Saison
1999-2000
  Émission du mardi 5 octobre 1999
   

Les valeurs :
un sondage important à venir

   


Vous avez certainement entendu parler, depuis quelques jours, d'un sondage qui porte sur les valeurs d'aujourd'hui et qui a donné lieu à plusieurs commentaires.

Ce sondage a été fait par CROP, à la demande de la Société Radio-Canada et du magazine L'Actualité. Quant à nous, à Par 4 Chemins, les valeurs étant l'un des moteurs de notre émission, nous allons y revenir après avoir pris un certain recul. Et il est certain que ce sondage va contribuer à l'orientation de nos propos, dans la mesure où l'on peut supposer qu'il va nous permettre de mieux vous connaître et de mieux nous connaître également.

Dans la présente émission, nous allons justement brasser beaucoup de ces valeurs dont on parle tellement ces jours-ci, mais toutes réunies autour d'une interrogation dont l'occasion est le passage dans le troisième millénaire.

 

  


   
   

Le passage au 3e millénaire vu par...

D’après : WERBER, Bernard (Propos recueillis par VAN EERSEL, Patrice). " Mona Lisa et le club des cinq ", Nouvelles clés, N° 17, printemps 1998.

 


Bernard Werber

 



Bernard Werber, Jacques Lacarrière et Edgar Morin

Lorsqu'on parle de l'an 2000, on devrait d'abord faire une distinction entre le passage de la ligne du millénaire, qui est tout à fait symbolique, et le changement de civilisation que nous traversons qui, lui, est bien réel.

  • Bernard Werber : de 1 à 5 sur le Chemin de la vie

Bernard Werber, l'auteur du roman Les fourmis qui a remporté un succès absolument étonnant ainsi que son Livre du voyage, est l’un des écrivains interviewés pour le " Spécial 10 ans " de Nouvelles clés, qui est l’occasion d’un dossier sur le 21e siècle. Dans " Mona Lisa et le club des cinq ", il raconte une anecdote. Juste avant de vous la communiquer, je préciserai que c'est un ex-journaliste devenu auteur de science-fiction qui explore inlassablement l'univers de tous les possibles.

Une icône : " J'ai falli dire l'Enfer et le paradis de Jérome Bosch, mais plutôt La Joconde. Plus ça va, plus je comprends ce tableau. La Joconde, je crois que c'est une 5 idéale. Je crois que quand tu es intelligent, tu fais ce genre de sourire. L'humour, Mona Lisa ne pouvait pas appartenir à une secte. "


" Pour réfléchir à l'accomplissement de l'homme, un ami fort sympathique m'a raconté un jour une métaphore, paraît-il soufie, que j'aime bien,
précise-t-il, basée sur les chiffres arabes 1, 2, 3, 4 et 5. Le sens de l'évolution de la vie nous serait donné par leur dessin : le trait horizontal signifierait l'attachement; la courbe signifierait l'amour; et le croisement – la croix – l'épreuve. J’obtiens ceci :

  1. n'a ni trait horizontal, ni courbe, ni croisement, donc ni attachement, ni amour, ni épreuve. C'est le stade basique, on pourrait dire minéral, lié à rien, avant la conscience.
  2. a un trait horizontal – c’est l'attachement à la terre : la plante est enracinée dans le sol, sa courbe supérieure représente son amour pour le ciel et le soleil.
  3. n'a pas de trait horizontal, il est en mouvement permanent, avec deux courbes : c'est le stade animal qui vit dans l'amour et dans la peur, submergé par ses émotions – quand il aime, il embrasse, quand il a peur, il mord. Ce sont les deux bouches du 3.
  4. c'est le stade humain. Il comporte un croisement, la croix, l'épreuve – on connaît ça, le 4, à Par 4 Chemins, la croix, l'épreuve… initiatique bien sûr, dont on ressort grandi pour renaître à nouveau –, qui pourrait être : serons-nous capable de passer au 5? Le 5 est l'inverse du 2 : une horizontale supérieure – attachement au ciel –, une courbe inférieure – amour pour la terre. Le 4 tente donc de muter pour passer du stade animal au stade spirituel. (C'est là que je voulais vous entraîner… [rires])

" On sent bien, à tout moment, les forces d'immobilisme qui veulent nous figer dans le 4, voire même nous ramener au 3. Ce sont toutes les institutions, tous les systèmes à héritage, les châteaux forts… Ça va des sectes à certains groupes économiques. Ils n'agissent que dans leur propre intérêt, ignorant les soucis globaux… "

Toujours dans la perspective de l'an 2000, Werber poursuit : " Globalement, je suis pessimiste. Je pense que les forces du 3 sont exponentielles, alors que celles du 5, par le fait même qu'elles sont spirituelles, ne peuvent être spectaculaires, ni avoir de solution facile. En fait, il faudrait que j'accepte même la possibilité d'un retour au 3 – mais pour cela, il me faudrait beaucoup plus de sagesse et de maturité : quand je serai plus grand et intelligent, j'accepterai sans doute l'échec. (rire) "

Lâcher prise serait le meilleur moyen de réussir ? ", lui demande Patrice Van Eersel.

" Si toute l'humanité a envie de se suicider, je ne vois pas pourquoi il faudrait… répond Werber. C'est peut-être son destin, son karma global. Actuellement, ça me fait peur et je n'arrive pas à l'accepter, mais je suis conscient que c'est un manque de sagesse de ma part. Pour le moment, j'essaie surtout d'ouvrir des horizons. "

" Si nous arrivons à passer au 5, explique plus loin Werber, notre mérite n'en reviendra qu'à nous. Mais peut-être faudrait-il définir les vrais 5. À priori, je dirais qu'ils sont doués de tolérance, y compris, bien sûr, envers les 4 et les 3. Ils ne vont jamais obliger les gens à être des 5. C'est ça la spiritualité, et en ce sens, ils sont volontairement faibles. "

Qui a dit que les chiffres sans le signe du $ ne voulaient rien dire?

D’après :
LACARRIÈRE, Jacques. " Baroudeur des spères ", Nouvelles clés, N° 17, printemps 1998.
 
  • Jacques Lacarrière : attention au péril génétique!

Poursuivons notre réflexion à la veille de l'an 2000. Je me trouve maintenant en compagnie de Jacques Lacarrière qui est un écrivain très étonnant. Je vous ai parlé de lui à plusieurs reprises, en particulier à l'occasion de la parution de son ouvrage Le nouvel aujourd'hui, paru aux Éditions Lattès. Quelle est sa pensée à l'approche du prochain millénaire?


" Les vraies menaces me semblent être venues de ce pouvoir exorbitant que nous nous sommes octroyé de modifier la structure interne des êtres. "
Jacques Lacarrière

 


" Mon icône : Cette miniature du Sanctae hildegarde Revelartiones de Hildegarde de Bingen avec ce commentaire :
" L'homme a de la terre, la chair ; de l'eau, le sang ; de l'air, le souffle ; du feu, la chaleur. Sa tête est ronde à la manière de la sphère céleste. Ses yeux brillent comme les deux luminaires du ciel. Sept orifices le décorent, harmonieux comme les sept ciels. La poitrine, où se situent le souffle et la toux, ressemble à l'air où se forment les vents et les tempêtes. Le ventre reçoit tous les liquides, comme la mer tous les fleuves. Les pieds portent le poids du corps, comme la terre. L'homme tient la vue du feu céleste, l'ouïe de l'air supérieur, l'odorat de l'air inférieur, de l'eau le goût, de la terre le toucher. Il participe à la dureté de la pierre par ses os, à la force des arbres par ses ongles, a la beauté des plantes par ses cheveux. " (Honorius d'Autun, Elucidarium.)


  

" Des cauchemars ou des rêves, j'en ai, mais ils ne vont pas se manifester davantage à cause d'un symbolique passage de millénaire. Dans la série des craintes, disons que je crois moins aujourd'hui à un danger atomique qu'à un danger génétique. Les vraies menaces me semblent être venues de ce pouvoir exorbitant que nous nous sommes octroyé de modifier la structure interne des êtres. C'est un pouvoir faustien par excellence : si le diable, si Satan existait, il ferait des clones aujourd'hui. Ce serait vraiment la dérision de la création, si on veut se placer d'un point de vue théologique, puisque c'est la reproduction à l'infini de façon répétitive et industrielle d'un être qui, par définition, ne devrait pas être.

Chaque être humain est et doit être unique – du moins sur ce plan de la création –, et le clone est sa négation absolue : le clonage s'avère en cela satanique. […] Dans la nature, seuls les organismes unicellulaires se reproduisent à répétition. – C'est vrai, le sexe a été inventé par l'évolution pour qu'on aille au-delà de l'unicellulaire et dans la grande diversité, dans la complexité des individus. Par conséquent, le clonage est un retour à un stade primaire. – Alors faut-il qu'au terme d'une évolution millénaire on redevienne un bourgeon pensant? [rires] C'est peut-être la seule invention qui rassemble toutes les terreurs de la science-fiction de ce siècle, Orwell et Huxley en tête. "

Plus loin, il ajoute : " Mon rêve essentiel et qui n'a rien de secret puisque je le répète sans cesse aux collégiens et lycéens que je rencontre dans les classes où j'interviens en conférence, c'est que l'être humain prenne conscience que la Terre est un être vivant à qui nous faisons subir des dommages de plus en plus irrémédiables. "



" Mon icône : cette photo d'une sculpture de femme par l'artiste d'origine néerlandaise vivant au Vénezuela, Cornesil Zitman. Elle se trouve devant moi sur mon bureau et me fascine : elle est pour moi l'essence de la féminité. "
Edgar Morin

D’après :
MORIN, Edgar.
" Pensée en spirale ", Nouvelles clés, N° 17, printemps 1998.

" Le passage à ce troisième millénaire coïncide avec une montée de périls planétaires. "

Edgar Morin

 

 

  • Edgar Morin : progrès de la conscience… ou de l'inconscience?

J'ai le droit d'avoir des préférés ou plutôt des préférences. Parmi ces préférés, il y a, par exemple, Edgar Morin dont je vous ai parlé à plusieurs reprises.

Toujours dans le Nouvelles clés, on dit de lui : " Il restera comme le Descartes de ce siècle. " On fait allusion probablement au fait qu'il a publié sa méthode pour réfléchir à la complexité, en quatre volumes, un travail colossal. Je vous en ai parlé en son temps, ainsi que d'un autre de ses ouvrages intitulé Pour sortir du 20e siècle, qui va dans le sens de l'interrogation actuelle, et Terre-Patrie, aussi, tous parus aux éditions du Seuil. Et le voici qui s'interroge, à son tour, sur le sens de passer au troisième millénaire.

" C'est vrai que le passage à ce troisième millénaire – que nous imposons au monde, puisque d'autres cultures ont des calculs de temps différents (Là-dessus, j'aimerais redire à quel point nous sommes hégémoniques dans notre démarche de vouloir imposer notre vision de l'an 2000 à Israël, à l'Islam, au Japon, à la Chine, ainsi de suite : " On arrive, nous, dans le troisième millénaire. Nous, les occidentaux, les anciens Européens, les nouveaux Américains, etc. ")  Ce passage au troisième millénaire coïncide avec une montée de périls planétaires, donc pour toute l'humanité, périls qui se sont manifestés de plus en plus clairement depuis les années 80. On peut d'ailleurs dire que l'antagonisme ‘ bloc de l'Ouest- bloc de l'Est ’ a occulté pendant longtemps une partie de ces dangers.

Le péril nucléaire demeure et il s'est même multiplié puisque l'on peut fabriquer à présent des bombes atomiques de poche, le péril sur la biosphère s'accroît et on ne sait pas s'il est réversible ou pas; d'autre part, en même temps que se monte l'édification techno-économique de la planète, on voit les phénomènes de dislocation, de balkanisation, des repliements et, à mon avis, il y a une sorte de lutte gigantesque entre les forces de confédération et les forces de barbarie. – Je ne voudrais pas que vous pensiez qu'il y a là une allusion à la situation politique qui est la nôtre. La confédération au sens où il l'emploie, c'est dans le sens de rassembler, resserrer les liens, et la barbarie, c'est tout le contraire.

" Au niveau écologique, les conférences de Rio et celle de Kyoto, par exemple, essaient de créer une instance responsable internationale pour limiter les périls qui touchent la biosphère, mais tout est fait pour que ces entreprises restent embryonnaires et sans autorité. À tous ces niveaux, la situation est incertaine.

" L'angoisse fondamentale est que nous sommes à un moment où tous les problèmes fondamentaux de l'humanité ne peuvent être traités dans le cadre actuel, qu'ils soit sociologique, écologique et même intellectuel : il manque en effet une pensée à la hauteur du défi de la complexité du monde. "

" Toutes les pensées existantes sont fragmentées, compartimentées, manichéennes. Au niveau psychologique, non seulement les peuples ont du mal à se comprendre mais même au sein de la famille la compréhension ne passe pas ou rarement, et ne parlons pas du voisinage : il y a une sorte d'aveuglement généralisé. De plus, les structures de la société ne sont plus adaptées : on a libéré de travaux pénibles, mais on a créé du chômage qui est un fléau. Et toutes ces carences sont évidemment liées entre elles ", explique Edgar Morin.

Il s'interroge : " Est-ce que les forces de mort et de réintégration, les forces barbares pour résumer – et ce que je définis comme barbare ce n'est pas seulement la vieille barbarie qui s'est manifestée tout au cours de l'histoire humaine à travers les asservissements, les massacres, les tortures, les haines, les fanatismes, mais l'alliance de tout cela, avec une autre barbarie qui est technique, inhumaine, froide, quantitative, glacée qui est celle des technocrates, celle du calcul –, est-ce que ces deux barbaries-là, dont l'alliance a déjà produit le goulag et Auschwitz, vont submerger l'humanité pendant un temps et lui faire courir des régressions très grandes? Ou est-ce que l'humanité pourra surmonter ces périls et arriver à une sorte de mutation dans laquelle on arrive à avoir des formes associatives, des compréhensions avec un nouveau mode de pensée et de relation? "

Lorsque je lis Edgar Morin, j'ai l'impression de mieux comprendre ce que je ressens et que je n'arrive pas à mettre en forme au sujet de ce passage dans le prochain millénaire.

" Y arrivera-t-on? Voilà le grand problème, dit Morin : mon angoisse vient du fait que l'évolution du monde est très difficile à saisir, tout nous échappe, nous sommes pris dans des processus aveugles. Est-ce que la conscience de la civilisation, l'intelligence seront capables d'assurer une transformation de caractère radical dans laquelle il faut associer les forces de conservation et les forces de changement? Nous sommes aujourd'hui dans une période où, en Occident, l'on ne croit pas que c'est une révolution de type apocalyptique qui va purifier le monde : mais alors, il faut avoir la force de créer un monde neuf! L'exemple de l'URSS prouve que ce n'est pas facile….

" Pourrons-nous supporter cette grande épreuve décisive qui, évidemment, ne se situera pas en l'an 2000 exactement, mais sera l'enjeu du prochain siècle et peut-être même du millénaire? Toute la question est là. "

" Certains pensent que la rapidité des communications planétaires du style Internet nous sortira d'affaire : mais ces moyens sont profondément ambivalents. Depuis l'effort de l'informatique – que je préfère appeler ‘ computique ’ – il y a certes des aspects extrêmement positifs qui permettent des initiatives individuelles, des contacts, etc., mais la communication au sens technique n'entraîne pas ipso facto la compréhension qui est autre chose. – L'idée est de comprendre ce que dit l'autre, c'est cela, la prise de conscience.

" Or, la conscience humaine, souligne Edgar Morin, est quelque chose de fragile : c'est une petite flamme de bougie qui vacille avec les vents et qui peut s'éteindre, régresser. " Ça me trouble beaucoup cette image. Il parle aussi de la fausse conscience. " Par exemple, en ce qui me concerne, je crois en la nécessité d'une pensée ouverte et complexe qui puisse organiser la connaissance sans subir l'actuel chaos de données.

" La nécessité de cette pensée complexe progresse de façon diasporique à travers des individus que l'on retrouve dans les universités, les syndicats, chez les écrivains scientifiques… Mais ces individus restent isolés, même s'ils sont reliés, et ceux qui résistent au changement ce sont les grandes structures institutionnelles, les grandes structures mentales fossilisées sur leur savoir d'un autre âge. "

Edgar Morin arrive ensuite avec cette formule assez percutante : " Je dirais donc que les progrès de la conscience sont réels, mais que les progrès de l'inconscience sont aussi réels, et peut-être plus rapides. "

  


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