Saison 1999-2000 | Émission du mardi 21 décembre 1999 | |||
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Hommage à ma collaboratrice de longue date, | ||||
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Josette était le pôle yin et moi le pôle yang de notre collaboration. Ensemble, nous avons préparé
des livres, et plusieurs émissions de Par 4 chemins. Josette avait
le génie de trouver des livres parmi un fouillis de plus de 5 000
à 6 000 ouvrages, quand c’était nécessaire. C’est une
collaboratrice à qui je dois beaucoup, et je crois nécessaire de
lui rendre cet hommage, étant donné qu’elle n’est plus des nôtres.
Je lui ai, hier, souhaité bon voyage.
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Célébration du solstice d’hiver 1999 | ||||
| Qu’est-ce que je racontais en 1991? |
Il y a toujours douze mois, il y a toujours les saisons, les solstices et les équinoxes. Il y a aussi le jour le plus court – nous y sommes – et le jour le plus long, autour de la fête de la Saint-Jean, qui sont les deux pôles, un peu comme le yin et le yang de l’année. Nous sommes arrivés à ce moment de l’année qu’on appelle le solstice d’hiver. Mais je me trouve aujourd’hui devant plus d’un choix : celui de ne pas trop me répéter, celui de dire les choses autrement, d’augmenter le contenu des années précédentes, et aussi, pourquoi pas, le choix de me répéter. Il faut dire que pendant 29 ans, j’ai eu abondamment l’occasion de me répéter à propos du temps des Fêtes. Mais avec Internet, je me trouve maintenant piégé : mon petit discours de l’an dernier, vous pouvez le retrouver sur le site de l’émission. Alors ça serait un peu fâcheux de le répéter, non? Il y a quelque temps, nous avions convenu que, de temps à autres, nous allions écouter l’enregistrement d’émissions précédentes qui avaient été engouffrées dans l’ordinateur en nous disant qu’un jour ça finirait bien par nous servir – toutes des émissions que vous ne pouvez pas trouver sur Internet. En fouillant un peu dans les archives de cet ordinateur – un vieux Mac qu’on appelle encore " l’ordinateur de Josette " –, j’ai retrouvé les propos que j’avais tenus en 1991 à l’occasion du solstice d’hiver. Je remercie cette merveilleuse collaboratrice qu’a été Josette des Trois-Maisons d’avoir trouvé le temps et l’énergie de cacher dans ce vieil ordinateur des textes d’une autre époque, qu’on peut à l’occasion recycler avec tendresse en pensant à elle. | |||
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Cette année – pour ce qui est de la région de Montréal, en tous les cas –, c’est peut-être l’absence de neige qui me donne l’impression qu’on est en train d’essayer de célébrer Noël comme en Floride ou quelque part au soleil. Cela me rappelle qu’à un moment, j’avais passé le temps des Fêtes dans le sud des États-Unis et j’avais été fort étonné de voir jusqu’à quel point on trouvait partout autant de décorations même s’il n’y avait pas de neige. Je peux vous dire que ça faisait très bizarre de voir des branches de sapin accrochées à des palmiers. En 1991, j’avais parlé de l’attente également. L’attente pour tout le monde, pour les enfants qui voient le Père Noël un peu partout. Les sapins, les décorations, les lumières, tout ça, c’est le décor de l’attente. C’est curieux car cela évoque, je le signalais déjà, la période dite de l’Avent, dans la tradition chrétienne. Au cours des quatre semaines précédant Noël, on passait par une période tranquille de jeûne qui symbolisait justement l’attente, l’arrivée du Messie, la délivrance par le Messie, en quelque sorte, en même temps qu’un espoir. | ||||
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La partie diurne commence avec le printemps, bien sûr, et son zénith correspond à la fête de la Saint-Jean. Puis les jours commencent à raccourcir, et très vite on arrive à l’équinoxe de l’automne et puis on entame le cycle nocturne, et petit à petit, on franchit le cap entre le fond de la nuit et le retour de la lumière. Savez-vous pourquoi on célèbre la fête de l’espoir de la lumière à minuit? Tout simplement parce qu’à ce moment-là on touche doublement le fond de l’année : celui du cycle de la journée et celui du cycle annuel.
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L’heure des bilans | ||||
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Cette année, c’est une période de réflexion sur notre temps au moment d’un triple virage : la nouvelle année, le nouveau siècle, le nouveau millénaire (avec certaines réserves quant à moi, mais nous n’allons quand même pas bouder notre plaisir pour ça). On trouve dans plusieurs publications, dans les émissions de radio et de télévision, et un peu partout des réflexions qui s’entassent comme jamais auparavant sur hier, aujourd’hui et demain. Les bilans, les utopies pour demain, les critiques pour aujourd’hui, les regrets ou les critiques pour hier, c’est un grand brassage. On ne va pas y couper parce qu’il y a trop de belle matière dans tout ça, sur le passé, sur le présent et sur l’avenir.
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J’ai fait quelques découvertes comme cette entrevue du philosophe français Clément Rosset, auteur de plusieurs ouvrages dont : Schopenhauer, Le Réel et son double, Traité de l’idiotie (ça peut être rigolo ça, tiens…), Principes de sagesse et de folie, etc. Clément Rosset est un personnage très intéressant, mais que je connais encore assez mal, si ce n’est que j’ai trouvé cet entretien qu’il a accordé récemment à un magazine extrêmement captivant : Lire.
Quand on lui demande " comment il voit le monde de demain ", Clément Rosset répond : " Je ne vois pas un monde de demain différent du monde d’aujourd’hui. " Si je fais appel comme ça à des gens qui vont nous parler d’hier, d’aujourd’hui et de demain, ce n’est pas pour vous imposer un point de vue, c’est pour vous stimuler un peu les neurones de manière à ce que vous vous interrogiez sur ces questions. Donc, pour Rosset, le monde de demain ne sera pas différent de celui d’aujourd’hui, et d’ailleurs, il n’est pas le seul à avoir cette opinion. " Il y a eu une accélération des techniques, mais je ne suis pas sûr que cette accélération continue au même rythme, dit le philosophe. Il est bien possible qu’elle se ralentisse et que nous ayons vu des changements plus spectaculaires que ceux du prochain millénaire. " D’autres diront exactement le contraire : qu’on va vers un avenir extrêmement spectaculaire du point de vue du progrès technologique, bien entendu, parce que c’est à peu près toujours comme ça qu’on l’entend. | |||
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" Je ne crois guère à un progrès de l’humanité. " |
" Je crois en revanche à un progrès de la légalité; il est possible que l’appareil juridique soit de plus en plus efficace et diminue une part de l’injustice. Mais c’est un progrès qui sera long et qui me semble toucher plutôt les mœurs que la nature humaine elle-même. C’est peut-être un peu pessimiste, dit Rosset – et c’est curieux qu’il dise cela, car il a plutôt la réputation d’être optimiste, en général – mais je suis bien obligé de constater les dégâts qu’a produit au 20e siècle la croyance en la bonté de l’homme et au progrès de l’humanité, et cela ne m’incline pas à un grand optimisme. " À un moment, C. Rosset parle de la dépression et du burn-out, qui sont des questions qui m’intéressent beaucoup parce que j’ai fait l’expérience du burn-out et que ça m’a donné l’occasion de faire un livre sur le sujet pour tenter, peut-être, d’aider les autres. Je trouve ça tout à fait tripant qu’un philosophe avoue avoir fait une dépression grave, qu’il en parle et qu’il s’explique sur cette dépression. Quand on lui demande : " L’expérience de la dépression a-t-elle modifié en quoi que ce soit [ votre] conception de l’existence? ", il répond : " Non. C’est comme lorsque vous avez les oreillons. Je considère que la dépression c’est une maladie un peu comme la grippe ou les oreillons, et une maladie ne peut pas remettre en cause une philosophie, à plus forte raison une philosophie qui prétend accepter toute la cruauté du monde. – C’est dire jusqu’où va son optimisme. – Dans le pire des moments, jamais je n’ai pensé : ‘ La vie est horrible ’ ", ajoute-t-il. Puis il parle des leçons qu’il a tirées de cette expérience. Ça me fait un peu sourire quand il parle de la première leçon de la dépression : " J’ai parfois imaginé que la déesse grecque qui punit l’outrecuidance des hommes avait mis le nez dans mon dossier et m’avait renvoyé ma philosophie dans la gueule pour que j’aille voir un peu ce que c’est que la douleur ", affirme le philosophe [rires]. C’est au moins à pouvoir dire ça après-coup que peut servir la philosophie... Puis il explique : " J’avais toujours pensé sottement que la dépression nerveuse était un terme inventé pour exprimer une espèce de faiblesse psychologique, un manque d’énergie. Maintenant, je suis persuadé du contraire […], que c’est le corps qui commande et il n’y a aucune énergie à opposer aux décisions du corps dépressif. La première leçon, c’est donc que la dépression nerveuse, ça peut arriver à tout le monde. Perdre le sens de la joie de vivre, pour quelqu’un qui n’a parlé que de ça dans toute son œuvre et sa vie, c’est tout de même un peu vexant, mais cela prouve que personne n’est à l’abri de cet ouragan. " La deuxième leçon est assez rassérénante, nietzschéenne même : si l’on arrive, non pas à triompher de la dépression, mais à vivre avec elle, quand ça ne va pas avaler un comprimé d’anxiolytique; quand ça va encore plus mal, prendre un petit verre de whisky, c’est d’une certaine façon une certification, une fortification de la joie puisqu’elle a réussi à résister au mal – et c’est ici qu’arrive cette citation de Nietzsche que j’ai toujours beaucoup de plaisir à redécouvrir – [ …] ‘ Tout ce qui ne me tue pas me fortifie. ’ " Tiens, on l’a employée cette formule, et il n’y a pas très longtemps. On voit parfois comme ça des formules qui se mettent à faire le tour. Je trouve que cette phrase a du vrai parce que, personnellement, j’ai été ébranlé par la dépression. Mais je suis sorti fortifié par cette expérience, et je suis toujours en vie comme vous pouvez le constater. | |||
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" C’est l’histoire d’un imprimeur qui a repris l’affaire de son père, qui est mort. Au lendemain des funérailles, il trouve une enveloppe qui porte de la main de son père la mention ‘ à ne pas ouvrir ’. Après avoir résisté six ans, il finit par violer le secret, et dans l’enveloppe il trouve 300 petites étiquettes destinées à la clientèle avec la mention ‘ à ne pas ouvrir ’ [rires] – C’est amusant parce qu’on oublie en chemin qu’il était imprimeur, l’astuce est là. Rosset commente : – " Je trouve que cette histoire illustre de façon saisissante la déception qu’il y a toujours à vouloir percer ce qu’on imagine être la personnalité secrète d’autrui, car je crois que cette personnalité secrète n’existe pas. "[rires] | ||||
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La définition de la sagesse, c’est l’acceptation du réel tel qu’il est, avec tout ce qu’il comporte. Il me semble que ça recoupe un peu l’ouvrage sur le dés-espoir dont André Comte-Sponville est l’auteur. Peut-être que ni l’un ni l’autre n’aimerait le rapprochement, mais qu’ils se débrouillent avec ça ! [rires] | ||||
" Je reproche au moralisme d’écarter de la sagesse qui est l’acceptation du réel. " |
Remarquez que je comprends que des gens
puissent dire que la moralité c’est l’idéal, et que l’idéal,
c’est de se représenter le monde différent de ce qu’il est, et qu’on
puisse entreprendre, dans ce sens-là, une démarche collective.
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" L’homme a un savoir en trop : les dieux lui ont donné la vie et, en plus, la conscience. " |
" Pourquoi ‘ mystère ’ ", lui demande-t-on. " C’est très simple de vivre quand on n’est pas instruit du tout, répond Rosset. C’est pour ça que nos frères les animaux supérieurs, comme les grands singes, ont une vie au fond très heureuse parce qu’ils ignorent le temps, ils ignorent nos conditions éphémères, tandis que l’homme a un savoir en trop : les dieux lui ont donné la vie et, en plus, la conscience. " Ainsi la
vie est la plus difficile des tâches, Oh
que j’aime ça! Pour conclure, Rosset cite Montaigne qui soutient que " philosopher c’est apprendre à mourir ". Rosset reprend la formule : " Il est tout aussi vrai que philosopher, c’est apprendre à vivre. La philosophie, c’est le savoir-vivre dans tous les sens du terme. " Au moment où l’on est en train de franchir ce triple virage dont je parlais tout à l’heure, il me semble qu’il y a là une belle leçon de vie, de mettre l’accent sur le savoir-vivre dans tous les sens du terme. | |||
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La troisième révolution de Bruno Lussato : l’humanisme | ||||
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Je vous ai parlé à quelques reprises de Bruno Lussato qui est l’auteur d’un ouvrage récent dont le titre est La troisième révolution. On va donc faire un petit bout de chemin avec l’un de ces intellectuels qui s’interrogent justement sur ce triple virage que nous sommes en train de prendre maintenant. Quelle est cette troisième révolution dont il parle? Le résumé de son bouquin, signé A. G., nous en donne un aperçu. " La première révolution était celle des hypermarchés qui déplacèrent l’énergie vitale des villes du cœur à la périphérie – la banlieue si vous voulez. La deuxième révolution fut gagnée par la micro-informatique qui a contrecarré l’hégémonie centralisatrice des ordinateurs mastodontes. – On ne se rend pas compte de ça, mais à une époque pas si lointaine, les ordinateurs étaient énormes : destinés au contrôle d’une poignée d’individus extrêmement qualifiés, les informations transmises n’auraient jamais été accessibles à nous, du commun des mortels. Puis, tout à coup, les ordinateurs sont devenus des outils à la portée d’à peu près tout le monde. Ça change la donne, si vous voulez.
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C’est un peu en opposition avec les propos que tenait précédemment notre ami Clément Rosset – ce qui est tout à fait dans le ton de l’émission : on n’a pas d’opinion arrêtée, on va d’un côté et de l’autre, puis on essaie de penser à la valeur de ces réflexions, mais sans nécessairement les adopter avant de les avoir digérées. Pour Lussato, donc, la solution c’est l’humanisme, alors " il énumère les dangers qui menacent l’avènement d’un monde civilisé et harmonieux ". Tiens, un autre optimiste… " D’abord l’effet de masse qui dépersonnalise, banalise, nivelle par le bas, concentre tous les pouvoirs (finance, politique, information, éducation... prédation). Vient ensuite l’effondrement des classes moyennes – ce n’est pas à vous qu’on va apprendre que ça se passe sous nos yeux et qu’on en est tous un peu et même parfois très victimes – (‘ Un nombre incalculable d’espèces sociales ont été décimées ’). " Troisième danger : les rigidités des mentalités et de la bureaucratie, poursuit l’auteur de ce résumé. Développons donc la partie droite du cerveau, celle de l’intuition, en même temps que la gauche, celle de la logique.. " Mais c’est un discours qu’on rabâche depuis les années soixante tant et tant que je ne sais pas si ça a ouvert les yeux des gens sur l’importance de stimuler l’intuition en même temps que la logique. Parce que la logique est beaucoup " trop sollicitée ", d’après Lussato, et que l’abstraction prend le pas sur le concret. Ce qui est étonnant, c’est que Carl Jung exprimait déjà cette opinion autour des années cinquante, quand il disait que l’abstraction était le piège de l’Occident et qu’il pourrait bien sombrer par trop d’abstraction. L’abstraction selon Lussato? " Le simulacre qui l’emporte sur l’original, la technicité et le prêt-à-consommer qui oblitère la culture humaniste. " Mais il ne dit pas comment on va pouvoir y arriver…
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