum", à l'automne 1997.
Sylvain Pohu
guitariste
C'est à l'école secondaire du Mont Saint-Bruno que Sylvain Pohu découvrit de la
musique. Il s'y initia à un large répertoire tant classique que populaire.
Plus tard, Sylvain découvrit le jazz lors de ses études collégiales au Cégep
Marie-Victorin, sous la tutelle du guitariste Pierre Côté. À la même époque, il prit
part à la formation Secret Picnic Spot, groupe funk-rock qui lui permit d'explorer le
monde du spectacle. Durant ses études, il eu l'occasion de collaborer avec plusieurs
artistes dont Houblon, formation blues-rock, la comédie musicale Le grand départ de
Myrèle Bédard, et l'auteur compositeur interprète Mathieu Rancourt.
En 1996, il joignit le groupe de jazz contemporain [iks](www.cam.org/~ora/iks.html)
Hélène Prévost et Éric Létourneau s'entretiennent avec
LES IMPROMPTISTES (Alain Gauthier et Nicolas Boucher)
Eric Létourneau : Dans l'entrevue réalisée pour ce site Web, Alexandre Saint-Onge
nous faisait remarquer qu'il existe plusieurs types d'improvisateurs et donc, plusieurs
techniques d'improvisations musicales. Certains improvisateurs sont très conscients de
leur réalité d'improvisateur, des gestes qu'ils posent face au public. En spectacle, ils
semblent peser et calculer chacun de leurs gestes, pour les intégrer à un déroulement
et une structure musicale créée sur le moment. À l'opposé, des gens comme Alexandre
Saint-Onge visent plutôt à perdre le contrôle dans une espèce de transe frénétique
où la virtuosité technique n'est plus un élément important, d'autant plus que
ces instruments sont des dispositifs inventés. Enfin, il y a des gens comme Pauline
Oliveros qui concentrent leur écoute sur la structure interne de la matière sonore,
structure qui semble suggérer - de manière subjective - des variations successives
d'événements musicaux reliés à la résonnance du lieu où se déroule l'improvisation.
Comment vous placez-vous par rapport à toutes ces approches?
Nicolas : Pauline Oliveros est un très bon lien avec ce que l'on fait. Parce qu'elle
dit que le son présent doit donner naissance à quelque chose d'autre. Continuer ce son
et ainsi de suite... C'est la définition de toute forme de musique. Pour moi, c'est
l'essentiel d'un bon événement musical. L'essentiel est qu'un musicien va jouer ce dont
la musique a besoin à ce moment là et pas le reste. C'est ce qui va définir un bon
improvisateur et un bon musicien de quelqu'un qui est à ses débuts ou
de
quelqu'un qui n'a pas la même vision que moi !
(rires) La référence à Pauline
Oliveros est bonne, mais " où chacun va dans une impro ", je crois que cela est
très personnel.
Alain : Dans notre cas c'est un mélange entre ce type d'écoute et l'idée de
poser des gestes pour provoquer des choses. Aller à l'encontre, par exemple, de ce
qui est en train de se passer. Si le son a une tendance, je peux très bien décider que
ça fait trop longtemps que cette tendance est prévisible et je vais poser un geste qui
va à l'encontre de cela pour soumettre quelque chose qui va, sans doute, provoquer une
réaction.
En fait, lorsqu'on jouait avec d'autres personnes, c'était presque un reproche qu'on
nous adressait, cette tendance de trop aller dans le sens de ce qui était prévisible. Si
quelqu'un joue quelque chose, on va habituellement dans son sens. On écoute l'instrument
et on essaie de s'assimiler à ce qu'on entend. C'est une partie de notre travail. Par
exemple, j'entends Nicolas ... il fait un son, je me dis qu'il faut que j'aille chercher
quelque chose qui va compléter ce qu'il fait. À certains moments, je me dis cela mais à
d'autres moments je me dis que si Nicholas va par là, je vais prendre une direction
totalement opposée pour voir comment il va réagir. Va-t-il persister ou va-t-il changer
de direction? Et si il change de direction, va-t-il prendre celle que je lui suggère ou
va-t-il encore en prendre une autre - peut-être encore plus opposée?
Hélène Prévost (HP) : Est-ce que la matière vous guide?
Alain : Oui. Parce que nous venons de l'école électroacoustique. Et parce que la
musique électroacoustique est une musique de timbre. Par contre, nous avons réalisé que
nous jouiions aussi des instruments de musique qui ne sont pas vraiment des instruments de
compositions électroacoustiques. Et cela a amené plusieurs choses que nous avions
négligées jusqu'à ce jour : l'aspect rythmique, l'aspect des hauteurs qui n'a pas été
tellement développé jusqu'à maintenant. Maintenant, notre travail s'oriente dans cette
direction. Nous ne voulons pas laisser de côté l'aspect timbral que nous avons beaucoup
développé mais nous voulons y intégrer autre chose. C'est comme si on avait un cercle
de trucs, de différents produits pour faire nos recettes et que, ensuite, on essayait d'y
ajouter nos ingrédients.
EL : Vous travaillez beaucoup avec les sites, je crois. Vous jouez quelquefois de la
musique en fonction de l'espace. Comment l'espace intervient-il dans la façon dont vous
improvisez?
Nicolas : C'est très variable en fait parce que, oui, il y a une certaine partie de ce
que l'on fait qui se rapporte à cette préoccupation. Mais dans les cas des projets que
nous avons réalisés dans des emplacements particuliers, notre travail a consisté à
prendre ce que l'on avait déjà et à le modeler pour qu'il entre dans le moule. C'était
le cas dans le projet réalisé dans le dôme résonnant du métro Square Victoria.
C'était le cas des spectacles que nous avons réalisés au centre de l'Acousmonium. Ces
contraintes d'espaces sont un ajout à notre travail. Dans le cas du métro Square
Victoria, on l'avait décrit comme étant un quatrième instrumentiste. Et ce fût encore
plus vrai que nous ne l'avions imaginé. Nous sommes arrivés à cet endroit avec des
idées préconçues, des attentes et, au bout du compte, c'était miraculeusement encore
mieux qu'on ne le pensait. Cela nous avait fournit encore plus de matériel qu'on nr l'avait
prévu. Dans des cas comme semblables, il faut garder notre ouverture, notre
malléabilité, notre contrôle. Car on ne sait jamais exactement ce qui va arriver.
Dans tout ce que l'on fait, l'espace joue un rôle et, parce que nous venons de
l'électroacoustique. La profondeur, la verticalité et l'horizontalité ont des rôles
aussi importants les un que les autres. Il faut également tenir compte du fait que nous
orchestrons nos sons. Donc, le fait que nos instruments peuvent produire plusieurs couches
en même temps, plusieurs effets et on peut prendre plusieurs approches en même temps
avec ces instruments. C'est l'espace interne d'une pièce plutôt qu'un emplacement qui
est important. L'espace, les effets de profondeur, les couches de sons font partie
intégrale du langage au même niveau que les hauteurs ou la texture des sons.
Alain : Il faut avoir conscience de l'espace. Un musicien électroacoustique utilise
des haut-parleurs. L'inconvénient d'un haut-parleur est que, si je joue de la guitare et
que si le son vient un haut-parleur qui est près de moi, cette situation crée un
paradoxe pour l'auditeur. La source visuelle ne concorde pas avec la source sonore. Ça
crée un paradoxe. Mais cette situation peut devenir intéressante parce qu'elle peut
faire découvrir certains aspects de l'espace à l'auditeur. Si la source sonore est
multiple, si elle est diffusée ou projetée dans un environnement, c'est comme si
j'habitais plusieurs endroits à différents points de l'espace en même temps. Nous nous
servons de cela dans notre langage musical. C'est quelque chose qui existe en
électroacoustique depuis déjà assez longtemps. À ce sujet, Michel Chion parlait des
espaces internes et externes. Le lieu dans laquelle la musique est diffusée s'appelle l'
" espace externe ". L' " espace interne " quant à lui, est ce qui se
passe sur la bande magnétique - un jeu stéréophonique, les effets pour créer de la
profondeur, pour créer l'illusion que certains sons sont près et que d'autres sont plus
lointains. Quand on improvise, une partie de notre travail se concentre sur ces
spatialisations. Si notre musique est reportée sur un plan stéréophonique, il y a quand
même cet aspect de " proche/lointain ". C'est une partie de notre
improvisation. Je joue avec Nicolas et, à un certain moment, je peux me mettre proche et
graduellement m'éloigner. Le jeu est de savoir quelle sera sa position dans l'espace par
rapport aux autres sons.
Éventuellement, on pourrait aussi exploiter ce phénomène avec l' " espace
externe " si on pouvait avoir un système de diffusion contrôlable - là je vais
partir dans un délire technologique épouvantable
. Si nous pouvions avoir un
système de diffusion que l'on pourrait contrôler, il serait intéressant pour nous
d'utiliser un orchestre de vingt haut-parleurs dans une grande salle, et d'avoir le choix
de décider où l'on pourra nous entendre successivement - à des endroits différents -
puis de voir quels sont les jeux que l'on pourrait faire avec cette spatialisation.
Eric : Je pense à cette idée de mettre des sons plus ou moins loin dans un
espace
On pourrait probablement parler d'une espèce de " théâtralisation
" du son, n'est-ce pas. Mais ces manières de présenter un même son, soit proche ou
loin, créent aussi des effets sur les affects de l'auditeur. Le même son entendu au
lointain, puis très proche, ne sera pas dénoté de la même manière.
Alain : On pourrait peut-être dire " théâtre " comme étant une
représentation de la vraie vie. Je ne dirais pas " théâtre " au sens
classique du terme. Par exemple, si on assiste à un paysage sonore
si on est dans
une forêt et qu'il y a des oiseaux
soudain un oiseau prend son envol et se
déplace
Alors même si on ne voit pas l'oiseau, on déduit sa trajectoire par le
son qu'il produit. Il peut aussi y avoir des points localisés qui sont soit rapprochés,
soit éloignés. Alors oui, on pourrait dire " théâtre " dans ce sens là.
HP : Avez-vous vraiment le choix de vous développer ou non dans ce sens là avec le
type d'outils que vous avez? Est-ce que ce n'est pas presque incontournable que vous
arriviez à cela?
Alain : Nous aimerions bien y parvenir mais c'est technologiquement dispendieux. C'est
aussi la quantité de haut-parleurs qu'on peut avoir et où est-ce qu'on pourrait les
mettre
Présentement, nous répétons dans mon appartement ou dans l'appartement de
Nicolas ce qui fait que 22 haut parleurs dans une chambre, c'est un peu encombrant. C'est
le problème de tous les compositeurs de musique acousmatique. Peu de gens ont accès à
un acousmonium de façon permanente.
EL : Quels effets cherchez vous à provoquer chez l'auditeur en disposant ainsi les
sons dans l'espace
. Dans le cas d'un son lointain, ça évoque, par exemple, quelque
chose qui semble enfoui dans la mémoire
Alain : L'idée de rendre un son loin est de le déguiser
Eric :
de le rendre mystérieux?
Alain : Oui. Mystérieux, presque caché. L'autre fonction est d'assigner quelque chose
de secondaire à ce son-là. Tout comme si on regardait un paysage et qu'il se passait
quelque chose à l'avant-plan. Il ne faudrait pas être fasciné par ce qui se passe
derrière, si on voulait mettre l'intérêt sur ce qui est devant. C'est une façon
d'aider à séparer les différents sons qu'on crée.
Eric : Un peu comme un focus sur un son précis tout en gardant le reste dans le
flou.
Nicolas : Il y a un intérêt pour le public d'entendre un son qui bouge. C'est
intéressant ne serait-ce que pour le plaisir d'entendre quelqu'un capable de placer un
son: " le son est là ". " Il vient vers moi, pour telle raison
".
HP : Quelle est votre réflexion quand à la diversité des supports avec lesquels on
peut écouter de la musique. Là, on est dans un très grand raffinement d'espace, de
timbres, de distances. Toute cette belle matière pourrait être écoutée sur un petit
radio-réveil mono " tout croche " ou pourrait être écoutée sur une chaîne
plus complète, en voiture, etc
Est-ce que c'est un contexte dont vous tenez compte?
Est-ce une réalité du son qui vous préoccupe?
Alain : Cela appartient à ce qu'on appelle, en musique pop, la post-production. On
travaille en studio, on enregistre les sons. Tout est beau, tout est joli. Ensuite, il y a
toute une étape de mixage et d'égalisation pour que cette musique puisse s'écouter dans
n'importe quel type de haut-parleurs
Pour, qu'à tout le moins, même dans de
mauvais haut-parleurs, la musique passe
HP : Si je repars du postulat que tous les types de haut-parleurs sont " bons
". Autant celui qui est " el cheapo " que celui d'une bonne chaîne. Est-ce
que vous êtes sensibles à cette dimension du son dans la diffusion.
Alain : Je peux très bien brancher ma guitare dans un petit haut-parleur Radio-Shack
que j'ai découpé avec des lames de rasoir. En fait, un haut-parleur de piètre qualité
peut devenir un générateur, une extention de l'instrument de musique.
Nicolas : Il y a deux approches à ce problème : mixer à la façon de la musique pop
pour que la musique " sonne " bien partout, ce qui est finalement l'idéal.
Quelqu'un qui a du budget pour produire un disque peut mixer des semaines et des semaines
sur quinze paires de haut-parleurs jusqu'à ce que cela sonne bien partout. L'autre aspect
est de jouer avec ce facteur. Si on a des haut-parleurs de qualité moindre et qu'il faut
faire avec, à ce moment là, cela devient un jeu.
HP : À partir de cette idée de la " réalité " dont vous faisiez mention
plus tôt quand vous parliez du son du vol d'oiseau, de situer son mouvement dans
l'espace, j'ai l'impression qu'on navigue entre un espèce d'idéal esthétique et la
réalité du contexte de diffusion.
Alain : A chaque fois que le son électronique subit une transformation, il se
dégrade. Donc j'essaie d'avoir la qualité sonore maximale. Comme un instrumentiste de
concert va essayer d'avoir le meilleur violon possible, parce que c'est cet instrument-là
qui va lui permettre d'être le mieux entendu. Je ne peux pas avoir le contrôle sur tout
ce qui a trait au canal de diffusion mais si ma source est bonne, en principe, l'essentiel
devrait passer à travers le canal jusqu'à ce que le canal soit tellement mauvais que
plus rien ne passe.
Eric : Qu'est-ce que vous désirez partager le plus, avec le public qui vient assister
au concert? Qu'est-ce qui est le plus important, dans ce que vous voulez leur
donner?
Alain : J'ai un goût très prononcé pour l'aspect jouissif du sonore. Quand
j'écoute, je jouis beaucoup de ce que j'entends. Et c'est aussi vrai pour les musiques
que j'apprécie que pour le simple fait d'ouvrir ma fenêtre et d'écouter ce qui se passe
dans la ruelle. Je peux avoir autant de fascination pour cela que je peux en avoir pour
n'importe quelle musique qui est considérée comme un chef d'uvre. La raison pour
laquelle je fais de la musique, c'est pour partager ce plaisir. Il y a des sons et des
sonorités qui me fascinent et j'essaie d'en créer d'autres que je considère
fascinantes. Je ne suis pas quelqu'un qui cherche à exprimer des choses, que je suis un
artiste et que j'ai quelque chose à dire et qu'il faut que les gens les comprennent. Si
j'avais vraiment des choses à dire, soit j'écrirais ou je parlerais pour les dire. On
peut dire que j'exprime des choses à travers la musique mais ce n'est pas de l'ordre du
concret. C'est vraiment dans l'ordre d'une notion de plaisir. C'est absolument inutile et
futile.
EL :Cela dépend de ton degré d'hédonisme
Alain : (rires)
dans le sens où ce n'est pas nécessaire à la survie. Ça
n'apportera pas nécessairement quelque chose de plus à la personne. Peut-être aussi que
oui. Mais pour moi, il n'y a aucun but dans cette pratique. Je donne simplement aux autres
l'opportunité d'avoir du plaisir.
EL : Pourquoi dis-tu que ce n'est pas essentiel à la survie? L'art n'est-il pas
essentiel à la survie?
Alain : D'un point de vue pragmatique, non. Mais je pense que même si c'était
interdit, il s'en ferait de toutes façons
EL : Donc, c'est probablement essentiel à la survie. (rires)
Alain : D'une certaine manière
Mais si on y va d'un côté
pratico-pratique
HP : Tu veux dire que ça ne se met pas dans les pneus l'hiver
Alain : Matériellement, ce n'est pas nécessaire. Dans ce sens-là c'est inutile. Mais
évidemment je ne suis quand même pas pour dire que ce que je fais est absolument
inutile. Sinon je dois dire que je suis inutile et
EL : Et tu fais comme Ben Vautier. Tu accroches un seul tableau dans la galerie et tu y
écrit : " L'art est inutile : rentrez chez vous ". Et ça, c'est l'uvre.
Alain : C'est paradoxal, mais Cage l'a dit aussi ; on sait que Cage adorait les
paradoxes
Ce que je veux dire par là, c'est que ce que je fais n'est pas absolument
nécessaire ou
absolu!
Nicolas : Pour répondre à votre question originale, " qu'est-ce que je veux
donner aux gens ", je ne veux surtout rien imposer aux gens
Mon argument est
propre au langage qu'on utilise, c'est-à-dire le son. J'essaie encore, à ce jour, de
faire valoir aux gens, ou à tout le moins à une personne par show, qu'un son, par
exemple celui d'un pneu qui crisse mais joué à l'envers - un son complètement abstrait
pour monsieur /madame tout-le-monde - peut être aussi valable, sinon d'avantage, au
niveau de l'expression musicale, qu'un accord parfait. Qu'une cadence parfaite. Parce que
c'est - dans un sens - plus naturel que le langage classique. Cela ne veut pas dire que
nous n'aimons pas le langage de la musique classique
Bien au contraire.
Eric : En parlant de musique classique, j'imagine que tu fais aussi référence à
l'ensemble des musiques composées avec le système tonal. Tu ne parles pas seulement de
musique savante mais aussi de jazz ou de pop, etc
Nicolas : Oui. L'écoute des musiques joués en système tonal est tellement présente
depuis notre naissance que cette écoute tend à devenir intuitive. Elle fait partie de
nous, c'est un langage que l'on a acquis au même titre qu'on apprend à écrire. Et c'est
un langage très complexe ; il y a des règles très précises à l'harmonie classique et
à tout ce qu'elle a engendré. Il y a beaucoup plus de règles rattachées à cela que
dans l'acte d'écouter - par exemple - le son de mon stylo qui tombe. Il n'y a pas de loi
à ce son, pas de règles, rien
C'est un son que j'intègre à ce que je veux, à
une composition, ou à une improvisation.
EL : Ne voudrais pas plutôt dire - en parlant du son de ton stylo qui tombe - qu'on ne
lui impose pas nos règles et qu'il a ses règles propres?
Nicolas : Bon il y a la gravité qui fait qu'il tombe
.
EL : Je parle plutôt de la réverbération naturelle de la pièce. De la façon dont
le son, le petit bruit créé par sa chute et le bref déploiement des harmoniques de la
fondamentale se déploient dans la pièce
Ce sont également des règles
complexes
Nicolas : Ce qui m'intéresse c'est l'aspect jouissif du son. Bon, nous avons parlé de
l'écoute à travers la fenêtre
Ça arrive à beaucoup plus de gens qu'on ne le
pense, de frôler la table et de se dire : " Mais quel est ce son? Il était vraiment
beau - pour aucune raison ". Et de recommencer et recommencer à essayer de refaire
le même son sans jamais y parvenir
C'est cela que je veux donner aux gens : un
agencement de sons dans le temps. Il y a Mozart aussi qui a lancé des agencements de
notes dans le temps. Ce sont deux choses, ce sont deux langages aussi valables l'une que
l'autre. Je dis cela en réaction à l'automatisme de certaines gens qui nous traitent de
bruitistes - qui croient que nous ne faisons que du bruit et pas de musique. Pour moi,
c'est important qu'une personne par concert comprenne que cela est jouissif - ou que moi
je me convainque peut-être que je crois encore à cela
L'idéal serait évidemment
que les gens qui viennent au concert soient déjà sensibilisés à l'écoute des sons. |