Saison 1999-2000 |
Émission du lundi 18 octobre 1999 | ||
|
De l'importance de l'admiration |
|||
![]() Michel Tournier |
À propos de l'importance pour les jeunes de trouver des modèles qui les inspirent, j'ai trouvé une citation très intéressante de Michel Tournier, le romancier français, qui se lit comme suit : " Je dis aux enfants que ce qui est le plus important dans la vie, c'est l'admiration. " Oui, en un sens, l’admiration c'est très important pour les enfants, que ce soit " pour la peinture, pour la danse, pour la musique, poursuit Michel Tournier. Même pour l'argent ou le pouvoir! Car un enfant qui n'admire rien ni personne, c'est vraiment affreux. " Quant à moi, je vous dirai que si je n'avais
pas eu dans mon enfance, un peu cahoteuse et difficile, des êtres
que je pouvais admirer, des
modèles, je pense que je m'en serais
très mal sorti… |
||
|
|
|||
| Cannabis : un champignon pour détruire le chanvre indien | |||
| " Protégez vos cultures, les champignons tueurs débarquent! ", Courrier international, N° 466, 7-13 octobre 1999. |
À plusieurs reprises, j'ai été appelé à prendre position sur cette question, à savoir que je suis pour la légalisation du cannabis. Plusieurs enquêtes (américaines pour la plupart) menées auprès de la population sur le sujet de la légalisation montrent que 60 % de la population partagent cette même opinion maintenant. Mais ce que je voudrais dire aujourd’hui à ce sujet – et rien d'autre que cela –, c'est jusqu'à quel point on peut délirer à propos de cette affaire. Par exemple…
Or, en avril dernier, le responsable de la police anti-drogues en Floride a décidé – et ce que je vais vous communiquer fera partie du bêtisier que je suis en train de monter sur la bêtise humaine – " de radicaliser la lutte contre ces cultures illicites ", en proposant, tout simplement, " d'arroser les Everglades avec un champignon qui détruirait le chanvre indien, mais préserverait – prétend-il –, les autres végétaux ". Oh Yeah? Déjà, les agences locales pour la protection de l'environnement ont fait état de la crainte qui est la leur que ce champignon puisse subir des mutations et s'attaquer à d'autres espèces végétales. Puis récemment, les journaux se sont fait l'écho de cette proposition, et les écologistes se sont indignés. Un groupe en faveur de la légalisation de la marijuana a même porté l'affaire devant la justice. Il en était d'ailleurs question dans le St. Petersburg Times, que je lis à l'occasion. On y parlait de guerre biologique et on suppliait les autorités de ne pas lâcher ainsi dans la nature le champignon tueur. Alors le bureau de lutte contre les stupéfiants en Floride s’est empressé d’affirmer que les médias avaient mal interprété les propos du chef de la police lequel, d'après eux, n’aurait jamais proposé d'asperger les marécages de ce champignon. Je serais tenté d'ajouter…il voulait juste faire peur au monde. J'apprends aussi, à propos de la Floride et de ce problème au sujet du syndrome du cannabis, que le plan d'éradication a beau être suspendu pour l'instant, " le ministère n'en continue pas moins de dépenser 23 millions de dollars par an en recherche d'agent biologique qui détruirait de manière sélective les plants de coca, dont on extrait la cocaïne, et de pavot, dont on tire l'opium ", explique le journaliste. On va se mettre à de nettoyer la Terre maintenant, sans s'inquiéter du tout des cultures paysannes et des habitudes culturelles des gens, bien sûr. Je pense à ceux qui seraient très en difficulté s'ils ne disposaient pas de feuilles de coca… Le responsable du financement américain de la lutte contre les cultures biologiques dit ici que " les plus gros problèmes avec un agent de lutte biologique classique surviennent quand on l'introduit dans un milieu écologique complexe. Ce qui convient dans un endroit peut se révéler inefficace dans un autre. " Le champignon est destiné à éradiquer le pavot, mais les principaux efforts du Ministère américain concernent une autre variété qui s'attaque aux plants de coca : cette espèce a été découverte alors qu'elle venait de dévaster un champ-test de coca. |
||
" Le champignon au cœur de la polémique est une variété de Fusarium oxysporum. Cette espèce parasite le système vasculaire de certains végétaux comme les bananes ou le blé, provoquant leur dépérissement, puis leur mort ", note Kurt Kleiner. |
|||
|
" La solution au problème des stupéfiants n'est pas de détruire les cultures. Il s'agit d'un problème de fond, d'ordre social, et ce n'est pas en tirant une balle en argent depuis un avion qu'on va le résoudre. " |
|||
|
|
|||
|
Inégalité : Des riches plus riches… des pauvres plus pauvres |
|||
ADLER, Alexandre. " Le bloc-notes ", Courrier international, N° 466, 7-13 octobre 1999. |
" Pourquoi les riches s'enrichissent et les pauvres s'appauvrissent. " Quand je me suis rendu compte qu’un dossier complet sur cette question nous était proposé dans le dernier numéro du Courrier International, je me suis jeté dessus – vous vous en doutez bien…
Échec? " Le seul véritable échec de la mondialisation, poursuit l'éditorialiste : la constitution, aussi bien à l'intérieur des sociétés les plus riches, l'américaine en tête même, qu'à l'échelle mondiale de poches de pauvreté, qui non seulement résistent obstinément à l'enrichissement général, mais ont également tendance à s'étendre, sinon à se figer, ce qui se traduit dans les statistiques par un progrès dans les inégalités de revenus. " J'aime bien voir exprimer clairement ce que tout le monde se dit tout bas, à gauche et à droite, ces temps-ci. Par exemple, lorsqu’il est question de l'obligation qui est faite dans le système actuel imposé par la mondialisation de faire face à une compétition de plus en plus féroce, qui favoriserait la fusion d'entreprises qui, suite à cela, peuvent réduire les salaires ou réduire le personnel. On appelle ça le progrès… C'est bien la raison pour laquelle, pendant que certains s'enrichissent d'autres s'appauvrissent. Mais il y a d'autres raisons également. La nouvelle économie favorise certains métiers de l'immatériel. En effet, on trouve de nombreuses offres d'emploi pour tout ce qui concerne l'immatériel – l'informatique en particulier –, au détriment de ceux de l'ancienne économie, ce qui n'a pas à être démontré… c'est l'évidence même. D'autre part, il y a la Bourse qui n'arrête pas de grimper, qui octroie des superprofits à ceux qui ont déjà un capital, aux chefs d’entreprise qui peuvent acheter des actions à l'intérieur même de leur compagnie, à certaines dates de l'année (cela s'appelle des stocks options). Tout cela, ce serait la faute à la nouvelle économie, prétend-on. |
||
|
|
" Il y a cependant une grande différence entre le boom actuel et la situation économique qui prévalait dans les années soixante – un boom également –, comme le notait Michael J. Mandel dans le Business Week (une publication new-yorkaise dont l'article a été repris dans le Courrier international). À l'époque, la croissance économique entraînait dans son sillage l'ensemble de la population. Dans tous les secteurs d'activité – de l'usine au système scolaire, en passant par la banque, les hôpitaux ou l'hôtellerie –, les revenus des Américains ont progressé au cours de cette décennie. " Aujourd'hui, en revanche, l'évolution des salaires est caractérisée par d'énormes disparités selon les secteurs de l'économie américaine. Les personnes employées dans les secteurs de la ‘ nouvelle économie ’ (logiciels informatiques, services financiers, médias, cabinets de conseil, etc.), ont généralement vu leurs revenus s'envoler vers des sommets ces dernières années. Celles qui travaillent dans l'‘ ancienne économie ’, en revanche, ont pour la plupart enregistré, compte tenu de l'inflation, une quasi-stagnation de leur rémunération. " " Les salaires effectifs dans la nouvelle économie ont progressé de 11 % depuis 1994, contre une hausse de seulement 3 % dans les autres secteurs ", note plus loin le journaliste. On parle aussi du problème des cadres, car " ces chiffres, écrit-il, ne tiennent pas compte des cadres, mais le même déséquilibre affecte toutes les catégories de la population active, du directeur général au représentant de commerce […]. " |
||
" Des perdants? Exactement comme à la fin du 19e siècle ", Courrier international, N° 466, 7-13 octobre 1999. |
C'est la question que l'on se pose dans la publication britannique, The Independent, dans laquelle on rappelle que, même s'il faut reconnaître qu'en réalité, on s'en sort mieux du point de vue économique que dans les années soixante, " il n'en est pas de même du point de vue social ". L'auteur établit une comparaison avec la fin du 19e siècle et la situation d’aujourd’hui. " Si le tableau économique semble toujours familier, dit-il, qu'en est-il du domaine social? " C'est toujours ça le problème… |
||
Dans The Prospect, un autre journal londonien, David Goodhart, explique qu’il ne faut pas penser en termes d'écart seulement : " ‘ justice sociale ’, ‘ égalité des chances ’, ‘ haute méritocratie ’ ont plutôt tendance à nous laisser tous perplexes, écrit-il dans un article intitulé " Les riches s'enrichissent? Là n'est pas le problème ". Penser en termes d'‘ écart ’ repose sur une image primitive et désormais défunte de la création de richesses. " On précise également dans cet article que maintenant " la pauvreté des pauvres n'engendre pas la richesse des riches, et vice versa ". Cette formule vient de ce qu'autrefois, dans un village minier par exemple, au 19e siècle, il était clair que la richesse du propriétaire de la mine était, d'une certaine façon, la cause de la pauvreté des villages. Ce qui n'est plus le cas aujourd'hui, mis à part certains ateliers clandestins. On appuie le propos en rappelant que " Bill Gates n'a pas fait fortune en exploitant les pauvres de Seattle "... On suggère ici finalement le fait que les riches sont un sujet distinct de l'amélioration des conditions de vie. Puis on ajoute, un peu ironiquement, que si l'inégalité dans le domaine de la santé est effectivement ce que nous voulons effacer, on n’a qu'à rendre les riches plus malades. [rires] Cela donne à réfléchir tout ça… Quand je pense au problème de certaines personnes qui se demandent comment dépenser tout leur argent! C'est grave… |
|||
|
|
" Aux États-Unis, on est revenu 100 ans en arrière, écrit Larry Elliott dans The Guardian (article aussi repris par le Courrier international), au prétendu âge d'or qui a précédé la Première Guerre mondiale, quand l'expression ‘ consommation ostentatoire ’ est apparue pour la première fois pour décrire les excès des Rockefeller et autres Vanderbilt. Aujourd'hui, des milliards de dollars sont engloutis dans des manoirs, des yatchs, des bijoux, des cigares, des montres et tout ce que ces personnes dont l'argent brûle les doigts ont envie de s'offrir. " De leur côté, la plupart des familles américaines ordinaires travaillent plus dur, simplement pour maintenir leur niveau de vie. Les femmes sont plus nombreuses à travailler à l'extérieur, pour compenser la baisse des revenus des hommes, et le cumul de deux, voire de trois emplois, se généralise ", poursuit Elliott. Puis, on rapporte la fameuse statistique que vous connaissez peut-être – il est bon de se la rappeler parce qu'elle est troublante – à l’effet que " les Américains les plus riches – qui représentent 1 % de la population – ont vu leurs revenus plus que doubler depuis 1979. En 1973, le PDG d'une entreprise américaine pouvait espérer gagner 35 fois plus que le salarié moyen, aujourd'hui il touchera 200 fois plus. En comptant les plus-values réalisées avec la levée lucrative des stock-options, Michael Eisner, le patron de Disney, a encaissé plus de 565 millions de dollars (US) en 1997. – Je ne suis pas jaloux, remarquez, mais ça surprend un peu… – Et pourtant, Monsieur Eisner ne figure même pas sur la liste des gens vraiment riches. – J'ai assez de peine pour lui! Par exemple, si on pense à la fortune de Bill Gates qui, en 1998, avait été évaluée à 51 milliards… il y a tout un écart. Il est évident qu’il va falloir trouver une réponse collective à cette question de l’enrichissement des riches et de l’appauvrissement des pauvres. Il y a quelque chose qui ne fonctionne pas et auquel on doit trouver remède. Car même si les résultats du point de vue économique paraissent satisfaisants, c’est évident que du point de vue social nous sommes en pleine crise. Mais il y a aussi la réponse personnelle à considérer : si de nombreux emplois sont offerts par la nouvelle économie et que l’ancienne économie est de moins en moins généreuse (je parle ici pour les jeunes), il faut en tenir compte au moment de s'orienter dans la vie, bien entendu. |
||
|
Comment dépenser une fortune? Voici quelques suggestions Qu'est-ce que vous pourriez faire avec un revenu de 565 millions de dollars par an? Avez-vous des projets? Je vais vous donner quelques suggestions.
Et si Monsieur Eisner, qui a encaissé plus de 565 millions $ US en 1997, décidait de se procurer tout ce que comprend la liste que je viens de vous communiquer, ça n'affecterait pas beaucoup son portefeuille puisqu'il lui resterait encore 460 millions $ US. De quoi passer un bel hiver quoi! Parlons maintenant des résidences. Si vous rêvez d’un logement de standing à New York, sachez que vous devrez prévoir 2 153 dollars du mètre carré. Et je ne mentionne pas le prix des résidences luxueuses. Si vous pensez que c'est environ le prix que Bill Gates a payé au mètre carré pour sa nouvelle maison, vous vous trompez. Il a payé, tenez-vous bien, 24 000 dollars du mètre carré. |
|||
Dans ce dossier, il est question du problème de la fièvre du luxe. " Le tourisme haut de gamme a progressé de 130 % dans la première moitié des années 90, nous apprend Larry Elliott. La fièvre du luxe gagne les niveaux inférieurs de l'échelle des revenus, provoquant un gaspillage de précieuses ressources et poussant les gens à acheter à crédit des biens que leurs finances ne leur permettent pas vraiment d'acquérir, écrit Elliott. (J'espère que tous les membres de ma famille sont à l'écoute…) " ‘ En d'autres termes, les choses dont nous pensons avoir besoin et celles qui nous sont proposées dans le commerce dépendent largement – voire entièrement – des choses que d'autres choisissent d'acheter, de préciser un certain professeur d'économie. Quand les gens au sommet dépensent plus, ceux qui se trouvent juste au-dessous dépensent inévitablement plus aussi, et ainsi de suite jusqu'au bas de l'échelle économique. Et, tout au long du processus, des versions plus simples de produits qui auparavant faisaient parfaitement l'affaire sont souvent jetées aux orties. " Voilà l'idée. Il ne faut pas se décourager. Dites-vous que l'argent ne fait pas le bonheur. Oui, oui, je le sais bien, cela aide à supporter la pauvreté… |
|||
|
|
|||
|
" C’est utile! " |
|||
![]() Félix Leclerc |
Félix Leclerc J'ai été amené récemment à évoquer un souvenir personnel et à faire un rapprochement entre deux époques, celle de mes débuts à la radio qui correspond à la Révolution tranquille, et l'époque d'aujourd'hui.
Yvon Deschamps Un samedi pluvieux de novembre, le hasard a fait que je retrouve mon ami Yvon Deschamps qui, comme moi, faisait la queue au cinéma. Une question m'est venue à l'esprit, je lui ai demandé : – " Est-ce que tu as bien connu Félix Leclerc? " – " Non, pas tellement. ", répond-il. Yvon me raconte alors qu'à l'époque de ses grandes tournées, il a présenté son spectacle à l'Ile d'Orléans où habitait Félix, qu'il n'avait jamais encore rencontré. Peu avant la représentation, le gérant de l'endroit vient informer Yvon Deschamps que Félix Leclerc était dans la salle. – " J'étais dans mes petits souliers ", se rappelle Yvon, et je me suis demandé s'il allait venir me saluer après le spectacle. " Effectivement, Félix était allé le trouver. Pour lui dire, en lui tendant la main : – " C'est utile. " Sur le coup, Yvon s'est demandé s'il devait le remercier. Que voulait-il dire au juste? Que sous-entendait cette formule? Yvon la croyait positive, ou plutôt il l'espérait, sans pourtant en être tout à fait convaincu. Alors lui et moi avons débattu de la question pendant quelques minutes, en attendant d'entrer au cinéma. Quant à moi, qui ai connu Félix à différentes périodes de sa vie, je puis vous dire que je n'ai jamais entendu cette formule dans la bouche d'un autre. Je dirai même qu'elle m'est familière, car elle vient de ce temps qu'on a appelé " La grande noirceur ". Alors qu'on assistait à une mobilisation des intellectuels, des artistes, et de tous ceux qui commençaient à relever la tête dans l'espoir de créer une société nouvelle. Et je suppose que " être utile ", pour Félix, cela signifiait que telle parole, tel livre, tel spectacle théâtral, telle démarche collective devait contribuer à la réalisation de ce projet de société. Avec le recul, je puis dire que cette démarche, du moins chez les esprits relativement éveillés, avait un sens car nous avions un but commun : " Sortir du bois ", disait-on parfois. C'était l'époque glorieuse, entre autres, de Radio-Canada. Quant à moi, je dirais que ce qu'on a appelé la Révolution tranquille , c'est devant le micro et la caméra qu'elle s'est vraiment produite – dans les mentalités du moins. Il fallait refaire le monde, c'est du moins ce que nous pensions et, dans cette perspective, tout devait être utile à la démarche. Il n'y a pas de doute dans mon esprit que Félix considérait que l'humour de Yvon Deschamps, avec le regard amusé et critique qu'il jetait sur notre monde, participait de cette prise de conscience utile. C'était la belle époque parce que nous avions un projet collectif. Est-ce dire que je regrette cette époque? Non, mais ce que j'en regrette c'est l'esprit collectif qui l'animait. Aujourd'hui, je ne vous cacherai pas que la présente époque me semble " drabe ", bien que certains estiment que telle opinion politique s'inscrit dans le prolongement de l'autre époque. Dans les mots peut-être, du moins pour certains, mais dans les faits c'est toute autre chose. L'incohérence règne. Comment expliquer, par exemple, que l'acharnement que l’on met dans le discours à propos de la langue française ne se traduise pas par un enseignement rigoureux de notre langue à l'école? Sans compter que notre réseau de bibliothèques serait le plus pauvre, paraît-il, des pays industrialisés, bien qu'on ait annoncé ce matin même qu'on allait l'enrichir de livres pour une somme de 14 millions de dollars. C'est déjà ça. Nous sommes maintenant à la veille d'un autre virage, celui du prochain millénaire. Pour ce nouveau siècle qui arrive, puisse-t-on prendre le temps d'être utile. Merci Félix.
|
||
|
|
|||