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Conteur, performeur
et artiste sonore et vidéo, Willem de Ridder est un pionnier
des arts électroniques au Pays-Bas. Figure importante du mouvement
Fluxus et du Mail-Art européen au début des années soixante,
il a créé des expériences inédites comme les
Escapades radiophoniques, les Théâtres-baladeurs, les installations
sonores mobiles (où le spectateur doit demeuré couché), la
télévision en temps réel, les radios pirates ou les expériences
radiophoniques d'orgasmes collectifs. Il a notamment collaboré
avec le groupe Hafler Trio avec lequel il a édité des disques
et conçu des performances, et avec Annie Sprinkle, dont il
met scène les spectacles. Intéressé par la transmission électronique
en direct d¹une réalité ancrée dans la tradition orale, il
conçoit des oeuvres par l¹amalgames de technologies nouvelles
et anciennes, inspirant ainsi un nouvel angle de réflexion
sur le rôle des arts technologiques dans la société. Parmi
ses récents projets, citons une nouvelle collaboration avec
Nam Juke Paik ainsi que sa participation sporadiques aux réunions-performance
Fluxus sur l¹Internet.
Naarden Bossum, près d'Amsterdam, le 30 juin 1995,
14H36 La caméra vidéo tourne
Transcription et traduction : MORDAX
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On
peut rejoindre Eric
Létourneau à eric_létourneau@yahoo.com
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WILLEM DE RIDDER
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On y va!
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Eric Létourneau : Allons-y!
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WdR: OK, nous prendrons du thé...C'est du thé japonais…
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E:
Le Kukicha? C'est aussi un thé macrobiotique... |
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| WdR : Mais non... c'est seulement du thé! |
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E : Donc, mon cher, parlez-nous
de vos nouveaux projets!
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| WdR : Eh bien, j'ai lancé
un journal aux Pays-Bas, le "Willem De Ridder". Avez-vous déjà
vu celui-là? |
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E: J'ai vu le "STUDIO"
en 1992 : STUDIO AMSTERDAM. |
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WdR : Oh, ça fait longtemps ça..Regardez, je vais vous montrer.
(Willem se lève et va chercher des journaux dans une armoire.)
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E: C'est en néerlandais
ou en anglais?
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Parce que dans Studio Amsterdam,
on retrouvait aussid des articles en anglais, notamment celui
de votre amie Marina Abramovic. L'article portait sur son
atelier de performance "Cleaning the House".
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WdR : Au sujet de ce nouveau journal... je voulais juste
prouver ce que j'avance : que l'ordinateur, qui est couramment
employé par les rédacteurs, et par les journalistes, possède
un grand inconvénient, dont les gens s'aperçoivent à peine.
Autrefois, il n'y a pas si longtemps de cela, quand nous avions
des machines à écrire ordinaires et que le journaliste devait
écrire un papier, bien sûr, sa tête était pleine d'impressions
: un méli-mélo d'impressions, et il commençait à écrire tout
ça et vous aviez un genre de diarrhée...
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| WdR : Une diarrhée de la pensée qui
n'était pas encore un bon papier. Donc, il commençait à faire
des ratures avec son crayon, à prendre des notes, et il déposait
tout ça à côté de sa machine à écrire, et il produisait... |
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EL : ... la version finale...
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| La musique n'a probablement pas changé
beaucoup dans ces quinze minutes ou beaucoup. |
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| WdR :...le texte final, la version
finale, ce qui veut dire qu'à ce moment, tout ce qu'il mettait
par écrit tombait en place. Donc, le processus se passe ici
(il indique sa tête), plus que sur la feuille. Dans plusieurs
cas, toute l'oeuvre diffère des notes originelles. Et on y retrouve
un courant intrinsèque, ça coule : vous savez ce que je veux
dire. Comme, lorsqu'on parle, je ne peux d'aucune façon m'embrouiller
dans ce que je dis, vous saisissez, nous devons parler en temps
réel. |
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E: Ouais...
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O WdR : On ne peut changer ça d'aucune façon.
C'est pour cela que si on a une bonne conversation, on ne voit
plus le temps passer. Si on est en train de parler de quelque
chose d'intéressant, on peut s'installer pendant des heures
et discuter. La même chose s'applique si le papier est écrit
d'un seul jet : ça possède ce courant, vous poursuivez votre
lecture. Ce qui se passe maintenant avec les traitements de
texte, c'est que les gens mettent la diarrhée sur la page, et
puis ils enlèvent des bouts ... |
WdR : ... ils en collent d'autres et ça donne le produit
final. Bon, ça paraît bien, ça paraît impeccable, et prêt
à être imprimé, mais toute la chose est morcelée et recollée,
donc le courant est incidemment faussé. Or, de nos jours,
ce qui arrive aux lecteurs par rapport à cet aspect d'un
journal, c'est qu'ils l'achètent, commencent à le lire et,
à mi-chemin, le déposent, cessent de le lire, et ne savent
pas pourquoi. Même quand ils sont intéressés par ce qu'ils
lisent, ça possède toujours... .
E: Hmm hmm
WdR : ... parce qu'intuitivement, vous ressentez...
E: ... vous ressentez le processus...
WdR : Voilà!. Le processus n'est plus là du tout
: c'est disloqué, vous comprenez ce que je veux dire. Voilà
pourquoi plusieurs collectionnent les vieux 78 tours et
que nous retrouvons cet intérêt renouvelé pour la musique
"unplugged", où l'on retrouve la mode d'antan du temps réel:
un-deux, un-deux-trois-quatre, et on joue! Car l'énergie
et le courant s'y trouvent. Ceci nous semble indispensable.
De nos jours, ce qu'on donne à la plupart des gens, c'est
découpé en morceaux, recollé à nouveau, et voilà l'oeuvre.
Mais il y manque, dans une certaine mesure, ce courant intrinsèque
qui nous est propre. Donc, il nous est difficile de communier
avec l'oeuvre ordinée. Elle peut être mignonne. Elle peut
être intéressante. La forme peut être intéressante... Donc,
ce que j'ai fait ici, c'est un journal très approfondi,
gris, très peu de photos. Cela donne un réseau de textes
fluides et décousus. Mais personne ne rédige. C'est comme
nous ici : nous parlons, nous enregistrons sur bande magnétique
et les tapuscribes transcrivent toute la conversation et
l'impriment. Donc, ce sont des conversations ordinaires
emplis de ce courant, et ça parle, c'est oral. Le résultat
a été que le premier journal, les gens l'achetaient massivement,
et comme ils ne pouvaient s'arrêter de le lire - le journal
était épais et ils le lisaient dans son entièreté, de la
première à la dernière page - quelqu'un s'est plaint qu'il
n'a pas dormi de la nuit, car il poursuivait sa lecture
et ne pouvait pas s'arrêter. Comme s'il était en présence
d'une bonne conversation. Donc, j'ai fait quatre numéros
et je pensais avoir prouvé ce que j'avançais au sujet des
journalistes : ils doivent voir ça et répondre aux conséquences
et comme vous le savez, j'aime être un pionnier. Mais les
lecteurs étaient très fachés que j'arrête. Chaque jour,
je recevais des appels téléphoniques: "Quoi? Où est le prochain
numéro?... Nous le voulions, nous l'aimions. Pourquoi avez-vous
arrêté les parutions?..." Mais c'est beaucoup de travail.
Et ensuite, j'avais beaucoup de projets en-dehors du pays,
donc je n'étais pas ici, donc je ne pouvais plus m'occuper
du journal, c'était comme ça. Je crois que ce temps est
révolu, mais il existe une grande possibilité de combiner
le magazine ou le journal avec la radio. Bon, vous avez
un journal, et vous commencez à lire cet article et, à un
moment donné, vous apercevez un numéro de téléphone et ça
dit: "Vous devriez l'entendre raconter ceci."... Vous composez
le numéro, et vous l'entendez conter l'histoire ou la chose
que vous lisez. Alors, l'article que vous lisez acquiert
un visage, une personnalité. Ou vous voyez une bande dessinée,
sans bulles, vous n'avez pas la moindre idée de quoi il
ressort ; seulement un numéro, un numéro de téléphone. Vous
composez le numéro et voilà une oeuvre radiophonique. Et,
parce que vous êtes si fasciné par l'oeuvre radiophonique,
car l'histoire racontée est ³vraie², vous vous retrouvez
parfois à contempler une des images pendant peut-être plus
de trois minutes.
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| E: Pour
regarder chaque image... |
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WdR : ...est influencé par ce qui est raconté : l'image que
vous regardez se métamorphose. Votre perception se modifie,
puisque notre perception dépend des histoires que nous nous
inventons dans notre tête, n'est-ce pas?
E: Et les sons, aussi transforment
l'interprétation que nous nous faisons de ces images statiques...
WdR : Et les sons, aussi! Donc, dès que vous changez, vous
avez une première impression, maintenant vous entendez l'histoire
et toute l'impression change. Il en est ainsi avec des photos.
Vous vous adonnez à voir une photo, vous n'avez aucune idée
que puisse être le lien, ce que ça signifie, voilà un numéro,
vous composez le numéro, et encore, vous avez cette histoire
mirobolante, et sous vos yeux, votre perception se modifie.
Maintenant, avec la télévision et les ordinateurs, nous sommes
habitués à des images qui ne durent que quelques secondes,
donc, tout ce qu'on perçoit à la télévision, de nos jours,
ce ne sont que des premières impressions, tout va comme ça:
(Willem claque rapidement ses doigts neuf fois.)
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| E:
Ouais, c'est comme un morcellement de l'esprit... |
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WdR : Et nous en sommes tellement habitués que les gens feuilletent
les magazines de cette façon-là. Nous les voyons courir à
travers les musées, ne prêtant que quelques secondes d'attention
à chaque peinture. Donc tout se transmet à travers les premières
impressions. Dès que vous prenez plus de temps, mais plus
personne ne fait cela désormais, quelque chose d'autre commence
à se mettre en marche. En combinant des sons avec un magazine,
là encore vous savez, cette image se transforme complètement,
car nous allons automatiquement nous efforcer d'y mettre le
temps.
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| E:
Je vois... |
WdR : Et donc, en fait, nous avons toute une bande sonore
avec un magazine comme ça. À un moment donné, il dit: "OK,
fermez vos yeux, maintenant rendez-vous à la prochaine page.
Gardez vos yeux fermés. Je compterai un-deux-trois. Vous ouvrez
vos yeux pour une seconde et vous les refermerez. Etes-vous
prêt? Un! Deux! Trois!" Oh! (Willem ferme les yeux et lit
sa main étirée, un magazine ersatz, puis les ouvre.) "Qu'avez-vous
vu?" (Willem rit.) Donc le journal ou le magazine devient
toute une aventure...
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| (E: Hmm hmm) |
Willem : .. en soi. Vous y participez donc physiquement...
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| E: Donc chaque
numéro sera été bâti ainsi... |
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WdR : Sera bâti comme ça. Et de fait,
ça pourrait - et nous sommes en train d'en discuter maintenant
- ça pourrait être en anglais, ça pourrait avoir une distribution
magazine à travers le pays et aussi être vendu au Canada. |
| E: Tiens!
Quelle bonne idée! |
WdR : Donc, ça c'est en cours, à
présent, vous comprenez mon sens? Donc, cela veut dire que la
plupart du contenu, un contenu très fort que nous avons à notre
disposition, sera maintenant disponible via le téléphone et
nous tenterons de nous assurer que l'accès au téléphone sera
gratuit. |
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Cela veut dire que nous aurons un numéro 800,
et vous acheterez le journal ; et seulement par le biais du
journal pourriez-vous savoir comment accéder aux différentes
parties (électroniques). Donc, vous avez besoin du journal pour
ça. Sans le journal, même si vous connaissez les numéros, ça
n'a plus grand sens. Mais ensemble, cela devient un nouveau
médium très puissant avec deux très anciens systèmes, en principe. |
| E: C'est
leur combinaison... |
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WdR : C'est une combinaison qui... |
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WdR : ... qui engendre... |
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E:
...une nouvelle ... chose! |
| WdR : Exactement! Bien. Alors, ça c'est un des
projets dans lesquels nous nous impliquons ... |
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E: Oh, je vois.... Et,
bien que vous pûtes... |
| WdR : Et Annie Sprinkle, bien sûr,
et plein de gens qui en feront partie. Donc, ceci pourrait être
un projet très intéressant! |
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| Ma question peut sembler absurde,
mais cette recherche que tu fais, cette démarche passe
exclusivement par l'improvisation? |
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E: (Nous interrompons la bande et nous l'avançons en "fast-forward"
jusque la fin de l'entrevue)... Merci beaucoup, Willem, nous
avons bien hâte de voir votre vidéo "Chin Chi Sex" et de regarder
"l'histoire" du corbeau que nous avons filmé aujourd'hui.
Tous droits réservés. c.Eric Létourneau
1995
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