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Émission du mercredi 16 juin 1999 | ||
Lhéritage du XXe siècle | |||
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Nous allons jouer à un petit jeu, que je viens de trouver dans un magazine qui malimente très souvent en informations diverses, le Utne Reader. Il sagit dun " digeste alternatif " qui publie des articles parus, la plupart du temps, dans dautres revues mais qui véhicule certaines valeurs que lon pourrait qualifier d" alternatives ". On peut dire que cest un magazine extrêmement important. | |||
| Lattitude
qua le Utne Reader face au XXe siècle se résume à dire
que ça na pas été un temps facile. On rappelle Auschwitz, Hiroshima, le
goulag, Tchernobyl, le sida, etc.; sans compter la détérioration de lenvironnement,
le sentiment quont plusieurs personnes de souffrir daliénation, et
les guerres
un peu partout. Bref, ce siècle naura pas été de tout
repos. Vous me direz que les siècles précédents nétaient pas de tout repos
non plus. Cest vrai. Mais je trouve que le nôtre na pas, en tous les
cas, représenté un immense progrès. Et cest précisément le thème qui est
abordé dans le Utne
Reader qui suggère, en passant par le jeu proposé, de regrouper des inventions,
des créations ou des initiatives positives qui sont nées au XXe siècle.
Certaines ne nous intéresseront pas parce que trop américaines ,
on les mettra donc de côté. Le jeu consiste à se poser des questions : Quelles sont les valeurs, les expériences, les initiatives, les réalisations technologiques ou autres que vous souhaitez ou souhaiteriez emporter avec vous dans le troisième millénaire? Je profite de loccasion pour vous dire que, au cours de lautomne prochain, jaimerais revenir sur lhéritage de notre siècle, à partir de suggestions que vous me ferez soit par lettre ou par courriel. | |||
SPAYDE, Jon & WALLASPER, Jay. " The 20th Century : Whats Worth Saving? ", Utne Reader, Mai-juin 1999. Voir:
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Névroses, psychoses | |||
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Je vous parle souvent douvrages dans le but de vous familiariser avec les réflexions de certains auteurs. Et je me doute bien, du moins je le souhaite vivement, quà loccasion, certains de ces ouvrages vont se retrouver dans les rayons de votre bibliothèque. Ou comme livres de chevets, pourquoi pas? Les livres coûtent de plus en plus cher, il faut bien le dire, alors certains éditeurs ont eu la brillante idée de concevoir des collections bon marché, mais fort bien faite. En fin de saison démission, je tiens à vous dire tout le bien que je pense de cette collection dite " Les Essentiels Milan ". Jen ai déjà parlé à quelques reprises, mais je ne lai jamais fait avec autant de précision que je le ferai maintenant : on y trouve des ouvrages sur les métiers du cinéma, de lagriculture, sur Alfred Hitchcock, le Guide du Conseil économique et social, les mafias, la Chine daujourdhui, Surfer sur Internet, etc. | |||
Un " essentiel " : | |||
CARALP,
Évelyne.
| Jai sous les yeux lun de ses petits bouquins concis et faciles à parcourir. Celui-ci traite de Ces maladies mentales nommées folies : Il y est question de névroses, de psychoses et dautres troubles de lesprit. On y trouve un glossaire très bien fait. Je lis : " Le psychisme de lhomme est exposé à des maladies particulières qui affectent essentiellement ses pensées, son comportement et son mode de relation à lautre. Une souffrance morale souvent très intense les caractérise. " névroseJe vois ici que " lOrganisation mondiale de la santé (OMS) propose une définition universelle de la névrose par rapport à la psychose qui la caractérise comme manifestation des troubles mentaux nayant aucune base organique. Le sujet garde vis-à-vis de ses troubles une parfaite lucidité et ne confond nullement ses expériences subjectives et ses fantasmes avec la réalité extérieure. Le patient reste socialement adapté. " " La névrose, écrit Évelyne Caralp dans un chapitre intitulé " La théorie psychanalytique de la névrose ", est un mode de défense contre les sollicitations de la libido. Les pulsions sexuelles, chez tous les êtres humains, tendent vers lobtention immédiate dune satisfaction (principe de plaisir) qui ne se soumet pas aux règles de la civilité. En revanche, le Moi du sujet (principe de réalité) le Surmoi est entièrement dévoué à leurs exigences (règles morales, religieuses, éducation, etc.) " Ce quils expliquent finalement cest que, dans la névrose, on est à la recherche dun plaisir, mais on ne peut pas se laccorder parce quune partie de lêtre sy oppose. " Ces deux instances psychiques, poursuit lauteure principe de plaisir, principe de réalité sont fondamentalement contradictoires. " psychoseQuant à la psychose, cest différent : " La psychose est une atteinte globale de la personnalité " explique lauteure, et non pas une maladie de la personnalité. On donne aussi plusieurs sources dinformations utiles. La dysthymieOn parle à un moment dun symptôme canadien : (page 5) " Au Canada, une forme de dysthymie (dans le glossaire, on apprend que dysthymique " caractérise un excès de lhumeur, par exemple dans la manie ") se manifeste par le sentiment de possession par logre Windigo (qui est-il ?) qui mène le patient à lanthropophagie " Cela me paraît relever de la haute fantaisie mais si linformation est fondée, veuillez, je vous prie, men aviser. [rires] langoisseIl est question de langoisse. " Langoisse est ressenti par le sujet comme une perte totale du contrôle de la situation et de lui-même pouvant aller jusquau sentiment de mort imminente, de déréalisation et de dépersonnalisation. " Cest une vie, précise-t-on, qui est alimentée par la peur. Un petit dessin montre ici une jeune fille qui transpire beaucoup et se mord le bout des doigts en disant : " Je sens que je vais avoir peur et ça mangoisse " paranoïaEt la paranoïa. Savez-vous doù vient le mot " paranoïoa "? Para, " à côté de ", et noïa " lesprit " : paranoïa veut donc dire " ce qui se passe à côté de lesprit ". " Les personnalités dites paranoïaques sont en général très égocentrées, mégalomaniaques, obstinées, intolérantes, méfiantes, note Mme Caralp. Pour lentourage et les subalternes, les paranoïaques sont tyranniques. Ils acquièrent souvent des positions sociales importantes et ne souffrent pas de leur pathologie (ce sont les autres qui en souffrent). " [rires] | ||
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Marguerite Yourcenar : | |||
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Généralement, en fin démission du mercredi, on " recycle " certains auteurs et je me rends compte que la liste ne compte pas beaucoup de femmes. Je regrette, par exemple, de ne pas avoir parlé de Marguerite Yourcenar et de lensemble de ses ouvrages. Luvre au noir, pour ne nommer que celui-là, est extraordinaire. À un moment dans ce livre, Zénon, le médecin alchimiste a cette magnifique réflexion : " Qui serait assez insensé pour mourir sans avoir fait au moins une fois le tour de sa prison? " Comme on trouve de tout dans les nombreux dossiers que jai accumulés au cours des années, je suis tombé sur un document qui annonce : " Marguerite Yourcenar. Conférence organisée par la Faculté de droit de lUniversité Laval, 1987. Discours, 5e Conférence internationale de droit constitutionnel. " Le thème en était : Le droit à la qualité de lenvironnement. " | |||
Marguerite Yourcenar avait été invitée car elle avait, au cours de sa vie, pris position pour la défense des droits civils. Elle a aussi lutté en faveur de la paix, contre la prolifération nucléaire, pour la protection de lenvironnement. Sensible, elle était profondément inquiète de la détérioration de la planète : elle précisait déjà, à cette époque, quelle nétait pas certaine que nous navions pas déjà dépassé le point de non-retour. Madame Yourcenar fut lune des grandes prêtresses de la déesse Gaïa, un autre nom que lon peut donner à la Terre. " Depuis trois-quarts de siècle, rappelait-elle, les voix se sont élevées en faveur de ce qui nous préoccupe aujourdhui. Durant des années déjà, nous avons vu dans chaque pays ou presque, la crainte de la guerre, la crainte des révolutions ou quelquefois le souhait des révolutions; nous avons souffert du drame des classes et des races. Ces diverses craintes sont, pour ainsi dire, suspendues à une autre crainte, infiniment plus vaste, qui va grandissant : celle de la destruction de la Terre elle-même, exploitée, polluée par nous, celle de leau, de la surface marine, à peu près trois fois plus grande que la surface terrestre, que nous polluons chaque jour davantage; celle des nappes deau qui senfoncent davantage dans le sol et sy épuisent, et du fait dune exploitation déplorable; celle de leau retombant sous forme de pluie et entraînant avec elle des acides dévastateurs produits par des civilisations industrielles mal comprises; celle de l'air, avec ses alertes à lozone, des climats et des sols que nous dévastons grâce à la destruction des forêts humides de la zone tropicale; et enfin, celle de la superproduction effrénée de la race humaine, qui pousse inévitablement vers de nouveaux conflits, eux-mêmes destructeurs, et rend notre paix compétitive aussi dangereuse que la guerre. " Une autre de ces "prêtresses de Gaïa" fut Margaret Mead. Jai essayé, à un moment, de faire se rencontrer ces deux femmes extraordinaires : lune, un des piliers de la littérature et de la réflexion de notre siècle; lautre, un des piliers de la science. Car elles tenaient un peu le même discours sur la crise de lenvironnement. Elles sont toutes les deux parties avec le sentiment quon était loin davoir trouvé des solutions à notre problème mais que la situation était peut-être irréversible. Au cours de cette conférence, Madame Yourcenar, inquiète, faisait observer que : " Des forêts canadiennes à la campagne allemande ou française, de lInde au Sénégal, du Maroc à la Chine, partout, nous retrouvons cette immense marche en avant des déserts Justement, demain ce sera la Journée de la désertification de lenvironnement, je vous le signale , de la disparition des villages en faveur de villes qui néliminent pas, pour longtemps du moins, certains problèmes typiques des villages comme la rareté et la pollution de leau, qui multiplient les effets dune société de consommation qui est, en effet, une société de gâchage et qui aboutit, non seulement à une détérioration de la situation psychologique et sociale de lhomme, mais encore à une détérioration de la Terre. " Il me semble toujours que ce drame touche peu de gens. Même si votre présence bienfaisante ici, disait-elle en sadressant au public venu assister à cette conférence, nous prouve lexistence dans tous les pays dindividus préoccupés par ce drame nouveau qui na pas été jusquici à la mesure de lhomme. Le fait que le moindre scandale dun homme politique, le petit luxe barbare et excessif de quelques femmes dhommes célèbres comme les toilettes? ou les souliers de Madame Marcos la petite ou le remariage dune star , tout cela semble intéresser davantage les foules que ce drame de la terre, de lair et de leau dont nous nous occupons. Elle occupe davantage la première page des journaux et les médias, et peu de gens à travers ces petites nouvelles de la journée songent à la destruction irréparable qui continue au moment même où je vous parle de milliers despèces animales et végétales qui ont mis des siècles à naître et à se développer sous la forme quelles avaient hier encore. " " Nous savons par Platon, rappelle-t-elle plus loin, que lAttique une partie de la Grèce a été déboisée au cours des guerres entre Athènes et Spartes, en partie pour fournir des mats à la flotte des navires, et que cest vers cette époque que les sources et les nappes deau sont rentrées sous terre. Nous savons que les Îles grecques parmi lesquelles nous nous promenons en admirant leur beauté, leur nudité, leur blancheur de marbre, étaient en réalité peuplées jusquà leur base par des forêts, des buissons, des plaines couvertes de fleurs, dont nous parlent les poètes du 6e siècle. " Nous savons aussi, beaucoup plus près de nous, que les grands parcs de lAngleterre ne se sont jamais tout à fait remis, récemment, du fait que tant de grands arbres furent abattus pendant la Première Guerre mondiale pour servir à consolider les tranchées. Nous savons par Ronsard et les poètes de la même époque que certains des hommes de ce temps étaient sensibles à la mort dun arbre. " Plus loin, Mme Youcenar pose une question troublante : " Doù vient donc cette espèce dégarement de la conscience humaine? À mon avis, certes, de la convoitise qui désire profiter des biens terrestres le plus possible et dune espèce de méfiance envers les hommes dautres pays ou dautres races qui veulent les distancer dans certains domaines; du désir de tout utiliser pour aller jusquau bout de la richesse, pour construire un condominium là où il y avait un lieu paisible encore à létat original où des foules, les unes après les autres, finissaient par trouver un peu de fraîcheur ou de paix. " On devrait faire parvenir ce texte à ces gens qui caressent le projet de construire des condos sur le Mont-Royal et de réduire ainsi lespace vert de la Montagne Elle disait aussi, à un moment, que " la formule Terre des hommes est extrêmement dangereuse, [car] la Terre appartient à tous les vivants et nous dépendons, en somme, de tous les vivants. " Pour terminer, jaimerais vous communiquer cette histoire quelle tire du Tao Te King et qui semble très symbolique de notre situation : " Près dune vieille ville chinoise qui avait une belle colline, avec une belle forêt. Les habitants de la vieille ville étaient très contents. Dans un pays où il fait chaud, ils allaient chercher lombre et aussi quelques fruits; ils se promenaient, offraient des sacrifices aux dieux de la région et enfin, tout était bien. Tout dun coup, on sest dit : On a besoin dun grand édifice en bois, on va couper les arbres sur la moitié de la colline. " Il restait encore lautre moitié où les gens pouvaient se promener et personne ne se plaignait. Au bout de quelques années de plus, on a eu besoin dun second grand édifice et on a coupé lautre moitié des arbres sur lautre moitié de la colline. Les coupeurs darbres ont dit : Ne vous agitez pas! Ils reviendront En effet, ils sont revenus et au bout dune trentaine ou dune quarantaine dannées, il y avait déjà là une jeune forêt. Au bout encore dune dizaine dannées, on sest dit : Nous avons besoin darbres, coupons cette nouvelle forêt puisquelle revient. Elle est revenue, plus modestement. Et de nouveau, au bout de quarante ou cinquante ans, on la coupée. Cette fois-là, elle nest pas revenue et il ny a plus un seul arbre sur la montagne sacrée. " | |||