Saison 1999-2000 |
Émission du lundi 1er novembre 1999 | ||
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Halloween |
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Le lendemain de l’Halloween, j’ai vu moins de citrouilles " maganées " traîner sur les trottoirs que de par les années passées – ce dont je me réjouis fort, je vous dirai. Peut-être cela est-il dû un peu au fait que mon message a été perçu, à savoir que la citrouille est un aphrodisiaque . Tout s’expliquerait! Ainsi, les citrouilles, de négligées qu’elles étaient, seraient appelées à devenir des symboles de jouissance érotique.
Souvenirs terribles Qui n’a pas vu l’horreur dans son enfance, dites-moi? On a tous connu, d’une façon ou d’une autre, la terreur dans notre enfance. Je me souviens qu’un jour je m’étais retrouvé seul dans une grange où il n’y avait pas d’animaux. Ah oui, un hibou et quelques chauve-souris et des hirondelles…oui, des bruits inquiétants dans le foin… des rats, qui sait? Des chats qui courent après ces rats peut-être? Des toiles d’araignées qui brillent sous la Lune et des portes qui grincent un peu, alors que siffle le vent. J’ai passé de longs moments totalement immobile et glacé au milieu de ce décor qui était devenu soudainement terrifiant.
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Dans l’esprit de l’enfant que j’étais, il y avait là tout ce qu’il fallait pour représenter une tête de monstre. J’avais cinq ou six ans, et le samedi matin quand tout le monde dort un peu plus tard, j’étais le seul à être éveillé dans la maison. Je risquais doucement un pas hors de la chambre quand tout à coup… Oups! je voyais ces gros yeux de verre qui me regardaient… Brrrr! Ce que ça me faisait peur! Mais plus tard, comme tous ceux de ma génération, j’ai fait la découverte de Bela Lugosi et son Dracula, de Frankenstein, de Nosferatu, etc. C’était tout autre chose. Ah! la belle époque du noir et blanc. Dans l’enfance, il faut permettre à la peur de se manifester de façon extérieure pour exorciser les objets intérieurs qui nous hantent et nous torturent. Ainsi, tout ce qui est peur confuse se trouve tout à coup cristallisé, rassemblé autour de ce personnage, de ce masque, autour de ce costume, de cette sorcière. Quand je pense que j’ai une amie qui se déguise en sorcière pour accompagner ses enfants à l’Halloween, encore cette année, fidèle au poste. Sorcière de mère en fille, pour ainsi dire.
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Photo : Stephen King |
Confronter la peur cela tient de la catharsis. Et c’est peut-être l’intérêt, entre autres, de la littérature que nous devons à Stephen King qui a publié 35 best-sellers. On peut dire qu’il est le croque-mitaine préféré de l’Amérique. Voilà des œuvres qui, paraît-il, s’adressent à l’enfant qui sommeille en nous et s’interroge, donc un peu à tout le monde. C’est un phénomène rare, du reste, parce que son public est âgé de 7 à 77 ans. Il est devenu le Tintin de l’horreur, si je puis dire. [rires] |
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L’univers de King fait appel aussi, d’une certaine façon, à notre inconscient en nous confrontant à " la Chose ". |
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TAUBES, Isabelle. " Stephen King ravive les frissons de notre enfance ", Psychologies, juillet-août 1999. |
Dans son article, Isabelle Taubes le décrit de la façon suivante : " Ce monstre, qui a élu domicile dans les égouts, fait périodiquement surface sous les traits d’un clown tueur grimaçant, chacun peut également le percevoir à travers le prisme de ses propres démons intérieurs : pour l’un, ce sera une momie aux yeux de goudron frais, pour l’autre, un oiseau monstrueux ou un loup-garou..." Ce que je vous communique est tiré d’un article consacré à Stephen King, que je me suis trouvé à lire pendant la fin de semaine de l’Halloween. |
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Catharsis est un mot grec qui veut dire purification. Aristote justifiait la tragédie – on la joue aujourd’hui avec des gants blancs mais, à l’époque, c’était assez sanglant, assez monstrueux à l’origine – en lui reconnaissant un pouvoir de purification. On se projette dans la tragédie et on en ressort purifié. Purgation est également un mot employé pour parler de catharsis. Il faut savoir que la catharsis, ce n’est pas l’orgie. En effet, l’orgia a été remplacé à un moment par la katharsis. Dans l’orgia, c’était la réalité crue. On tuait un ennemi, le sang pissait par tout, etc., mais la catharsis, c’est le jeu, le décor autour de cela, si je puis dire. Quant à la plupart d’entre nous, du moins je l’espère, nous n’en sommes qu’au jeu de la catharsis, à la démonstration, au costume, au masque, etc. À tout ce qui permet de véhiculer cette peur pour la libérer dans un but de purification, de purgation. |
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La mort pour fidèle compagne |
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Novembre… On pourrait dire que l’automne, saison du vieillissement, en est une qui s’achemine lentement mais sûrement vers la saison de la mort, l’hiver, tout en étant associée à la Toussaint où l’on se tourne vers l’au-delà, et le Jour des morts, demain, où la mort est dans l’air. C’est l’occasion de la confronter.
Dans la vie, il y a trois moments importants de confrontation avec la mort. Sauf quand on meurt, parce que ça c’est le moment le plus sérieux, le dernier généralement. 1. La première confrontation
se passe au début de l’adolescence. Ce n’est donc pas surprenant
que les
jeunes soient attirés vers une certaine forme de morbidité :
les films d’horreur, les jeux dégueulasses, etc. 2. La seconde confrontation avec
la mort se déroule autour de la quarantaine, au moment où
l’on arrive au
sommet de la montagne de la vie.
Au milieu de la vie, on se retourne pour regarder le versant qu’on vient
d’escalader et on peut voir aussi, de l’autre côté, ce
qui viendra ensuite – et laissez-moi vous dire que ça va
plutôt en descendant sur ce versant-là et assez vite merci…[rires]
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Les baby-boomers et la mort L’évolution des baby-boomers nous a permis de nous familiariser beaucoup avec le cycle de la vie, au cours des 29 années que nous avons passées ensemble. À travers leur propre cheminement, un peu tout le monde a participé et continue de participer à leur vécu. Les médias, d’ailleurs, en font grand état, car ils sont souvent sous la coupe des baby-boomers, et c’est très compréhensible. Il y a plusieurs années, on a commencé à observer que les baby-boomers, du moins certains d’entre eux, prenaient conscience de l’idée de leur propre mort. Les voici maintenant rendus, confortablement si je puis dire, à cet autre versant de la vie, ce qui est l’occasion d’une seconde prise de conscience de la mort et l’occasion également d’une confrontation avec l’idée de sa propre mort lorsque survient la mort des parents. Beaucoup de baby-boomers en sont là maintenant. |
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Je suis allé consulter certaines recherches que j’ai faites sur cette question, au fur et à mesure de ma propre évolution dans le cycle de vie. À propos, par exemple, de la nécessité pour le " guerrier ", c’est-à-dire l’homme ou la femme qui entreprend de vivre avec le plus de conscience possible sa vie, de passer par l’étape de la confrontation avec sa propre mort. Cette confrontation représente dans l’évolution de l’individu un moment crucial, l’acte héroïque, si vous voulez. De cette confrontation lucide dépend la suite, que l'on cherche très souvent à éviter : on ne fait qu’entrevoir vaguement l’éventualité de sa mort pour aussitôt détourner le regard et investir encore davantage dans toutes les formes d’activité extérieures afin d’échapper à l’angoisse. Je ne sais pas si vous avez remarqué ce phénomène curieux : lorsqu’on pense à la mort, il s’agit toujours de celle des autres. La vieillesse, avec les années, on arrive à la percevoir comme quelque chose qu’on devra vivre éventuellement, mais la mort… Au cours de la fin de semaine, alors que les médias faisaient état de la mort d’un coureur automobile, je me faisais l’observation suivante : comment se fait-il que les autres continuent quand même de courir? La mort est troublante mais il s’agit toujours de celle des autres, finalement. 3. La troisième confrontation.
C’est la recherche du sens de la mort qui va permettre de découvrir
dans la seconde phase, celle de la maturité, le sens de la vie.
Qui se trouvera désormais dans la continuité et l’apport
du guerrier à cette continuité. Car la maturité
suppose d’accepter la révélation
que le monde nous survivra. C’est une confrontation à laquelle
il nous faut procéder avec lucidité et avec courage,
également. |
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" La mort est notre éternel compagnon ", dit Don Juan, le chaman amérindien, à son disciple l’anthropologue Carlos Castaneda dans Voyage à Ixlan, paru aux éditions Gallimard. C’est toujours d’actualité ce genre d’enseignement. Le maître lui explique que la mort se trouve toujours à notre gauche, à une longueur de bras. " C’est le seul conseiller valable que nous ayons. Lorsque tu t’impatientes, tourne-toi tout simplement vers la gauche et demande conseil à la mort. Tout ce qui n’est que mesquinerie s’oublie à l’instant où la mort s’avance vers toi, ou quand tu l’aperçois d’un seul coup d’œil, ou que tu as l’impression que cette compagne t’observe sans cesse. […] L’un de nous deux doit demander à la mort de le conseiller et laisser tomber les mesquineries courantes des hommes qui vivent leur vie comme si la mort n’allait jamais les toucher. " |
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À partir de ce moment-là, le contrat entre le maître et son disciple est clair : pour devenir un guerrier, un homme de connaissance, il devra désormais modifier l’organisation de sa vie et, avant tout, apprendre à tenir compte de cette compagne qu’est la mort. C’est désormais le sens de sa mort qui va permettre au guerrier de renouveler le sens de son action. La confrontation de l’éventualité avec sa propre mort est d’autant difficile à notre époque que la mort a fait l’objet, depuis le début du siècle, d’une véritable occultation. C’est un phénomène unique dans l’histoire, d’ailleurs : la mort devenue tabou. Autant qu’on le sache, nous faisons partie d’une civilisation qui serait la première à ignorer à peu près complètement la mort. Tout se passe aujourd’hui comme si la mort n’existait pas : non seulement on cache la mort mais on étouffe le plus possible le discours sur la mort. Il aura fallu plus d’une quinzaine d’années pour que le discours sur la mort commence à être accepté dans les médias, pour qu’on puisse parler, par exemple, des soins palliatifs, etc. Il faut dire qu’auparavant, les baby-boomers se trouvant dans la première partie de la vie, le sujet ne faisait pas du tout partie de leurs préoccupations du moment. Il faut admettre que cette occultation a contribué grandement à faire de la crise du milieu de la vie, et des autres crises que l’on traversera plus tard, des moments difficiles à vivre, à notre époque. En tout cas, plus qu’elle ne l’a jamais été. |
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La pensée traditionnelle enseigne que ce n’est pas le corps qui a une âme, mais plutôt l’âme qui, à un moment, prend un corps pour franchir une étape de son évolution. |
Une question qu’on va maintenant se poser : La conscience individuelle survit-elle à la mort du corps physique? J’ai pelleté beaucoup de fumée à propos de cela et je crois utile de vous communiquer la réponse que j’ai trouvée pour moi-même à cette question, et la réflexion qu’elle m’a inspirée. Je tiens à préciser ici qu’en vous faisant part de ma propre conviction, je ne cherche pas à l’imposer à qui que ce soit. Considérez ma réflexion comme l’occasion d’une interrogation, d’un exercice sur le thème de la mort. Tous les grands moments de la vie, on les traverse seul. La confrontation avec la mort est une démarche solitaire. Il y a une phrase de Jean Cocteau que j’aime bien répéter et c’est : " L’amour n’existe pas. Il n’y a que les gestes d’amour. " Alors j’en suis venu à penser que la mort comme telle n’existe pas non plus. Ce que je veux dire par là, c’est que la conscience individuelle survit à la mort du corps physique. Ce qu’on appelle la mort ne serait qu’une étape de transition d’un plan à un autre. Autrement dit, rien ne meurt, tout se transforme. Cette conviction découle de la confrontation de l’éventualité de ma propre mort, qu’a suscitée la crise du milieu de la vie et qui m’a poussé à consacrer plusieurs années de ma vie à l’étude de cette question. La pensée traditionnelle enseigne que ce n’est pas le corps qui a une âme, mais plutôt l’âme qui, à un moment, prend un corps pour franchir une étape de son évolution. L’âme devient alors prisonnière du corps physique et de la nature humaine, pour faire l’expérience d’une incarnation au plan matériel. De ce point de vue, ce serait donc ici, au plan physique, que nous serions " morts " et sur le plan psychique, que nous serions " vivants ". Ce qui me fait dire que le sens de la vie se trouve dans le sens de la mort. Il n’y a pas très longtemps, je vous parlais de courage, à propos, entre autres, d’un ouvrage de Vladimir Jankélévitch. Ce dernier y parle de la mort dans les termes suivants : " Du moment que chaque jour un peu de notre vie nous est enlevé, du moment que nous sommes en train de mourir chaque heure, chaque jour, le moment final où nous cesserons d’exister ne nous apportera pas la mort. Elle ne fera qu’achever le processus mortel. " Après avoir commencé cette émission par la terreur puis l’avoir fait bifurquer vers la mort, nous allons la terminer dans le plaisir. |
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| Michel Onfray plaide pour le plaisir | |||
" Le plaisir agit en boussole qui indique le nord éthique et magnétique. " Michel Onfray |
S’il est une mort dont on doit se méfier, c’est bien de la mort dans la vie. Elle peut survenir quand on vit d’une façon désastreuse et non pas hédoniste, pour reprendre le mot qu’emploie volontiers l’auteur Michel Onfray. Il souhaite qu’on place sa vie sous le signe de l’indépendance absolue. " Vivre au présent, le vouloir dense en le sachant unique. La profession de foi, provocatrice mais vécue, d’un philosophe ", écrit-on en présentation d'un article de Michel Onfray dans le Psychologies de juillet-août 1999. |
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" Depuis l’apparition de l’homme et de la femme, le plaisir travaille les corps, c’est une vérité d’évidence, écrit M. Onfray. Tant qu’il existera des homo sapiens des deux sexes, il continuera d’imposer sa loi. Dans ses formes définitives, dans son essence, dans sa quintessence, il ouvrage les chairs, hante les âmes, donne la mesure et dirige l’action. L’observation des enfants suffit à rendre visible cette évidence, poursuit-il : le plaisir agit en boussole qui indique le nord éthique et magnétique. Il permet à chacun de tracer sa route, de chercher ce qui procure une satisfaction et d’éviter tout ce qui induit un déplaisir, une souffrance, une peine. " Dès le ventre de la mère – les éthologues témoignent, racontent et décrivent –, le plaisir mène la danse. Vibrations, émotions, perceptions, même sommaires, contacts épidermiques, flottements dans le liquide amniotique, caresses du muscle de l’utérus avec le dos du bébé, rythmes, percussions, proposent autant d’informations décodées par le filtre hédonique, puis classées en satisfactions ou en frustrations. " Vers la fin de son article, Michel Onfray prend position avec enthousiasme : " On évitera de croire à la révolution sociale, aux lendemains qui chantent, aux sociétés nouvelles qui permettent de réaliser le bonheur et l’épanouissement des individus. Redisons qu’une collectivité ne vit que de l’abdication à la jubilation des individus qui la constituent. Quelle que soit la société. Qu’on en finisse donc avec les solutions collectives. Qu’on renonce également aux thérapies qui permettent aux charlatans de tous bords de vendre des solutions inappropriées : des gourous de sectes aux psy incultes et incompétents […] – etc. |
" Il faut restaurer la tâche de la philosophie antique… " Michel Onfray |
" La philosophie propose des possibilités et des formules multiples pour que chacun trouve sa voie et construise son plaisir. Qu’on songe aux pythagoriciens, aux cyniques, aux stoïciens, aux cyrénaïques, aux épicuriens, aux sceptiques, aux sophistes : tous proposent des solutions fondamentales pour la réappropriation de soi et la réalisation de son autonomie. " " Pour ma part, ajoute Onfray, je tâche de construire, livre après livre, une éthique hédoniste qui suppose d’abord qu’on évite de mettre son existence au service de tout ce qui l’entrave sur le terrain des plaisirs. Première maxime :
" À chacun d’inventer les formes qui lui permettront de ne pas brader son plaisir. Ne pas mettre son existence dans les fers quand on en a encore la possibilité. […] Que disparaisse le temps des âmes accablées, qu'advienne celui des corps radieux. […] " Le plaisir se conquiert à la manière d’une chasse, d’une quête ou d’une aventure. Réjouissons-nous, la tâche immense promet des jubilations vastes ! " Wow! Et c’est ainsi qu’on arrive à vaincre véritablement la mort dans la vie, plus précisément l’instinct de mort qui nous habite. Cela m’a paru s’imposer de vous parler du plaisir après avoir parlé de la mort. L’équilibre de la vie, c’est cela au fond. |
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