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La lettre de Clara Volcano
[23 décembre 2004]

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Il y a trois ans, j'étais sans revenus, en recherche d'emploi, mère de trois enfants, sans famille proche et mon conjoint avait disparu corps et biens dans la brume de la liberté. Moi, j'avais les pieds plantés dans le béton de la misère et il se solidifiait un peu plus chaque jour. À l'approche de Noël, il ne fallut pas beaucoup d'efforts à une copine pour me convaincre de contacter un certain organisme de charité. J'ai fait les démarches. Et ce qui devait arriver arriva... un certain samedi matin... Remplie à la fois de détresse et d'espoir-qui-ne-savait-pas-trop, j'attendais. La sonnette a retenti, j'ai ouvert, évidemment. Trois adultes et trois enfants débarquèrent chez moi, allant et venant dans ma maison, déposant çà et là des sacs et des boîtes. Mes enfants jouaient dans la cour, ils n'ont rien vu de tout ça, ni des cadeaux (chacun un gros) qu'on avait même déjà emballé pour eux (mais sans rubans ni choux). Avant même de découvrir la nature de la cargaison, je tâchais de mettre mon cerveau sur le mode «popote»: j'allais regrouper les aliments par mets possibles, j'anticipais le plaisir du défi de la création culinaire, persuadée que mon frigo allait avoir la surprise de sa vie! En fait de surprise, c'est moi qui l'ai eue au début, puis elle s'est muée en étonnement de mauvaise qualité. Enfin, il devait y avoir eu une erreur quelque part, et je suis restée comme... l'air bête. Au premier abord, il y avait abondance, au deuxième abord, abondance égalait patates. J'ai compris que j'avais trop d'imagination pour une pauvre! Et que cette imagination (dont je devais déborder par rapport aux «on» qui avaient dressé mon menu du temps des fêtes) s'était un peu emballée. Il n'y a rien comme 25 kilos de patates pour vous ramener les pieds sur terre. Listing: patates, carottes, patates, patates, maïs en conserve, un navet, de quoi faire trois pâtés chinois par jour pendant deux semaines et ensuite des hot-dogs jusqu'à la fin du monde, un navet, du fromage Kraft en tranches (mmm... une bonne source de calcium), du Nescafé, du lait maigre, un navet, de la moutarde, douze kilos d'oranges arrivant d'une autre planète (le voyage avait été long et pénible), des cornichons, un navet, le plus gros pot de ketchup de l'île de Montréal, et des conserves: jus de tomates, jus de tomates, jus de tomates, tomates concassées, sauce tomate, tomates broyées, en dés, pelées entières dans leur jus et en pâte et un na.... Bref, la base de la famille pauvre, extra navets. Bon! J'avais de quoi nous remplir le ventre, le problème c'était de le faire passer par la bouche!... J'ai tassé toutes mes petites remarques ironiques dans un coin de ma tête et je me suis retroussée les manches. Je ne portais pas une vieille veste informe et élimée, pourtant l'ambiance y était: d'un seul coup, j'avais l'impression d'avoir besoin d'un dentier et que mes cheveux étaient ternes et revêches. Donc, les manches au-dessus des coudes, j'ai ressorti de derrière les fagots ce qui ressemblait à un vieux livre de recettes de bûcherons et?... ben, j'ai bûché. Nous avons passé un «vrai» Noël d'Autrefois. Il ne manquait que l'orange dans le bas de laine percé pour que je verse une larme à la mémoire de mes ancêtres. À cheval donné... j'ai pas regardé la bride, je l'ai mangée! Je sais que quand on est pauvre, on doit remercier le ciel pour l'os à soupe et le process cheez, mais une pauvre a aussi le sens de la fête. J'aurais tellement voulu l'oublier cette pauvreté, ne serait-ce qu'un soir, celui de Noël peut-être? Histoire d'être au diapason... Pendant ce fameux temps des fêtes, mon moral rampa au raz des pelures de carottes qui me torturaient: devais-je les jeter dans une tarte ou en faire du savon? J'en suis même arrivée à pressentir, devant l'eau de cuisson des patates, qu'il y avait là aussi de quoi faire honneur à mon arrière grand-mère: elle en aurait fait quoi? Du shampoing? Du yogourt aux légumes? Du lave-vitre? Vous êtes-vous déjà questionné sur les propriétés hallucinogènes des tomates? Hé bien, les tomates en cannes (qu'elles soient entières, dans du jus, broyées, concassées, en dés, avec ou sans peaux ou en pâte) peuvent vous amener à croire que le guide alimentaire canadien est un mâle blanc catholique circoncis d'âge moyen au poids santé égal à lui-même et qu'il pourrait bien débarquer chez vous pour vous coller une amende en rapport avec son ministère vu la... que vous fourguez à vos rejetons. Les tomates ingérées en grandes quantités peuvent même vous faire entendre les voix qui sont enfermées dans votre garde-manger et qui se moquent de vous: «Ils sont pauvres, ils ne connaissent rien, allez hop, on se débarrasse du pain blanc tranché... Allez! Des conserves de pois no name toutes cabossées... Hop! Douze kilos de boeuf-haché-passé-date-congelé... la moitié fondra en huile, c'est pas grave, ils s'en serviront pour lustrer leurs prélarts usés! Ha! Ha! Ha! En plus d'être pauvre, j'étais punie! En plus d'être punie, je me sentais maltraitée... Plouf! Et j'avais dit merci. Et si j'avais eu le culot d'espérer un peu de vin, aurais-je eu droit à un verre de Baby Duck chaud? J'aimerais dire que j'exagère, mais... Je suis une mauvaise pauvre! J'aime les moules, le fromage de chèvre, l'espresso et le jus de LÉGUMES, et... et... et... Mes enfants aiment célébrer autour d'une fondue chinoise, ils adorent les kiwis, les mangues, les litchis, la mousse au chocolat et... et... et...! Non! Je n'attendais pas de produits de luxe, mais un peu de poulet ou de pain brun... avec un bout de cheddar ou de mozzarella? Oublions ça. Donc, ce fameux Noël arriva envers et malgré moi et offrit aux enfants de magnifiques cadeaux que j'avais ornés de rubans et de choux. Les présents bien choisis leur confirmèrent (mieux que les marionnettes et les casse-tête que j'avais fabriqués) que le Père Noël existait. Ça, j'en ai pleuré de reconnaissance. Mais malgré le sauvetage de cette fête, malgré la joie de mes petits, j'avais en travers de la gorge quelque chose que je n'arrivais pas à avaler. Vu mon régime alimentaire, ça n'aurait pas été étonnant, mais c'était quelque chose de plus subtil, comme une sorte de colère contre l'injustice de la vie. Avant ce fameux samedi matin, je me sentais misérable, après je me sentais minable. J'en arrive à ce qui a provoqué la rédaction de cette trop longue lettre: mercredi le 8, vous avez reçu un pédagogue qui enseigne (là, je grossièrise) «la pauvreté» à de futurs professeurs. Son propos était d'un bon sens et d'une justesse formidables. Je n'habite pas les quartiers qu'il a nommés et décrits, mais il connaissait sa matière. En fin d'entrevue, il n'a eu le temps que d'aborder une autre partie de son sujet intéressant: l'attitude envers les pauvres. Je me permets d'élaborer pour lui... Saviez-vous que l'horreur peut prendre les traits d'un enfant qui vous veut du bien? C'est pire que le pire de vos cauchemars. Vraiment! Revenons à ce fameux samedi matin précédant Noël... Mes enfants jouent dehors... Trois adultes et trois enfants traversent la maison avec des paquets, ne prenant même pas la peine de retirer leurs bottes enneigées... Et comme au cinéma, je regarde passivement. Sur les visages des enfants qui avaient tous moins de douze ans, flottaient de mystérieux sourires remplis de religion catholique. De toute évidence, ils suivaient tous le cours de bénévolat 101 et les travaux pratiques avaient lieu chez moi. Donc, la fillette dosait religieusement une part d'abnégation et une part de commisération sous un «look full empathique», dirait mon fils. Et moi, qu'est-ce que je pouvais dire? J'avais l'insigne honneur de recevoir une Bienfaitrice épanchée sur toute la misère du monde que je semblais incarner à moi seule. Elle m'apportait SON aide inspirée par j'ignorais quoi! Elle secourait une famille pauvre, c'était en toute simplicité, non il ne fallait pas la remercier (et je te regarde le plancher entre deux battements de cils inspirés par la Bonté, le genre d'oeillade qu'on lance pour dire que ce n'est qu'une toute petite B.A. Non non, ne me remerciez pas! Je vous assure, si si si, un simple baise-main fera l'affaire...). Bon sang! Grâce à moi la sainteté allait lui tomber dessus! J'aurais voulu empoigner cette fillette par les oreilles et lui hurler que j'avais une formation universitaire pour qu'elle sache que je n'étais pas une conne, que j'élevais seule avec amour et compétence des enfants dont les notes scolaires même divisées par huit battaient les siennes, que je cuisinais mille fois mieux que sa mère, que ses parents et ses grands parents réunis ne pourraient pas me coller sur la majorité des connaissances allant des arts visuels aux mathématiques, en passant par la littérature, la diététique, l'histoire, la chimie, la sociologie, la psychologie, l'architecture, l'art de recevoir et la danse africaine! J'avais envie de lui faire savoir que ces mains-là qui résistaient à l'envie de l'étriper savaient fabriquer des meubles, coudre des vêtements si jolis, bricoler, peindre, dessiner, jouer de la guitare, qu'elles savaient apaiser un enfant malade, éloigner les cauchemars, rassurer et aimer, que cette «pauvre» qui se tenait devant elle était la preuve survivante que la vie N'EST PAS une ligne droite, aussi sûrement que des tours new-yorkaises peuvent s'effondrer, que des étudiantes peuvent être tirées à bout portant, aussi vrai que des emplois peuvent être rayés de la carte sans préavis, aussi réellement que... que... que... Mais j'ai dit merci. Je méritais de me laver la bouche avec du savon et de le manger ensuite, ç'aurait été bien fait pour moi! L'humilité est une chose, l'humiliation en est une autre! Plus jamais, plus jamais, plus jamais, je ne veux revivre tout ça! Je ne veux plus jamais être traitée comme... Depuis, j'ai trouvé du boulot et réaménagé ma vie comme j'ai pu... Ma situation est encore très précaire et à l'approche de chaque Noël, je revis la même bataille intérieure: nous offrir un «vrai» Noël comme tout ce que l'on voit: les vitrines, les pubs et les cadeaux? Ou nous offrir un «vrai» Noël comme tout ce qu'on entend? C'est-à-dire l'amour, le partage, la joie d'être ensemble? À chaque temps des Fêtes je relance mon p'tit coup d'essai... histoire de tâter le terrain: «Vous savez, mes choux, ce qui compte c'est qu'on soit ensemble, (je sais qu'on est ensemble 24 hres sur 24 et 365 jours par année, mais là je tâte) c'est le temps de le célébrer... hum! Ce qui compte c'est qu'on s'aime et... comme dans les films américains, vous savez mes chéris, quand tout le monde balance ses cadeaux par-dessus bord et se saute dans les bras?... Oui je sais, je comprends, j'ai pas pris l'avion et tu ne t'es pas perdu et il n'y a pas de méchants ici et... trèèèès bien...» Et là je craque de partout surtout du sourire, je suis mise à nue en moins de deux... où est donc passé ce FOUTU PÈRE NOËL BON DIEU DE M...? Plus jamais, plus jamais, plus jamais... oh non? Oui mais... Oui, mais non mais... Et si...? C'est à ce moment-là que le fantôme d'un Noël passé me susurre: «Souviens-toi des tomaaaaaates... Souviens-toi des pataaaaates... Souviens-toi des naaaaaa...» «Désolée mes amours, pour Noël cette année, maman ne peut pas vous offrir, hum... au sujet du Père Noël, vous êtes assez grands pour... (minois déconfis) très bien, d'accord TEMPS MORT!» Je réfléchis à deux cents à l'heure, mais mon choix est simple... Moi, leur sécurité, leur référence, leur capitaine, moi leur mère et leur père et toute leur famille à la fois si je craque? Si je baisse pavillon, si j'ai honte de moi et que je dérive? Ils le sentiront et perdront le cap et dériveront aussi et et et un p'tit bateau qui tient l'eau vaut mieux qu'un Titanic qui se frotte à l'iceberg perpétuel d'un certain samedi matin... Je déclare: «Pour Noël; crêpes à volonté! Aux chandelles et en pyjamas, dans mon lit si vous voulez. Pas de légumes, surtout pas de tomates, ça porte malheur à Noël. Et le sirop d'érable coulera à flot, peu importe qu'il soit numéro 1, 2, 3 ou 4 et quart, clair, épais ou brun foncé avec des mottons d'écorces et si vous voulez on va les gorgées de margarine fondante et de cet horrible sucre blanc raffiné, celui qui fait scroutch, scroutch entre les dents... et peut-être qu'il y aura même de la confiture ou même du Nutella, on sait jamais... Et pour rendre tout ça bien festif, du lait au chocolat!... Quoi? Sur les crêpes? Oh! Et puis pourquoi pas?». Je sais bien qu'avec autant de sucre dans leurs petits organismes ils vont rebondir sur les murs jusqu'à minuit, mais après tout, ça n'arrive qu'une fois par année... comme on dit. J'ai tenu bon. Je n'ai plus refait de demande d'aide. Il y a la pauvreté économique que je définirais ainsi: quand personne n'a la télé, personne n'est pauvre, quand tout le monde a un Playstation et pas moi, je suis pauvre. Les pauvretés, qu'elles soient intellectuelles, culturelles, musicales, philosophiques, nommez-en, comme la pauvreté économique, sont toutes relatives, comme les richesses. Mais pour moi, la véritable pauvreté, c'est l'absence d'espoir. Celui qui est sans espoir est un vrai pauvre, comme pauvre tout court. C'est maintenant que je me rends compte qu'en vous écrivant je me suis peut-être écris un peu à moi-même pour me rappeler de ne plus jamais laisser un regard ni une canne de tomates balayer mon estime de moi, et surtout de toujours garder espoir, même si je crève de trouille! Parce que les fois où j'ai vraiment «fait dur», ce sont les fois où j'ai perdu espoir, où j'ai perdu contact avec ce désir de vivre qui vient à nous faire défaut quand on en est arrivé à croire que notre vie n'en vaut pas la peine parce qu'on ne fait que survivre même si on travaille tellement fort. Alors aux pauvres «économiques», dont le garde-manger regorge de tomates en conserves, je dis: méfiez-vous! Aux autres pour qui le mot navet résume leurs Noëls passés, aux outsiders pour qui ce légume est un aliment festif et à tous les autres, je souhaite du fond du coeur de garder espoir. Et si votre pâté chinois a un arrière-goût de «pas le choix», dites crotte et faites des crêpes! Je termine ma lettre assise dans la cuisine où trône notre gros sapin odoriférant, c'est un vrai. Il est garni de nos bricolages accumulés au fil des Noël: cloches faites de gobelets de styromousse, de dessins découpés, d'oeufs décorés suspendus, de fleurs origamiques... Et savez-vous ce qui est étrange? C'est que tout ça ne parle pas de pauvreté, ni d'angoisse, ni de honte. Au contraire, c'est joyeux et rempli de beaux souvenirs; la bataille de boules de neiges à minuit, les sandwichs aux oeufs en forme d'étoiles, les guimauves grillées à la chandelle et collées dans les cheveux... les drôleries et les câlins... J'en ai le coeur tout réchauffé. Tiens? Il manque l'ange que j'avais «gossé» dans le p'tit navet tout croche! Il a dû s'envoler... Clara Volcano Radio-Canada n'assume pas la responsabilité du contenu de cette lettre.



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