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1. ROBERT ASHLEY:
PORTRAIT ET PARCOURS
2. ENTEVUE AVEC ROBERT ASHLEY RÉALISÉE
LE 11 SEPTEMBRE 1998
3. PERFECT LIVES
ROBERT ASHLEY : PORTRAIT
ET PARCOURS
Compositeur, écrivain, artiste de
performance et vidéaste, Robert Ashley a exploré,
depuis les années 50, les possibilités inédites
de l'utilisation de la langue parlée et de la voix dans le
langage musical. Il est l'un des pionniers de la combinaison entre
la voix humaine et la lutherie électronique. Il est également
pionnier dans la tradition de musique électronique live.
Plusieurs de ces uvres des années soixante laissaient
déjà présager les courants actuels tels le
"noise", l'"ambient" ou la "techno expérimentale".
durant les années 80 et 90, sa recherche l'a poussé
d'avantage à s'intéresser aux relations entre les
structures musicales et l'organisation des discours verbaux dans
un cadre narratif et opératique destiné à la
télédiffusion.
PORTRAIT ET PARCOURS
Robert Ashley est né le 28 Mars 1930
à Ann Arbor, Michigan. Déjà très jeune,
il est fasciné par les sermons qu'il entend à l'Église
anglicane. Il s'intéresse aussi aux langues et étudie
le français au High School. Vers la même époque
il s'imprègne de l'oeuvre littéraire de William Faulkner.
Il fréquente l'University of Michigan
(Laboratoires de recherches sur la parole - aspects psychoacoustiques
et culturels des discours verbaux, 1948-52, 1957-60). Assistant
de recherches en acoustique au Laboratoire de recherche en Architecture.
En 1948 il entend pour la première fois l'ensemble d'un orchestre
symphonique en concert. En 1952, il fait son entrée au Manhattan
School of Music (1952-54). Puis il travaille avec Gordon Mumma et
Milton Cohen, artiste visuel, et collabore avec le Space Theater
: dance, sculpture, projections, musique électronique, lumière.
(1957-64). Il fonde également la Cooperative studio for Electronic
Music (1958-66 Ann Arbor). En 1961, il fonde le ONCE Festival qui
présentera des réalisations de musique électronique
interprétées en concert (1961-68). Le terme de ONCE
désigne aussi un groupe, The ONCE group, dont Ashley assurera
la coordination entre 1965 et 1969. Le collectif produit d'importantes
productions de théâtre musical électronique.
En 1966, Ashley forme le Sonic Art Union avec les compositeurs Alvin
Lucier, Gordon Mumma et David Berhman. Le groupe se consacre à
la musique live-electronic et conçoit de la lutherie électronique
artisanale, présageant ainsi la musique d'hyperinstrument
et les dispositifs multimédias interactifs. Vers cette époque
il commence à travailler avec plusieurs musiciens qui formeront
aujourd'hui les membres de son groupe d'opéra, notamment
Joan La Barbara, Mimi Johnson, Sam Ashley, Jaqueline Humbert et
Blue Gene Tyranny.
En 1969, Ashley devient directeur du studio
en musique électronique de Mills College (Oakland, Californie).
Vers 1975 il élabore le concept d'opéra pour la télévision.
Il réalise en 1976, avec ses amis compositeurs Pauline Oliveros,
Philip Glass, Terry Riley, Alvin Lucier, Gordon Mumma, David Berhman
un grand opéra d'une durée de 14 heures : Music for
Roots in the Aether. uvre mi-documentaire, mi-fictionnelle
: l'opéra s'inscrit déjà chez Ashley comme
un témoignage médiatisé d'une histoire consubstantielle
à la réalité et au quotidien. L'uvre
propose également le concept de reconnaître l'héroïsme
de la pratique quotidienne de l'existence. En 1977, Robert Ashley
fait paraître le disque Private Parts ; c'est le début
de la grande trilogie d'Opéra formée de Atalanta:
(trois hommes du vingtième siècle vs. la course d'Atalanta),
Perfect Lives (opéra comique sur le thème de l'immortalité)
et Now Eleonors Idea (Quatre portrait de personnages de Perfect
Lives, quelques années plus tard). L'ensemble de ces opéras
totalise 39 épisodes d'une durée trente minutes chacun.
En 1981, Robert Ashley déménage
à New York où il poursuit encore aujourd'hui ses activités.
Quelques Oeuvres
1959 : The 4th of July / Maneuvers for Small
Hands. 1961 : Public Opinion Upon the Demonstrators (elec-music
theater) / Something for CI / Details for 2 pianists. 1962 : Complete
with Heat / Detroit Divided . 1963 Kittyhawk, an Antigravity Piece
/ In Memoriam... John Smith (concerto) . 1962-72 : In Memoriam Esteban
Gomez 1965-70 : The Entrance. Premiers Opéras, 1963-64 :
In Memoriam Crazy Horse (symphony) / In Memoriam... Kit Carson.
1966-67: That Morning Thing / The Wolfman. 1967 : The Trial of Anne
Opie Wehrer and Unknown Accomplices for Crimes Against Humanity.
1968 : Illusion Models, hypothetical computer tasks. 1970 : In Sara,
Menken,Christ and Beetoven There Were Men and Women. 1972 : String
Quartet Describing the Motions of Real Bodies. 1975-76 : Music With
Roots In The Aether. 1976-79 : Automatic Writing. 1977-82 : Perfect
Lives. 1983 : Atalanta (Acts of God). 1983 - 1992 : Improvement,
eL/Afficionado, Foreign Experiences, Nows Eleonor's Idea. Depuis
1990: Love is a Good Example, Van Cao's Meditation, Factory Preset,
Superior Seven, Tract, Dust, Balseros, When Famous Last Words Fail
You, The Immortality Songs.

L'entrevue qui suit
était destinée à présenter eL /Afficionado,
un opéra de Robert Ashley faisant partie du grand opéra
Now Eleonor's Idea. Ce grand opéra fait partie de la trilogie
constituée de Perfect Lives, Atalanta (Acts of God) et Now
Eleonor's Idea.
On peut
rejoindre Eric
Létourneau à ml'adresse suivante : eric_létourneau@yahoo.com
ÉRIC LÉTOURNEAU (EL) : Bonsoir
Robert. Ce soir nous allons diffuser votre opéra eL /Afficionado
en fait je devrais dire, " une version " de cet opéra,
celle qui est paru sur disque.
ROBERT ASHLEY (RA) : Oui
EL : Je dis cela car j'ai eu le plaisir d'entendre
une autre version au Festival de Musique actuelle de Victoriaville
en 1988.
RA : Oh oui! C'était une des toutes
premières versions.
EL : Oui très différente. L'instrumentation
était différente elle aussi. Mais le libretto était
le même.
RA : Oui.
EL : Comme première question, je voudrais
d'abord vous demander dans quelles circonstances avez-vous développé
cet opéra?
RA : eL/Afficionado fait partie d'un groupe
d'opéra intitulé Now Eleonors Idea. Chacun de ses
opéras présentent les quatre mêmes personnages
principaux. Chacun de ces personnages nous est présenté
par un de ces quatre opéra. Chaque opéra a un personnage
qui lui est associé. Le libretto est donc concentré
sur ce personnage en dresse une espèce de portrait. Dans
le cas de El Afficionado que nous allons entendre ce soir, le personnage
chante durant plus de la moitié de l'oeuvre. Il chante tout
le long de la pièce et sa voix prédomine durant tout
le long de l'opéra. Il en ainsi des quatre autres opéras.
Dans le premier opéra de la tétralogie, Improvement,
la voix du personnage de Linda, le personnage principal, apparaît
plus souvent que celle des autres. Dans le second opéra,
Foreign Experiences, la voix du personnage principal a beaucoup
plus de phrases réciter que les autres et ainsi de suite.
Chacun de ces opéras est une sorte de portrait de ces gens
dans le groupe. Et c'est pourquoi durant eL/Afficionado, la voix
du chanteur prédomine tout au long de la pièce.
EL : J'ai eu aussi l'impression que ces mêmes
personnages qui apparaissent dans eL/Afficionado, et aussi dans
Improvement et Perfect Lives entretiennent des liens les uns avec
les autres. Pouvez-vous nous en parler?
RA : Oui. En fait, il existe une trilogie
de grands opéras. Le premier est Atalanta (Acts of God),
le deuxième est Perfect Lives, et la troisième partie
de la trilogie est Now Eleonor's Idea. Et chacun de ces grands opéras
est constitué d'une collection d'opéras plus petits.
La connexion entre ces quatre personnages se manifeste lors d'un
événement au milieu de Perfect Lives (au beau milieu
de la trilogie). C'est un événement extraordinaire.
Et c'est cet événement qui génère l'existence
des personnages dans les autres opéras. Les opéras
de cette grande trilogie partagent donc, d'une certaine manière,
les mêmes personnages.
EL : Lors de cet événement
au milieu de Perfect Lives, nous rencontrons pour la première
fois Linda, le personnage principal de Improvement. Quel est le
lien entre Linda et le personnage principal dans eL /Afficionado
nommé l' " Agent "?
RA : Bien
Le personnage principal
d' eL /Afficionado est
le mari de Linda.
EL : Ah
Je n'étais pas sur s'il
s'agissait de son fils, Junior Jr. Que l'on retrouve dans dans Improvement
ou
RA : C'est pourquoi j'ai hésité
avant de le dire car si vous prenez eL /Afficionado et Foreign Experiences
comme une paire, ces deux hommes peuvent devenir interchangables.
Ils sont comme père et fils mais il est difficile de déterminer
qui est le père et qui est le fils. Alors dans eL /Afficionado,
ce personnage principal peut être les deux - dans mon imagination
- Junior Jr. Qui qui aurait grandi ou Don, son père. J'aime
beaucoup cette ambiguité. Et je suis certain que si vous
écoutez l'ensemble des opéras, vous aller retrouver
cette ambiguité un peu partout.
EL : Si je me rappelle bien, dans Improvment,
lorsque Don quitte Linda, il la quitte pour rejoindre Eleonor pour
l'aider à trouver quelque chose en rapport avec sa généalogie.
Cela veut-il dire que eL /Afficionado a un lien avec la généalogie
d'Éléonor?
RA : (Rires) C'est quelque chose de très
" mid-western american "
Cette idée que Don
va rejoindre Eleonor n'est qu'une rumeur locale dans la petite ville.
Rien ne confirme la véracité de cela dans l'opéra.
Ce n'est qu'une sorte de légende qui circule dans cette petite
ville. En d'autres termes, le personnage d' eL /Afficionado n'a
pas de nom. Nous l'appelons seulement l' " agent " .
EL : Il me semble que ce type de relations
complexe ou des rapports presque rhizomatiques s'établissent
entre les personnages est propre à la forme de l'opéra.
Mais dans votre approche de l'opéra, il y a des choses beaucoup
moins orthodoxes. Pourriez-vous nous dire quel est votre conception
générale de ce qu'est un opéra?
RA : Je crois qu'un opéra, dans son
essence la plus simple, est la présentation d'une histoire
qui est racontée au travers la musique. La façon de
mettre en musique les personnages de cette histoire se fait différemment
par chaque compositeur. La majorité des compositeurs d'opéra
choisissent des personnages qui feront partie d'un seul opéra
et jamais il n'y référeront dans les opéras
suivants. J'ai probablement été entraîné
à créer cette famille de personnages mythologiques
à cause de mon passé dans le Mid-West américain
ou cela est assez courant et probablement aussi à cause de
l'influence de l'écrivain William Faulkner qui baignait dans
un monde où tous les personnages entretenaient des liens
les uns avec les autres. J'ai été profondément
marqué par son oeuvre lorsque j'étais jeune. Je ne
dis pas que j'essaie d'imiter William Faulkner dans ces opéras
mais cette façon d'utiliser les mêmes personnages qui
apparaissent sous différentes formes dans différentes
histoires est très confortable pour moi, à cause de
mon passé familial et parce que je pense que ce type de phénomène
est beaucoup plus répandu dans le Mid-West américain
que les gens ne le croient.
EL : Travaillez-vous encore aujourd'hui avec
ces personnages? Parce que ce cycle d'opéra dont nous parlons
est terminé
RA : Bien
ce sur quoi je travaille
présentement est un projet que je ne parviendrai peut-être
pas à terminer de mon vivant. The Immortality Songs
Je crois que parce que je travaille avec le même ensemble
depuis plus de 25 ans : Joan La Barbara, Jackie Humbert, Sam, depuis
environ 20 ans. Je crois que le fait de travailler pendant plus
de vingt ans avec les mêmes chanteurs m a influencé
dans la façon d'écrire les rôles. J ai tendance
à concevoir leurs voix comme celles de personnages jouant
un rôle dans ma vie. Lorsque je commence à composer,
je ne pense pas à Thomas Buckner ou a Jackie Humbert - qui
sont mes amis - comme s'ils était d autres personnes. Je
pense a eux comme des personnages à différentes facettes.
Et qui font partie de l'histoire de ma vie. Vous comprenez?
EL : Sam Ashley est-il votre frère?
RA : Oui
Non! Il est mon fils. (un
temps) En d'autres termes, si j écrivais des opéras
de manière traditionnelle, en pensant à deux basses,
deux ténors, deux altos, etc
sans avoir à l'esprit
des voix spécifiques, ma démarche serait sans doute
différente. Mais je travaille ce groupe depuis si longtemps
déjà, que je conçoit leurs personnages comme
des personnages de ma vie ! (Rires)
EL : Et j'imagine que les membres du groupe
ont développé une grande complicité depuis
cette période.
RA : Oh! Ils ont une relation familiale très
intime. (Rires) Ils se voient aussi comme des personnages dans mes
opéras.
EL : C'est aussi la façon avec laquelle
ils interagissent musicalement aussi. Car l'improvisation occupe
une place très importante dans votre travail.
RA : Oui. Dans ma façon d'écrire,
je laisse beaucoup de place à la tessiture des voix. Et je
fais un plan très simple pour les mélodies de chacun
de ces personnages. Puis, ces mélodies ou les tessitures
peuvent être poussées dans plusieurs directions par
ces personnages qui sont mes amis. Ils développent leur personnages
selon ces instructions. Par exemple, si je transforme ma voix en
chantant plus haut maintenant, je devient une autre personne, Si
je monte la hauteur de ma voix, je deviens un autre personnage.
C'est ainsi que je pense aux personnages.
EL : Dans eL/Afficionado, Thomas Buckner
peu improviser une partie des lignes mélodiques. Pouvez-nous
nous parler de la façon par laquelle vous concevez ces espaces
de liberté dans l'ensemble de l'uvre. Quelles sont
les règles d'improvisation?
RA : Dans la première scène,
" My brother called " Tom a une mélodie spécifique
qui débute chaque phrase. Et cette mélodie change
de longueur et de position tout au long de la scène. Et,
lorsqu'il arrive à la fin de cette ligne mélodique,
il a une phrase à dire, un certains nombre de syllabes a
énoncer, à une hauteur définie. Cette phrase
est basée sur cette hauteur, et l'harmonie qui est associée
à cette hauteur. Et c'est à ce moment qu'il est libre
d'improviser. En d'autres termes, il peut énoncer cette phrase
basée sur les inflexions de l'anglais américain et
l'énoncer de telle sorte qu'elle possède un sens pour
lui et pour l'opéra.
EL : Ce principe est-il le même pour
les personnages qui l'interrogent?
RA : Oui, exactement, ils ont tous des notes
qui leur sont assignées. En fait, pour revenir un moment
sur Tom, il doit, dans la deuxième scène, travailler
avec une échelle de trois hauteurs. Et le nombre de notes
dans cette échelle ne correspond pas au nombre de syllabes
des lignes. Il commence la gamme et termine la gamme des endroits
différents pour chacune des lignes. Et cela est une règle.
Il doit suivre certaines formules dans cette pièce. Les autres
chanteurs, Jackie Humbert et Sam Ashley suivent les hauteurs en
rapport avec l'harmonie de ces moments particuliers. Et ils peuvent
également improviser autour de cette harmonie, en respectant
la longueur naturelle de la phrase anglaise. Cela
Définit des portions musicales pour
chacun des trois personnages pour leur permettre de " parler
musicalement "
EL : Vous travaillez beaucoup sur la relation
entre le langage et la musique
. Comment concevez-vous l'écriture
de ce type de musique? Les mots viennent-ils d'abord? Ou la musique,
puis les mots? Ou partez vous d'une idée générale
de la musique avant d'écrire les mots?
RA : Cela est une question très difficile
: je ne peux jamais formuler la réponse de façon satisfaisante.
Car j'écris les mots et la musique
et ils viennent
en même temps. J'entends les deux en même temps. Dès
que je commence a écrire le texte, ce texte devient ma principale
préoccupation. Et je travaille ce texte pour que chaque phrase
soit composée, par exemple, de 15 syllabes ou 5 syllabes,
peu importe quelles sont les règles. Mais c'est vraiment
curieux et je ne peux me l'expliquer
aussitôt que je
commence à travailler avec des règles spécifiques,
je commence à entendre la musique en même temps. C'est
comme si le texte générait la musique, dans mon esprit.
Et ce phénomène se produit aussi dans le sens inverse.
Par exemple, dans eL /Afficionado, dès que je compris que
Tom aurait à chanter ce prélude non-verbal avant chaque
phrase, je commencai à entendre la musique. Le texte et la
musique viennent en même temps. Si vous êtes un compositeur
de chansons, vous ne pouvez pas séparer les deux. Ce n'est
pas comme lorsque quelqu'un écrit un libretto, une autre
personne, la musique, etc. Dans mon cas, je crois que je suis compositeur
de chansons, au sens large du terme, et comme pour tous les autres
compositeurs de chansons dans le monde, les mots et la musique viennent
en même temps, on ne peux les dissocier.
EL : Croyez-vous que la mélodie est
générée par la manière naturelle dont
on prononce les mots?
RA : Oui. J'ai une idée très
précise de la façon dont les mots doivent être
prononcés, scandés ou chantés. Et je les chante
pour Tom, Jaqueline ou Sam puis ils me répondent : "Oui,
je comprends très bien". Puis, ils les chantent et c'est
complètement différent. (rires). En d'autres termes,
je leur donne des instructions sur la manière de les chanter.
Puis, ils adaptent ensuite cela à leur propre style.
EL : C'est un processus complètement
différent de celui de l'opéra traditionnel : écrire
les notes et les mots sur papier puis les remettre à des
chanteurs.
RA : Oui. C'est totalement différent.
Je dirais cela avec certaines réserves, mais cela se rapproche
plus de la musique pop que de l'opéra traditionnel.
EL : Parce que ce serait d'avantage tributaire
de la tradition orale que de la tradition écrite?
RA : Exactement. Vous l'enseignez à
l'oreille et ils l'apprennent à l'oreille. Ils transforment
ce qu'ils ont appris pour s'adapter aux personnages. Puis nous discutons
de ces changements. Je leur donne des instructions précises
et si j'entends certaines choses qui ne font pas partie du personnage,
je leur en fait part. Nous travaillons cela ensemble. Et nous trouvons
rapidement un terrain d'entente pour définir le personnage.
EL : Ce n'est pas sans rappeler le Théâtre
d'ombre indonésien - qui est une forme d'opéra - où
le professeur nous enseigne les chansons par tradition orale. Lorsque
nous maîtrisons la structure musicale de la chanson, nous
somme ensuite libres de l'interpréter à notre manière
en rajoutant nos ornementations à notre manière suivant
RA :
un ensemble de règles!
Oui, je ne savais pas cela. Je ne connais pas tellement bien la
musique balinaise mais c'est très intéressant car
je crois que je crois que la tradition orale est quelque chose de
très important, de nos jours trop souvent négligée.
EL : Croyez-vous qu'avec le développement
récent des machines enregistreuses, cette tradition orale
va vivre un renouveau?
RA : Oui. Je pense que tous les aspects des
techniques d'enregistrement ont redonné vie à cette
tradition orale de manière très forte. Prenez l'exemple
de la musique pop. La musique pop telle que nous la connaissons
est née avec les techniques d'enregistrement. Et nous ne
connaissons que de façon documentaire tout ce qui a existé
avant l'existence de cette technologie. Par exemple, il existe des
enregistrements documentaires des chanteurs de blues vieux de plusieurs
dizaines d'années. Mais ce ne sont que des documentaires.
Les chanteurs de blues ou les chanteurs d'il y a plusieurs années
n'utilisaient pas les méthodes d'enregistrement électroniques
pour développer des personnages.
Mais maintenant le médium d'enregistrement
est un facteur important dans la façon dont nous développons
des personnages. Par exemple, depuis que mes chanteurs vivent aux
quatre coins des États-Unis, lorsque je leur compose une
nouvelle partition, je leur envoie deux choses. D'abord le texte
avec des indications concernant les hauteurs, les rythmes et les
harmonies. Mais je leur envoie aussi une sorte de démo enregistré
où je leur fait entendre la façon dont je chanterais
ce texte. En d'autres termes, ils l'apprennent directement grâce
à l'enregistrement.
EL : La version endisquée d'eL/Afficionado
est une musique très intime. Mais en spectacle également,
l'on pouvait ressentir cette intimité entre le personnages
et les interrogateurs, cet espace intérieur. C'était
impressionnant car la salle de concert était assez vaste
et vous aviez réussi à y recréer un espace
très intime. Mais les deux versions sont cependant très
différentes. Je me demandais comment une pièce comme
celle-là pouvait évoluer au fil des ans et des représentations
d'un endroit à l'autre.
RA : Plus souvent une pièce est jouée,
plus l'on explore profondément les personnages. Toutes les
fois que l'on joue la pièce, nous ressentons cette interrogatoire
de manière différente. Plus souvent cette pièce
est jouée, plus cette intimité devient intense, et
ce qui se passe entre les musiciens devient imprévisible
et on ne sait plus à quoi s'attendre de l'autre. C'est comme
être marié! (Rires)
EL : C'est un peu la même chose lorsqu'on
écoute vos disques : même après des années
et des années d'écoute, l'on se met à entendre
et à ressentir des choses que l'on n'avait jusqu'alors pas
soupçonné.
RA : Oh
. J'en suis très heureux.
C'est exactement ce que je veux. Je crois qu'une fois qu'on a établi
une relation entre des personnages, il se met à exister toutes
sortes de possibilités, même si la relation ne change
jamais. C'est vraiment comme être marié!
EL : Dans Music With Roots in the Aether,
vous dites à Alvin Lucier que vous recherchez, dans votre
musique, une impression de " déjà-vu ".
C'était dans les années 70. Et j'ai l'impression que
cette idée est toujours importante pour vous.
RA : Je suis presque hanté par cette
idée que les gens que je côtoie dans la vie, pas seulement
mes musiciens mais toutes les personnes que je côtoie ou que
j'ai côtoyé, semblent de prime abord être des
gens très ordinaires. Mais ces gens deviennent extraordinaires,
même magnifiques, si on les examine attentivement. En d'autres
termes, ils ont des vies très ordinaires mais leurs vies
ont quelque chose de grandiose lorsqu'on les examine avec attention.
Ils sont très héroïques. Si je pense à
ma propre vie, c'est une vie très dramatique et héroïque.
Et je crois que c'est le cas pour tout le monde. C'est peut-être
un point de vue personnel, mais je suis presque obsédé
par la qualité héroïque des vies ordinaires.
EL : J'ai aussi l'impression que cette notion
de " déjà-vu " est importante dans la musique
également. Dans le musique, vous utilisez des sons souvent
familiers qui viennent d'orgues domestiques.
RA : Bien
L'orgue qui était
utilisé dans Atalanta - le même que celui que l'on
entend dans Perfect Lives - était l'un de ces orgues automatique
ou vous poussez un bouton et vous obtenez le rythme Tango, vous
poussez un autre bouton et vous avez Fox Trot, ce genre de chose
EL : Je référais aussi à
cet orgue lorsque je parlais plus tôt d'une approche non-orthodoxe
de l'opéra
RA : De mon point de vue, je crois que cet
orgue fut conçu par un génie. Et, lorsque l'on pousse
sur l'un de ces boutons, cela évoque quelque chose qui est
si profond en nous, si loin, qu'on ne peux y résister. Et
c'est presque comme du déjà-vu car on ne se rappelle
pas d'un incident en particulier qui peut rendre cela important
pour nous, mais c'est important de toute façon.
EL : Je crois que l'on peut retrouver des
traces de cet orgue dans eL/Afficionado
RA : El Afficionado a une histoire assez
complexe. Cette histoire a commence lors de l'arrivée de
Tom Buckner a New York. Il se joignit à nous pour chanter
dans Atalanta. Suite à cette expérience, il décida
de me commander une pièce. Et le seul instrument que je possédais
à cette époque - je n'avais pas encore de studio de
musique électronique - était cet orgue. J'ai essayé
d'y créer des pistes que je voulais orchestrer pour piano
avec l'orgue et ce fut un échec, sauf pour une ligne mélodique
de basse très spécifique. Et je crois que lorsque
nous avons interprété l'opéra à Victoriaville,
cette ligne mélodique était encore là. Et le
reste était joué au piano. Puis, petit à petit,
la pièce devint plus compliquée. Au début,
Tom chantait en solo et je l'accompagnait au piano. Puis, Blue Gene
Tyranny vint se joindre a nous au second piano et Tom chantait.
Et entre chacune des scènes, il y avait une interruption,
puis une traduction de la scène. Lorsque nous interprétions
l'opéra en France ou à Victoriaville, nous y intégrions
un narrateur francophone qui disait, au fur et a mesure, ce qui
allait arriver. Si nous le jouiions en Allemagne, nous y intégrions
un narrateur allemand qui traduisait l'action, au fur et a mesure.
Et Blue Gene et moi jouiions du piano et chantions les autres parties
avec Tom. La pièce se transforma sur une période de
cinq ou six ans jusqu'à ce que je puisse concevoir l'orchestration
des différentes sections de l'oeuvre. À ce point,
j'ai laissé tombé l'orgue.
EL : eL/Afficionado est bien conçu
pour la télévision?
RA : Oui. La partition obéit au formatage
de la télévision. Mais nous ne sommes pas encore parvenu
à en réaliser une version télé. Bientôt,
je produirai une version d'Improvement pour la télévision
française. Et je crois avoir un certain appui de l'industrie
américaine maintenant. Alors nous espérons faire Improvement
et si cela fonctionne et même si l'opéra remporte un
succès relatif, je peux espérer réaliser la
version télé des autres opéras par la suite.
EL : Je me demandais qu'elle relation vous
entreteniez avec la langue française car elle semble occuper
une place importante dans vos uvres. Parlez-vous français?
RA : C'est une chose curieuse
Je suis
très vieux maintenant! Mais lorsque j'allais au High School,
il y a de cela quelques millions d'années, j'ai étudié
le français pendant plus de six ans. Et je pouvais le lire
parfaitement. Mais à cette époque, nous ne pratiquions
pas de conversation : tout se passait seulement sur papier. Et j'ai
toujours été très intéressé par
la langue française. Puis, j'ai marié une femme, Mimi
Johnson, qui a habité quatre ans à Paris. Elle possède
une oreille merveilleuse et qui parle un excellent français.
Et j'ai toujours été appuyé par les producteurs
français. J'ai été en France très très
souvent avec mes pièces et
je suis très heureux
Il y a quelque chose entre les Français et moi qui m'a toujours
rendu très heureux
Et j'ai toujours voulu être
français!
EL : Croyez-vous que cet amour du français
ait influençé votre manière d'écrire?
RA : Ce que je sais de la langue française
- ce qui est très abstrait - est que c'est une langue beaucoup
plus précise que l'anglais américain. Le français
est si précis qu'il existe des idées que vous pouvez
avoir en anglais américain qui ne peuvent pas être
traduites en français. Et je crois qu'il y a des idées
en français qui ne peuvent pas être traduites en anglais
américain. À cause des différences " ethniques
" entre ces deux langages. Je crois que le français
est tellement précis dans un sens et que l'anglais américain
est une langue tellement floue si on le compare au français
que ces deux langues forment un couple très heureux.
EL : Je vous demandais cela aussi parce qu'à
la lecture de vos texte, je ressens certaines parentés avec
le nouveau roman - Alain Robe-Grillet, Marguerite Duras, Michel
Butor - dans cette façon que vous avez à amplifier
de menus détails en les rendant extraordinaire. Ce type de
déroulement où le temps semble se ralentir
RA : Je suis très heureux que vous
le remarquiez. Je crois que les gens qui ne parlent que l'anglais
américain ne comprennent pas cet aspect d'eL /Afficionado.
Ils pensent souvent que cet opéra progresse de manière
trop délibérée et trop lente, vraiment trop
délibérée. J'ai beaucoup d'affinités
avec les auteurs comme Robe-Grillet et je crois qu'eL /Afficionado
va en ce sens. Toute cette façon délibérée
de calculer le temps de chacune des questions et de chacune des
réponses est plus facile à apprécier par le
public francophone que par le public américain.
EL : Il semble très important pour
vous que le déroulement musical de chacune de vos oeuvres
se développe lentement et de manière organique.
RA : Bien, je crois que une des caractéristiques
de mon travail est qu'à un certain moment dans l'histoire,
l'action disgresse, elle se rend ailleurs pour expliquer ce qui
se passe, puis l'on revient à la trame principale, et l'histoire
continue, puis l'on vit une autre disgression. Et ainsi de suite.
Parfois ces disgressions vous font presque oublier l'action principale.
Parce que cette disgression devient aussi importante que l'histoire.
EL : Je viens de réaliser que nous
parlons depuis une heure déjà.
RA : Je sais, je sais
EL : Il ne me reste plus qu'à vous
remercier du temps que vous nous avez accordé.
RA : Merci d'écouter cet opéra
et bonne chance dans votre projet.

PERFECT LIVES : Première
série d'opéras de la grande trilogie de Robert Ashley
est une oeuvre déroutante qui a sans doute marqué
le théâtre musical et l'opéra américain
des années 80. Ce court texte texte de cerner certains aspects
de la version vidéo - télévision de l'opéra
réalisée par John Sanborn et Robert Ashley en 1983.
" Dans un univers dominé
par les impressions sonores, l'individu se trouve dans une certaine
imprévisibilité. Nous avons vu que le son annonce
un événement en cours de réalisation. Quelque
chose se passe, et il vaut mieux en être prévenu. De
plus, les sons tendent à s'assimiler aux voix : dans les
cultures primitives, on écoute le tonnerre comme la voix
de Dieu ; de nos jours, dans l'imagination de l'être le plus
conditionné par une éducation technologique "avancée",
les divers bruits entendus dans une sombre forêt sont perçus
comme des voix, celles d'êtres vivants, d'êtres humains
très réels s'adressant à lui ; car l'intersubjectivité
est l'un des modes fondamentaux de la constitution de l'univers
existentiel humain. Un univers sonore tend donc à devenir
un universde voix et de personnes, les moins déterminables
de toutes les créatures. "
Walter Ong, 1971
L'immersion
dans l'auralité alchimique : Perfect Lives
Une des premières images
de cet opéra vidéographique n'est-elle pas justement
l'image d'un champ de blé sur lequel se lève ensuite
un coup de tonnerre?
Le son absent de ce tonnerre
est alors remplacé par la voix du chanteur\narrateur, pendant
que se manifeste, en lettrage électronique superposé,
le nom du narrateur : "R".
Ong attribue le son
du tonnerre à la voix de Dieu, Ashley l'associe à
la parole et à la narrativité.
Nous
retrouvons la collection la plus riche de personnages, de paroles
et d'histoires anonymes dans la scène du Bar de Perfect Lives.
De façon imagée, il y associe le son du tonnerre aux
vociférations des clients. Il attribue ensuite ces voix tonitruantes
- qu'il est, en fait, le seul à rapporter avec une voix unique
- à la voix de Dieu (et par extension, à la voix du
tonnerre).
"We don't Serve Fine
Wine In half-Pints, Buddy
Is the sound of God."
(1991,73)
Et plus loin, toujours dans
Le bar :
" (...)Big Deal, the
Click says
Thunder.
Endless thunder on the rolling
plains comes back
Tu us in town like news."
(page 79)
()DIEU
Automatic
Writing 1979, «On
croirait entendre Satan agonisant qui dicte son testament pour offrir
l'enfer à Jésus. La fille est sa traductrice.»
Jeffou Le Zèbre, 1999
Si
l'on examine les librettos des autres opéras d'Ashley (Don
leaves Linda ou Atalanta), ces "nouvelles du tonnerre"
représenteraient non seulement l'ensemble du libretto de
Perfect
Lives mais également les libretto des autres oeuvres de la
trilogie opératique "Perfect Lives" -"Atalanta"
- "Now Eleonor's Idea". Ces trois opéras furent
conçus pour la télévision. "All the instructions
(of the opera) refers to TV" affirme Ashley lors d'une entrevue
simulée dans l'oeuvre vidéo Atalanta Strategy.
Dans cette oeuvre, l'effet du
son de la télévision dans la maison est également
évoqué par un des personnages. Nous assistons alors
à un pastiche du commentaire classique, comme lorsque l'on
demande à son compagnon de baisser le volume du téléviseur
:
"Williard, if you don't
turn that TV on when you watch it,
I'am going to throw it out."
L'environnement
sonore de la vie américaine semble donc être une composante
essentielle de Perfect Lives. Outre le tonnerre et les autres sons
de la nature, nous pourrions penser que le décodage et l'influence
du paysage sonore de la vie industrielle semble également
structurer le déroulement de l'opéra.
Ainsi,
Perfect Lives est divisé en sept épisodes de longueurs
égales, soient successivement : Le parc, Le supermarché,
La banque, Le bar, Le salon, L'église et La cour. Les différents
personnages agissent dans différents lieux qui correspondent
à la fois à un type d'institution, un paysage sonore
(évoqué musicalement) et à un état de
conscience particulier.
ORALITÉ-AURALITÉ
Perfect Lives
évoque une série de portraits ; une série de
personnage "typiques" du Mid-ouest américain, nomades
ou voyageurs. Or, le libretto de Perfect Lives est essentiellement
composé à partir des observations d'Ashley sur le
phénomène du soliloque involontaire.
"Years
ago, I became interested in the notion of involuntary speech. My
way of approaching Perfect Lives evolved out that interest. I had
been observing people - particularly in New York - and noticed that
many many people were talking to themselves., publicly. Since I
talk to myself privately, there seemed to be only a thin line between
their madness and my madness. (Except that I thought of mine as
music). "
(1991,
150)
Nous retrouvons ici le phénomène
schizophrénique d'interprétation sonore tel que décrit
par Ong. En écoutant Perfect Lives, l'on pourrait penser
que le soliloque du narrateur ("R") est, par sa nature
même, en communion directe avec l'environnement sonore dans
lequel il prend place. Il en est ainsi lors de l'interprétation
de l'opéra. Nous pouvons donc penser que la composante textuelle
de chacun des personnages est fortement influencée par l'environnement
sonore dans lequel prend place l'action fantasmatique, ici, le Mid-West
américain. La composante musicale de l'opéra symboliserait
donc cet environnement.
Dans Le promeneur écoutant, Michel
Chion décrit l'environnement sonore du quotidien américain
:
" Plusieurs lignes sonores s'y croisaient
la nuit comme sur un échangeur, qui étaient autant
de sons américains typiques: d'abord par intermittence, le
bourdonnement grave et comme magique de la ligne à haute
tension ; la rumeur de l'autoroute ensuite où se relayaient
en continuité des autos et des camions au moteur puissant;
les signaux des locomotives, caractéristiques par leur ton
plus caverneux que celui auquel on est habitué en Europe
; et enfin la stridulation active et frémissante des insectes
nocturnes, vaste et dense (...). D'autres sons continus mais plus
proches nous parvenaient encore, par exemple d'un camping-car voisin,
comme le ronflement des générateurs utilisés
pour alimenter en courant la climatisation des véhicules.
Beaucoup d'Américains vivent plusieurs mois par an dans le
son permanent et sourd d'un climatiseur, bourdon continu de leurs
journées et de leur sommeil." (1993, 35-36)
Cela n'est pas sans rappeler une scène
du Bar dans Perfect Lives. Dans un "trailer camp", Baby,
la femme du barman Rodney, y tente sans succès d'apprendre
les règles du boogie-woogie grâce à un enregistrement
vidéographique.
Plusieurs séquences mélodiques
de l'opéra furent d'ailleurs enregistrées à
partir d'un petit orgue électronique bon marché, comme
il s'en retrouve tant dans les bars et les centres commerciaux américains.
Les rythmes de musiques pop, de boogie woogie, inspirés de
petites chansonnettes où l'aspect mécanique et répétitif
de la musique auraient-elles des analogies avec les sons de l'Amérique
industrielle? Sur cette base musicale, Ashley a composé des
phrasés musicaux aux mesures asymétriques, inspirés
des structures du jazz et sur lesquelles le pianiste Blue Gene Tyranny
improvise au piano, en incarnant le personnage de Buddy, "le
meilleur joueur de piano au monde". Enfin, la partie chantée
est essentiellement interprété tel un récitatif
rythmique, sans rapport avec le Bel Canto traditionnel. Ces éléments
révèlent ainsi le caractère de l'oeuvre. Le
critique musical Allan Evans n'a-t-il pas dit à ce sujet
: Perfect Lives in nothing else than the first American opera?
LE SYNOPSIS-INTRODUCTION D'ASHLEY :
TRADUCTION ET COMMENTAIRES
La composition d'Ashley relève du
processus dialogique auralité-oralité évoqué
plus haut entre l'individu et son environnement sonore. Elle est
également une transposition de ce même processus "compositionnel"
dialogique via la télévision. Ainsi, le texte musical
et le déroulement vidéographique sont organisés
suivant une série d'épisodes, tous chronométrés
de la même façon, afin de pourvoir à une demi-heure
de programmation télévisuelle. Les images et le montage
de chaque épisode sont organisés de façons
différentes mais complémentaires. Chaque épisode,
évoqué par un nom de lieu, organise l'écran
vidéographique suivant une forme géographique qui
lui est propre (la ligne d'horizon pour Le Parc, les deux lignes
parallèles des allées pour Le Supermarché,
etc.). Comme il nous est impossible ici de faire une analyse exhaustive
de tous ces composants, nous aborderons brièvement la notion
de déroulement du temps dans l'oeuvre.
Le synopsis-introduction d'Ashley représente
bien le type de traitement temporel, transversal et non-linéaire,
que nous offre l'Opéra. Nous avons donc traduit ce texte,
en essayant de respecter les étrangetés syntaxiques
et les jeux sémantiques qu'il recèle. Enfin, notons
qu'il est impossible de le diviser suivant l'organisation des différents
épisodes puisque les actions que recèlent chaque épisodes
sont volontairement enchevêtrées, tant sur le plan
des relations que les images entretiennent les unes avec les autres,
que sur le plan des liens entre le libretto et les images. Le synopsis
est assez explicite à ce sujet :
Le chanteur Raoul de Noget (No-zhay') et
son ami Buddy, "Le meilleur joueur de piano au monde",
sont passés dans une petite ville du Mid-West pour divertir
les clients au Perfect Lives Lounge. Pour une certaine raison, ils
se retrouvèrent avec deux personnes de la ville, Isolde (proche
de la trentaine - n'en a pas encore parlé) et son frère
D, tout juste sorti du High School et connu sous le
nom de Le capitaine de l'équipe de football (ses
parents l'appellent Donnie), pour commettre un crime parfait, une
métaphore pour quelque chose de philosophique . Dans ce cas-ci,
retirer un montant appréciable de La Banque pendant
une journée (et une journée seulement) et laisser
le monde entier savoir que c'est disparu.
D est l'Assistant Officiel du
Gérant de La Banque. Il apprend que Gwyn, l'une des caissières,
a l'intention d'organiser une escapade amoureuse avec son ami, Ed.
D est sollicité pour "se joindre à
eux" avec Dwayne, un autre ami, qui éprouve des problèmes
à parler (c'est ainsi, il parle mais il a de la difficulté
à être compris). D détient la clef
pour ouvrir le coffre. Voici le plan : apporter l'argent très
loin dans la voiture de Ed en Indiana (le but des amoureux en fugue),
à le garder en circulation, comme cela était. Ils
quittent à cinq heures du matin.
Lorsque les amoureux sont de passage, Raoul
et Buddy, avec les chiens de Buddy et, séparément,
Isolde entrent dans La Banque vers le milieu du jour. Les chiens
créent du grabuge ("comme un son des Enfers"),
ce qui donne à Isolde le prétexte pour prendre un
sceau d'eau de la porte voisine pour le lancer sur les chiens et
les manquer , mouiller le Gérant de Banque, qui va dans le
coffre-fort pour changer de vêtements, seulement pour découvrir
que La Banque "n'a plus d'argent dans la banque". Tel
que prévu dans le plan, Isolde a téléphoné
au Bureau du Shériff, déguisant sa voix (son père,
Will, est le Shériff ; sa femme est Ida) pour rapporter un
accident " à la sortie de l'autoroute ". Il n'y
a pas d' "accident", bien sûr, et, reconnaissant
le sens de la supercherie, Will rassemble tout cela plus tard grâce
auxquestions d'Ida.
Parmi les caissières (Jennifer, Kate,
Eleonor, Linda et Susie) qui sont témoins de la bataille
de chiens, et de la terrible découverte, et qui comprennent
ce qui est arrivé avec différents points de vues,
franchement parlant, seule Susie remarqua que les chiens "sont
sortis ensemble", mais elle ne le dit pas. Eleonor tombe en
amour au premier regard avec Buddy, qui, à cause de son style
d'habillement fantaisiste, est souvent pris pour un étranger
("Il n'y a pas de doute qu'il y a du Mexicain là-dedans.
Le doute est de savoir s'il est Mexicain.") C'était
à midi quarante-cinq ("souviens-toi de cela!").
Et dans La Banque à ce moment il y a Helen et John, spectateurs
innocents de La Maison, faisant des affaires "en vacances".
C'est cela, ils sont tombés en amour (dans La Maison), mais
ne sont pas autorisés à se marier, ou "l'un deux
va perdre les privilèges". Donc, toutes les autres fins
de semaines ils prennent des chambres adjacentes au motel juste
à côté du Parc (où, par coïncidence,
Raoul et Buddy vivent, et où nous rencontrons en premier
Raoul essayant de commander le déjeuner au téléphone).
C'est le tout début de leur fin de semaine, et à quinze
heures nous les voyons au Supermarché, magasinant, un peu
ébranlés, montés l'un contre l'autre par l'excitation,
mais loin de perdre la maîtrise de leurs moyens.
Quelque temps plus tard, dans Le Bar, Buddy
et Raoul, lors de leur "jour de relâche sans musique"
sont venus pour célébrer, ne sachant pratiquement
pas que là ils vont rencontrer Rodney, Le Tenancier du Bar,
dont la femme, Baby, aspire sans cesse à maîtriser
le Boogie Woogie et sans grand succès ("heureuse est-elle,
dit le vendeur voyageant, mais boogie woogie elle n'est pas), étudiant
les bandes vidéos ("Les Leçons") que Buddy
apporte dans les parages (aux magasins de musiques). Rodney est
philosophe, particulièrement en ce qui à trait aux
talents de Baby, mais septique en ce qui a trait au Boogie Woogie.
Et "maintenant il a rencontré sa Nemesis... face à
face". Ils parlent.
Alors, reculant dans le temps (lors de la
soirée du grand jour), Will et Ida, dans Le Salon, résolvent
le casse-tête, peut-être même en ce qui a trait
au motif, mais il est trop tard. Quelque part en Indiana, avec l'argent
caché dans la voiture (inconnue de Gwyn, bien sûr :
"Gwyn n'est pas coupable") et certains de leur succès,
Ed et Gwyn et Dwayne et D ont trouvé un Officier
de la Justice de la Paix qui va accomplir la cérémonie
("Je tiens des lieux où se cachent les flics sur les
autoroutes pour attraper les contrevenants, des amants fugueurs,
des vraies signatures et l'appréciée"), et qui
reconnaît en Gwyn quelque chose de si urgent - ("et pourquoi
la future mariée est-elle si - hum - quel est le mot?)",
quelque chose de si dramatique - ("Elle est un p'singe, Monsieur")
- qu'il est transporté quelque part dans le passé,
à une autre cérémonie, à une autre future
mariée ("Lucille", qui possède un don surnaturel
à parler des langues inconnues), à une confusion du
temps et de l'endroit où d'autres (célèbres)
mariages ont eu lieu : "Congère", abandonnée
à l'autel ; et ainsi de suite. Et lorsque nous prenons une
pause pour manger le gâteau de fête, son humble condition
("juste à côté de mon bureau, il y a ma
chambre") est transformée sous nos yeux, comme c'était,
dans l'Église ("l'église de la grande lumière").
Et nous sommes satisfaits.
Alors, de retour en ville,
dans La Cour, quelques amis et connaissances ont organisé,
comme d'habitude durant l'été, un pique-nique, pour
célébrer le changement de la lumière au couchant.
Et, surveillant cela de l'entrée de la porte de la maison
de sa mère, Isolde compte les jours.
________
Comme on peut le remarquer ici, le synopsis
lui-même est soumis à une forme de montage. Cela peut
rappeler les réflexions de Eisenstein à propos des
haïkus japonais. Celui-ci les compare au montage cinématographique,
à cause des valeurs sémantiques singulière
de chacune des trois strophes. Il fait également remarquer
"que plus de la moitié de leur valeur est évaluée
sur la qualité calligraphique de leur dessin". Dans
Perfect Lives, on pourrait attribuer la qualité graphique
du phrasé à la qualité musicale de son interprétation
ou à la mise en scène télévisuelle de
l'ensemble des éléments. Tous ces éléments
signalétiques créent des dichotomies temporelles,
des enchevêtrements de paraboles, se rapprochant en ce sens
de la facture des textes sacrés.
Dans le livre sur Perfect Lives,
Ashley compare cet opéra à un chant épique,
tel l'Illiade où la succession des phrases révèle
peu à peu le sens de l'ensemble du texte. Il y décrit
aussi Perfect Lives comme "un opéra comique à
propos de la réincarnation". L'idée même
de la réincarnation attribue donc une valeur particulière,
quasi-animiste aux codes signalétiques qui composent l'opéra,
tels les lettres de l'alphabet ou les chiffres. On retrouve cet
élément vers la fin de l'opéra, pendant qu'Isolde,
en regardant les pique-niqueurs dans la cour de sa mère (et
probablement les champs qui l'entourent) examine le passage du temps
en examinant les chiffres qui le représente :
The numbers are made of rubber
or something like that.
They stretch.
They never lose their shape.
(sic)
(...) They need attention
and respect. (1991, 137)
C'est peut-être en faisant
référence à ce singulier mélange de
mythologie et d'ésotérisme que John Cage a déclaré
un jour, avec ce sens de l'humour qui lui est propre :
"What about the Bible?
And the Koran? It doesn't matter : We have Perfect Lives. "
Si l'on en croit Michel Serres, nous somme
tributaires d'une conception de l'espace provenant de "l'humanité
agricole, qui commence au néolithique et s'achève
ces jours-ci. Elle avait modelé la culture et l'espace en
les référant à des lieux, à des noeuds
que nous défaisons comme obstacles à nos transports."
(1987, 56)
Ashley a déclaré que le thème
Perfect Lives était l'agriculture. Par conséquent,
ne viserait-il pas à explorer ces fameux noeuds évoqués
par Serres? Perfect Lives serait peut-être né de la
velléité de défaire ces noeuds...
Pour ce faire, Ashley a choisi de subvertir
l'usage habituel du médium de communication télévisuel.
Car n'est-ce pas maintenant, pour plusieurs d'entre nous, (et reprenant
les termes de Serres) la télévision qui modèle
la culture et l'espace ? La télévision aurait-elle,
sur un plan conceptuel, "remplacé" l'agriculture?
Où en est-elle tout simplement tributaire? Ashley entreprend
ainsi une reconsidération de la relation mythologique que
nous entretenons avec notre environnement physique et temporel,
par le biais des médiums électroniques.
Nous terminons ici avec une
réflexion de l'écrivain américain Philip K.
Dick, car elle n'est pas sans rappeler les travaux cosmologiques
sur l'espace et le temps entrepris par Giordano Bruno, un auteur
particulièrement cher à Robert Ashley, mentionné
à la fin de Perfect Lives et dont la quête se rapproche
également de notre recherche.
"Selon moi, nous vivons
le temps à l'envers ; ou, pour être plus précis,
notre catégorie subjective de l'expérience du temps
(au sens kantien du terme, la manière dont nous enregistrons
notre expérience), notre expérience du temps est ocrthogonale
au flux temporel lui-même.
Il existe deux temps différents :
le temps qui constitue notre expérience de la perception,
structure notre matrice onthologique, une variable extensible semblable
à l'espace - cela est réel mais l'écoulement
temporel extérieur de l'univers se déplace dans une
direction perpendiculaire. Ces deux conceptions sont réelles,
mais par notre expérience du temps, perpendiculaire à
sa direction véritable, nous nous faisons une idée
totalement fausse de la séquence des événements
de la causalité, de ce qui s'est passé et de ce qui
est l'avenir, de l'endroit vers lequel se dirige notre univers."
Références bibliographiques
- Ashley R., Perfect Lives, an opera, Burning
Books - Archer Fields, New York, 1991.
- Chion, Michel, Le promeneur écoutant
: essai d'acoulogie, Éditions Plume, Paris, 1993.
- Eiseman, F.B. Jr., Bali : Sekala &
Niskala, Periplus Editions, Singapour, 1992.
- Eisenstein, S.M., Le film : sa forme, son
sens, Christian Bourgois Éditeur, Paris,1976.
- Homère, L'Illiade, Editions de E.
Leserre, Garnier, Paris, 1988.
- Moles A., Psychologie du Kitsch, Méditations-Denoël,
Paris 1977.
- Ong, Walter J, Retrouver la parole (The
Presence of the Word), HMH, Paris 1971.
- Vanderbrought, C., In. Inter : arts et
électronqiues, Éditions Intervention, Québec,
1995.
- Zurbuchen, M.F., The Language of Balinese
Shadow Theater, Princeton University Press, 1987.
Références vidéographiques
- Ashley, Robert, Atalanta Strategy, cassette
VHS, Lovely Music Ltd., New York, 1984.
- Ashley, Robert, Perfect Lives, An Opera
for television in seven episodes, deux cassettes VHS, Lovely Music
Ltd., New York, 1983.
- Ashley, Robert, Music Word Fire and I would
it again (coo coo) : The Lessons, une cassette VHS, Lovely Music
Ltd., New York, 1981.
- Greenaway, Peter, Four American Composers
: Robert Ashley, cassette VHS, Mystic Fire Video, 1982.
Références discographiques
- Ashley, Robert, Atalanta. Acts of God.,
Long-jeu et livret, Lovely Music Ltd., New York, 1984.
- Ashley, Robert, Automatic Writing, Long-jeu,
Lovely Music Ltd., New York, 1979.
- Ashley, Robert, eL\Afficionado, disque
compact et livret, Lovely Music Ltd., New York, 1994.
- Ashley, Robert, Factory Preset In. A chance
operation, a tribute to John Cage, disques compacts et livret, Koch
International, New York, 1993.
- Ashley, Robert, Improvement, Don leaves
Linda, disques compacts et livret, Elektra-Nonesuch, Allemagne,
1992.
- Ashley, Robert, Private Parts :The Park
et The Backyard, disque compact et livret, Lovely Music Ltd., New
York, 1990.
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