Saison
1999-2000
  Émission du jeudi 7 octobre 1999
   

L'homme n'est pas moralement bon…

D'après : BARRÈRE, Jean-Jacques & ROCHE, Christian. Tout fout le camp – Essai sur la morale,
Éd. du Seuil, Coll. " Le temps de penser ", 1999.

 

" Une réflexion authentique sur la morale ne peut être qu'à l'opposé d'une morale trop sûre d'elle-même, se contentant d'asséner des normes toutes faites. "

 

 

" Y a plus de jeunesse, y a plus de saisons, y a plus d'automne, tout fout le camp… ", chantait Mouloudji, il y a plusieurs années déjà. Et de continuer le même poète, ironisant sur tous ceux qui, à chaque génération, parce qu'ils sont devenus trop vieux, dénoncent l'inévitable faillite : " Y a plus d'enfants, y a plus de familles, y a plus de morale… " Décidément, ça en est fini de l'institution, de l'honneur et de la patrie. Comme il le disait dans son refrain : " Tout fout le camp! "

" En nos temps plus modernes de marche forcée à la mondialisation, disent ces auteurs, quand s'accroît le sentiment que des logiques économiques implacablement libérales mettent à mal les repères familiers, il y a des voix qui s'élèvent à nouveau pour dénoncer la décadence continue des mœurs, écrivent Christian Roche et Jean-Jacques Barrère dans Tout fout le camp – Essai sur la morale. Il y a bien sûr l'indignation suspecte de ceux qui veulent imposer leur ordre fascisant. Il y a aussi ceux qui, rêvant de l'idéal normatif d'une civilité paisible et respectueuse d'autrui exigent le retour d'interdits et de prescriptions – Ah! dans mon temps… – et qui, au nom d'une morale moralisante, en appellent à une répression renforcée.

" Mais comment peut-on croire sérieusement qu'à coups de bâton ou de leçons de morale, on pourra redresser des adolescents en souffrance supportant la mal-vie des familles déstructurées par la crise. L'apologie contemporaine de la morale, avec sa recrudescence d'essais et de traités ne cherche-t-elle pas à conjurer par la simple vertu du discours une certaine impuissance à résoudre les problèmes sociaux? " Bonne question. Ce paragraphe finit justement par " tout fout le camp ", ce qui est d'ailleurs le titre de l'ouvrage, un essai paru au Seuil dans une collection qui s'intitule " Le temps passé ".

On trouve de plus en plus de ces collections ces temps-ci. C'est une des solutions ou des réponses du monde de l'édition au fait que le livre devient de plus en plus cher, que de proposer des ouvrages moins coûteux à produire, mais qui peuvent être aussi significatifs tel que ce petit bouquin sur la morale.

On peut parler ou écrire au sujet de la morale, mais il est strictement impossible de l'enseigner. Les auteurs, qui rappellent que la vertu non plus ne peut s'enseigner, citent Aristote : " C'est par l'accomplissement des actions justes qu'on devient juste. À ne pas les accomplir nul ne saurait jamais devenir bon. Hélas, disait-il aussi, la plupart des hommes au lieu d'accomplir des actions vertueuses, ‘ se retranchent dans le domaine de la discussion et estiment que cela suffira à les rendre vertueux… ’ "

Ce qui me frappe très souvent lorsqu'on cite les Anciens, c'est de voir à quel point le monde a peu changé. Si on oublie les développements de la technologie – ce qui est beaucoup j'en conviens – il faut admettre que l'homme, lui, n'est pas tellement différent de ce qu'il était du temps d'Aristote. Discuter de morale, discuter de probité, d'honnêteté, d'accord… mais votre porte-monnaie, il est de quel côté?

" Nous sommes, en effet, poursuivent les auteurs, toujours prêts à démontrer aux autres avec les meilleurs arguments du monde, qu'il ne faut surtout pas mentir. Mais pourtant, dans la réalité de chaque jour, nous mentons. C'est qu'il y a, au fond, pas d'autre difficulté dans le devoir que de le faire... Il n'y a pas d'attitude morale digne de ce nom sans un éveil de la conscience rendant le sujet capable de porter un jugement personnel sur le bien-fondé de telle ou telle valeur morale. Il n'y a pas de vie morale possible sans réflexion préalable. – C'est curieux comme on retrouve souvent la raison comme la clé de tant d'énigmes.

   

" Or, réfléchir sur la morale, c'est ouvrir la porte à la discussion. C'est donner prise à l'hésitation et au doute, et c'est, même, s'interroger sur la nécessité d'une vie morale. C'est bien parce que la morale fait problème que la réflexion sur la morale excède la morale et concerne la philosophie. "

Les auteurs rappellent plus loin qu'on est entré dans une période bien matérialiste, très individualiste et que, par le fait même, on perd le sens de la communauté, de la solidarité entre humains. C'est de plus en plus l'ère du chacun-pour-soi, me semble-t-il. Et même chez les jeunes, ce qui m'étonne beaucoup. Je me dis que peut-être que les jeunes se retrouvent devant une situation telle, qui présente si peu d'ouverture, qu'ils en sont venus à penser : je vais me débrouiller par moi-même, tout seul.

Les auteurs citent aussi les Romains qui disaient déjà carpe diem : " Jouis du jour présent. "

" L'égoïste innocent qui n'agit pas contre autrui, mais vit absolument pour lui sans aucune gêne, ne peut-il pas s'écrier dans l'océan de son bonheur : ‘ Après moi, le déluge ’? "

Si je me retrouve à patauger dans ces eaux, c'est que ces temps-ci, nous sommes plongés dans l'interrogation sur les valeurs. Ah la morale! À un moment, ces auteurs parlent d'un conflit – inévitable je dirais –, entre deux aspects de la réalité : comment la morale bute sur le relatif par rapport à l'universel.

" La réflexion sur la morale est la prise de conscience d'un problème, avant d'en être la solution. Réfléchir sur la morale, c'est constater la relativité des comportements suivant les époques et les lieux, c'est identifier les valeurs et analyser les conflits de valeurs en jeu dans une situation vécue. – On en donne quelques exemples. – Ainsi des parents pensent ‘ bien faire ’ pour leur enfant, dans leur système culturel (et donc dans leur propre système de valeurs), en faisant exciser leur petite fille. Par contre, une telle pratique est inacceptable dans notre culture qui prône l'égalité des êtres humains et l'interdit de toute mutilation. "

Plus loin, Roche et Barrère rapporte un fait qui me chatouille un peu : " De même, il y a des peuplades où la mort des vieux parents est un acte de pitié – sinon de piété – filiale : pour éviter aux anciens les misères de la décrépitude. Pour les faire entrer avec toutes leurs facultés dans la vie future, on les ensevelit tout vivants. (brrr!) Alors que dans notre société nous nous faisons un devoir de prolonger la vie des vieillards presque au-delà de son extrême limite. "

" D'où viennent les normes morales? Des hommes? " demandent les auteurs. Je parlais tout à l'heure de l'opposition qui existe entre ce qui est relatif et ce qui dépend d'une culture en particulier, mais il y a autre chose également dont il faut tenir compte : ce sens moral que nous avons ou que du moins nous devrions avoir, et que nous devrions cultiver. " Y a-t-il une morale ou plusieurs morales? Autrement dit, la morale vaut-elle universellement ou seulement pour une communauté donnée, une ‘ forme de vie partagée ’ pour reprendre l'expression du philosophe Wittgenstein?

" En outre, choisissons n'importe quelle valeur : on en trouvera toujours une autre en opposition avec elle. La charité ou la bienfaisance, par exemple, peut entrer en conflit avec la justice. Une femme est enceinte, le fœtus est atteint d'une maladie grave, voire incurable. La charité peut conduire à une interruption thérapeutique de la grossesse. Mais la justice exige la non-discrimination entre les individus et le droit de chacun à la vie et aux soins appropriés. – Que faire? On trouve beaucoup de ces exemples qui sont discutés ces années-ci dans les comités de déontologie, entre autres.

" Le respect de la vie est un impératif n'admettant aucune exception. Pourtant, des personnes doutent qu'il faille prolonger l'agonie douloureuse d'un malade déclaré incurable et défendent la pratique de l'euthanasie comme une véritable mesure de charité humaine. "

Les auteurs sont allés chercher l'exemple suivant dans un roman de Roger Martin du Gard intitulé Les Thibault. Je ne sais pas si certains d'entre vous le connaissent. À une époque, plusieurs romanciers écrivaient des sagas familiales, et Les Thibault c'est un peu cela également. " Dans le roman de Martin du Gard, le Dr Thibault se plie aisément à la règle de déontologie médicale exigeant que tous les moyens soient employés pour prolonger la vie d'un malade. Ainsi, nous le voyons pratiquer l'acharnement thérapeutique chez un enfant qui souffre et qu'il sait condamné. Mais le voici un peu plus tard appelé à soigner son propre père, brisé de douleurs fulgurantes. Bouleversé par la pitié, il profite de l'absence de l'infirmière pour administrer à son père un poison le délivrant de la douleur, mettant ainsi fin à ses jours. " Quelle est la bonne conduite dans tout ça?

Un peu plus loin, Roche et Barrère abordent la question de l'humanité comme problème. Je trouve l'idée assez amusante, je dois dire. " La réflexion sur la morale s'impose d'abord parce que l'humanité, contrairement à l'animalité, n'est pas seulement un mode d'existence mais elle est aussi un problème [rires]. Voilà pourquoi l'animal reste toujours fidèle à sa nature. Le chien est toujours canin, le lion léonin. Seul l'homme peut trahir ce qu'il est ou devrait être. Lui seul peut se montrer inhumain. " C'est tout de même extraordinaire une réflexion comme celle-là…

Il me semble que ce soit parfois difficile de vivre avec certaines des réflexions de Nietzsche. On a l'impression qu'il touche à quelque chose d'important, mais on ne sait pas comment vivre avec.

Par exemple, lorsqu'il fait remarquer que " toute l'agressivité de l'animal est devenue chez l'homme culpabilité. Les instincts ne pouvant décharger leurs énergies à l'extérieur se sont tournées vers l'intérieur. Condamné à renoncer à son agressivité naturelle, l'homme s'est acharné contre lui-même. C'est avec cette intériorisation de l'homme – et peut-être aussi cette contrainte, je dirais – que s'est développée ce qu'on appelle son âme ou sa conscience. " Or, la conscience, estiment ces deux auteurs, serait née de la répression des instincts. Dès que l'homme donne libre cours à ses instincts, il fait de la culpabilité. Alors réprimer les instincts, c'est un peu ça la civilisation, mais c'est la civilisation qu'on accuse aussi de nous rendre malades.

   

" Mais comment guérir de la civilisation sans retomber dans la barbarie? ", s'interrogent les auteurs.

Si vous avez des enfants, ça me fait de la peine de vous dire ce qu'affirmait Freud quelque part dans son œuvre : " Le déplaisir est la seule mesure éducative. " Autrement dit, on ne peut éduquer sans qu'il y ait contrainte. Il faut accepter cela. Mais causer le déplaisir pour éduquer, c'est pénible. Le rôle n'est pas très sympathique, il me semble, et on n'a pas toujours envie de le jouer.

" Au-dessus des consciences individuelles, expliquent les auteurs, il y a la raison – Ah chère raison! On devrait, chacun de nous, écrire une lettre à sa propre conscience – qui permet à la libre conscience de trouver un accord entre elles – entre les consciences individuelles. – Cette raison, qui est d'abord le triomphe de la parole sur la violence, s'est élaborée à partir des mythes et des mystères pour se conformer aux exigences d'une cité démocratique Elle permet d'agir de façon positive, de réfléchir. Elle est capable d'instaurer des règles justes. Sans le droit et les lois positives justes pour limiter la liberté sauvage des hommes, sans l'affirmation de droits universels et fondamentaux pour tous les hommes, l'éveil d'une authentique conscience morale n'est pas possible.

" Le droit n'est-il donc pas le moyen et la condition d'une possibilité d'une vie morale? […] Tout le montre : les guerres, les massacres et leurs charniers, les chasses à l'homme sans cesse prêtes à renaître et, pis encore, le trouble plaisir que les meurtriers prennent à détruire le vertige face aux souffrances imposées aux victimes. L'homme, dès qu'il se croit impuni tire son plaisir du mal. " En doutez-vous encore? Lisez les journaux…

" Mais c'est bien parce que l'homme est capable de faire le mal qu'une réflexion sur la politique s'impose, poursuivent Roche et Barrère. Le problème est de contraindre l'homme en société à devenir un bon citoyen même s'il n'est pas moralement bon. "

   


     
   

L'incroyable déni culturel de la mort et du vieillissement

" Regarder en face notre propre vieillissement et celui de nos parents nous est très difficile. "  

" Qui d'entre nous n'a pas été sous le choc de voir un oncle, une tante, une mère ou un père finir tristement ses jours dans un centre d'accueil? Le déni que nous faisons de ces situations intenables n'a d'égal que l'immense culpabilité collective réprimée. Et une peur bleue de se retrouver dans la même situation. Cela n'a pas de sens mais c'est ainsi que le monde que nous avons organisé fonctionne. "

Cet extrait vient d'un article que nous devons à Paule Lebrun, qui est tiré de son ouvrage La déesse et la panthère : chroniques d'Extrême Occident, paru aux éditions du Roseau, il y a déjà un certain temps. Paule Lebrun est une personne que j'apprécie beaucoup, qui ne cesse d'accrocher le grelot et d'attirer notre attention sur tout ce avec quoi on devrait se familiariser.

D'après : LEBRUN, Paule :
La déesse et la panthère : chroniques d'Extrême Occident
,
Éd. du Roseau, 1998. Préface de Jacques Languirand

 
  • Un problème de société

Dans cet article qu'elle intitule " Les vieux de la tribu ", elle rapporte les paroles d'un personnage qu'elle a rencontré dans le contexte d'une recherche sur la question du vieillissement : " ‘ C'est incroyable de penser que les gens qui nous ont mis au monde, qui nous ont nourri, qui nous ont aimé subissent un tel manque de respect et de soins. ’ Elle commente plus loin : " La vieillesse n'est-elle que décrépitude et régression? Si nos vieux connaissent l'humiliation, l'amertume et le désappointement ce n'est peut-être pas un problème gériatrique. Si nos vieux se sentent vides, n'est-ce pas que nous avons une vision de la vie qui est vide? Il est temps d'utiliser notre sagesse pour repenser tout ce qui concerne le processus du vieillissement. "

Voir : Apprivoiser tôt la vieillesse

" ‘ Comment passer à travers l'incroyable déni culturel de la mort et du vieillissement? Comment apprendre à devenir, non pas de vieilles personnes qui sont un poids pour les jeunes mais des anciens qui ont une fonction sociale à jouer dans la tribu? Comment créer une société qui honore et respecte la sagesse ? ’ ", se demande une autre personne que la journaliste a interviewée.

" Point de vue intéressant, dit-elle, parce qu'il s'éloigne des définitions cliniques habituelles dans lesquelles est enfermé la question du vieillissement. Vieillir est une expérience existentielle qui paraît effrayante dans une société comme la nôtre, obsédée par la jeunesse. Regarder en face notre propre vieillissement et celui de nos parents nous est très difficile. "

" Si nos vieux connaissent l'humiliation, l'amertume et le désappointement, ce n'est peut-être pas un problème gériatrique. Si nos vieux se sentent vides, n'est-ce pas que nous avons une vision de la vie qui est vide? Il est temps d'utiliser notre sagesse pour repenser tout ce qui concerne le processus de vieillissement. "  

  • Comment restaurer la vieillesse

Plus loin, Paule Lebrun parle d'un colloque auquel elle a pris part et au cours duquel elle s'est familiarisée avec la question. Le thème principal en était : " Restaurer la vieillesse, afin qu'on ne la considère non plus comme un échec mais comme l'apothéose de la vie ".

" Comment peut-on en arriver à cela? " Elle fait alors intervenir un historien de la gériatrie, Henry Moody : " Tout l'accent est mis sur le négatif parce que nous n'avons qu'un point de vue matérialiste. Nous nous basons sur ce que nous voyons, alors que les acquis essentiels de la vieillesse sont intérieurs. " Et Paule de s'interroger : " Quelle est la partie manquante du puzzle? La sagesse. On tentait ici de faire réémerger pour 1 200 personnes la fonction du vieux sage. L'entreprise est colossale parce qu'elle suppose […] un réenlignement complet des valeurs de notre culture. La peau ridée, les cheveux gris, les chairs qui tombent… – Ah, cela me fait penser à tous les miroirs que j'ai cassés. Mais tout de même, j'ai aperçu dernièrement un nouveau cheveu noir et cela m'a beaucoup étonné [rires] toutes ces choses par ailleurs réelles nous masquent ce que le vieil âge peut aussi apporter en termes de paix intérieure et de vision du monde. "

" En continuant d'avoir une vision stéréotypée et irréelle du vieillissement, fait observer un participant, nous continuons d'avoir peur des changements qui affectent notre corps, en continuant aussi à résister aux transitions naturelles de la vie et en voulant occulter tout le territoire de la mort, on est en train de passer à côté des cadeaux les plus importants que la vieillesse puisse donner à notre culture en crise : une perspective mature et une vision spirituelle. – Ce n'est pas facile d'être vieux à cette époque-ci, parce qu'on n'est pas du tout supporté par la culture. Alors il faut mettre son pied par terre et prendre position. Mais cela ne va pas de soi.

" La redécouverte du pouvoir et de la fonction des vieux devient une question de survie quand, comme aujourd'hui, nos cultures sont constamment au bord du gouffre ", souligne Paule Lebrun.

   

  • Rite de passage et conception orientale de la vieillesse

À un moment, il est question du maître spirituel Ram Dass – qui est Richard Halpert en fait. On se rappellera qu'il travaillait, dans les années 60, avec Thimoty Leary alors qu'il s'était orienté vers l'expérience psychédélique, ce qui l'a amené à se tourner plus tard vers la spiritualité. Lors d'un séjour au Népal, il rencontre un ami népalais qu'il n'a pas vu depuis longtemps, raconte-t-il. " Ah comme tu as l'air vieux! ", lui dit ce dernier. La première réaction de Ram Dass a été typiquement occidentale, c'est-à-dire qu'il a eu l'air tout à fait débiné. " Mais il s'est rendu compte que son ami lui disait cela sur un ton admiratif. C'était un hommage, un compliment. En Occident, il n'y a plus grand rite de passage qui valide et donne du pouvoir à cette entrée dans le cycle de la vieillesse et de la sagesse. La retraite est plutôt vue comme le déclin de la vie sociale " , estime Paule Lebrun. Et qui dit déclin de la vie sociale, dit déclin de la vie…

" La conception orientale est très différente : toute sa vie on se prépare en quelque sorte pour faire face à la mort et on accède à la vieillesse comme on accède à un nouveau rôle, à un nouveau poste, écrit-elle. En Inde, par exemple, on ne devient moine qu'à 60 ans. De zéro à 20, on est étudiant. De 20 à 40, on s'occupe de la maison, des sous, des affaires. De 40 à 60 ans, on commence ses études proprement spirituelles. Et à 60 ans, on peut tout jeter par dessus bord, la vision est libérée et l'être devient libre de contraintes sociales. Même chose dans les sociétés traditionnelles. "

Paule Lebrun cite une personne très importante dans cette nouvelle conscience occidentale. Il s'agit de Joan Halifax, anthropologue transculturelle, spécialiste du chamanisme amérindien qui affirme qu'elle n'a jamais rencontré un chaman accompli âgé de moins de 60 ans. Elle cite également un rabbin qui disait : " ‘ Il y a un printemps, un été, un automne, un hiver. Certains sont au printemps, d'autres à l'hiver. Quand on arrive au seuil de l'hiver, on n'essaie pas de compétitionner avec ceux qui sont au printemps; on essaie plutôt de développer les outils propres à cette saison de la vie […], des outils contemplatifs. ’ "

" Tout l'art de vieillir consiste à accepter de passer d'un cycle à l'autre ", comme le rappelle Paule Lebrun plus loin. Elle fait remarquer qu'il y a autour de nous très peu de modèles de sagacité vieillissante. Et, bien sûr, ça ne s'apprend pas dans les livres mais par tradition directe, par quelqu'un de plus vieux qui en sait davantage et qui transmet à un plus jeune. " Les jeunes ont désespérément besoin de ce genre de modèles et de transmission directe. On a identifié cette rupture de continuité entre les générations comme une des raisons majeures de la perte du sens de la vie chez les jeunes. " Un autre point à retenir pour tenter de comprendre la question du suicide chez les jeunes.

" Il y a le déni que nous faisons de la vieillesse, mais il y a aussi la démission des vieux face à leur rôle d'initiateurs. – Il faut dire que la société ne les a pas préparés à cela. Elle les a davantage préparés à contempler leur montre en or… pour ceux qui en reçoivent encore. Car il s'en offre de moins en moins de ces montres en or pour signer la retraite. Je vous le disais: " Tout fout le camp! "

" Les Amérindiens considèrent leurs vieux comme des trésors d'expérience. Leurs femmes ménopausées deviennent des sages : ce n'est pas tant que la ménopause leur enlève quelque chose, c'est qu'elle leur permet d'accéder à un autre statut. " Cela me rappelle qu'au Japon, lorsque tel sculpteur, tel musicien, ou comédien, etc. est arrivé au sommet de son art, il entre dans la catégorie des trésors nationaux vivants.

   
  • Le droit des vieux

Plus loin dans son article, Paule Lebrun cite Maggie Kuhn. Avez-vous déjà entendu parler d'elle? Si vous ne la connaissez pas, je vous informe que c'est la fondatrice des Panthères grises.

" La terrible dame de 87 ans est arrivée sur scène soutenue par un aide. Elle s'est assise sagement devant le micro, minuscule paquet d'os tassé sur lui-même, et prit la parole. Une parole de Panthère grise : provocante, passionnée, rigolarde. Une voix cassée, chevrotante, où couve encore un incroyable feu. ‘ Speak with your mind, even if your voice shakes ’, nous a-t-elle dit. Dites ce que vous pensez, même si votre voix chevrote. Kuhn avait 65 ans en 1970, lorsqu'on lui a annoncé qu'elle devait quitter son poste de secrétaire en chef. On était en 70, le baby-boom virait le monde sens dessus dessous, la vieille dame indigne réunit cinq amies et fonda le mouvement des Panthères grises, qui allait devenir une institution américaine importante : jusqu'à 70 000 adhérents. Maggie deviendra la championne des droits des vieux et une incarnation de l'humour et de la vitalité du troisième âge ", de préciser la journaliste.

   

  • Les rôles possibles des aînés dans la sagesse amérindienne

Pour terminer son article, elle pose la question suivante : " Quels sont les cadeaux naturels de la vieillesse? " Pour réponse, elle reprend les propos de Joan Halifax concernant les rôles majeurs que les vieux peuvent jouer dans la tradition amérindienne, et elle en dénombre quelques-uns : l'enchanteur, le rêveur, l'initiateur, le conseiller, celui qui montre le chemin, l'historien sacré.

  • L'enchanteur. Le vieux sage est capable d'enchanter : par ses histoires, il favorise le rêve de ceux qui l'écoutent.
  • Le rêveur. Il peut rêver à haute voix quand la journée est finie et que la lumière descend et fait place aux ombres.
  • L'initiateur. Indispensable fonction de la transmission […].
  • Le conseiller. L'aîné peut être un conseiller individuel, ou celui d'un groupe.
  • Celui qui montre le chemin. La personne âgée est déjà passée dans le labyrinthe et en connaît les recoins.
  • L'historien sacré. Une vieille personne porte l'histoire dans ses os. "

Tels sont les cadeaux que nous réserve la vieillesse.

   


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