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Émission du mercredi 19 mai 1999 |
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Analogies symboliques
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LACHANCE, Laurent.
Au
sujet de ce livre, Laurent Lachance tient à préciser quil ne sert
pas seulement à interpréter les rêves, mais peut aussi être fort utile
pour comprendre les événements.
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Les associations avec le mot " crocodile " maintenant : " Crocodile : reptile/ corps horizontal (dissimulation)/ 4 courtes pattes (terre-à-terre)/, longue queue robuste (puissance)/ peau : écailles cornées (protection, insensibilité)/ très grande gueule (grande menace)/ dents très nombreuses (danger évident)/ marais, bord de cours deau (malsain, stagnation)/ nage bien, marche mal (dialogue avec linconscient)/ flotte, seuls les yeux et les narines sont émergés (guet, vigilance, espionnage)/ immobilité prolongée (patience, léthargie)/ vorace (gourmandise, goinfrerie)/ vit de 50 à 60 ans (bonne longévité)/ pas dennemi sauf lhomme (force invincible) [ ]. " Je tire ces informations tripatives dun dictionnaire dinterprétation des rêves dont Laurent Lachance est lauteur. Il y a déjà quelques années de cela, je vous ai parlé dun autre ouvrage quil a écrit. Je le trouvais très important et, encore aujourdhui, il ne se dément pas : il sagissait du livre intitulé Les rêves ne mentent pas. Dans la notice biographique qui accompagnait le livre, on écrit que certains ont qualifié duvre majeure cet ouvrage, et je dois dire que je suis de ceux-là. Laurent Lachance est un homme très intéressant : " Pédagogue bien connu au Québec pour avoir été lâme dirigeante de deux séries télévisées dimportance, Les Oraliens et Passe-Partout, il sest attaché à léveil de la conscience chez les enfants " écrit-on aussi. Il vient de faire paraître Rêves, signes et coïncidences, un dictionnaire dinterprétation dont je vous ai communiqué deux exemples. Cest en tant que " praticien du rêve " quil a poursuivi une étude qui sétend sur une période de 25 ans, dont un stock de 25 000 rêves personnels, plus quelques milliers quil a interprétés pour les autres. Cest une longue recherche. Il travaille beaucoup à partir de lenseignement de Carl Gustav Jung, un géant dans le domaine, qui occupe une place à part, à cause de la lumière qua jeté sur les rêves lapproche scientifique de ce célèbre psy. Au sujet de ce livre, Laurent Lachance tient à préciser quil ne sert pas seulement à interpréter les rêves, mais peut aussi être fort utile pour comprendre les événements. Sans doute, le grand Shakespeare avait-il raison de dire que le monde est fait de la même étoffe que les rêves. Il est possible de trouver des analogies si on se dit : en interprétant ma vie quotidienne comme jinterprète mes rêves, peut-être que jen serai très éclairé, et que je verrai des messages là où je nen vois pas pour le moment. Cest ce que fait observer Laurent Lachance dans son préambule lorsquil rapporte cette anecdote : " Il y a quelques mois, je rencontre une amie par hasard dans la rue. Nous entrons dans un restaurant prendre un café. Elle me met au courant de son travail de scénarisation sur les Acadiens. Je veux lui dire de ne pas oublier dinclure la très belle chanson Évangéline, lorsque la radio se met justement à faire entendre cette chanson. Nous en avons tous les deux des frissons. Cette chanson parle de lhistoire acadienne. Cette coïncidence parlait mieux que je ne laurais fait et venait confirmer la pertinence du projet de mon amie. " Mais il ne faut tout de même pas saffoler devant ce phénomène de la synchronicité, dont Pauli et Jung ont un peu approfondi la nature. " Depuis la mise en évidence de ce principe, on est en mesure daffirmer que ce qui nous arrive nous ressemble. Il faut accepter que la vie comporte une dimension un peu magique. Mais il serait plus juste de dire, corrige Laurent Lachance, que ce que nous faisons arriver nous ressemble . Nous sommes les causes inconscientes des faits que nous attribuons au hasard. Vous pouvez dire " relativement ", si lénoncé vous agace. La synchronicité nest rien dautre que le sens dun fait qui tombe au bon moment dans votre vie. " Les signes de jour, les signes de nuit, les coïncidences, etc. " Mais comment décoder ces signes? Les signes, comme les rêves, sont établis par le symbolisme. Il devient donc possible en recourant aux symboles de trouver le sens des faits qui nous arrivent ", explique lauteur. Et cest ce que cet ouvrage propose : de nous mettre sur la piste du sens de tel ou tel événement, grâce aux analogies. " Sil est vrai que les symboles sont très mobiles, ils ne reçoivent souvent quun sens strictement personnel, dit lauteur, il en existe un certain nombre qui sont universels. Pour tout le monde, monter un escalier ne signifie quand même pas le descendre! Le mouvement renvoie donc à une élévation, à un changement de niveau, à laccession à une autre conscience, à une relation avec le transcendant " Comme cest un homme de grande culture, les analogies contenues dans son ouvrage sont très riches. Vous rêvez à un château? " Château : superbe maison/ immense/ riche/ solide// ancien (origine)/ abritait roi, seigneur, prince, princesse, nobles (supérieur)/ contes, légendes (idéal, rêve)/ sur des hauteurs (élévation)/ accès difficile linaccessible et le désirable/ sécurité, protection/ force sacré/ transcendance du spirituel/ conjonction des désirs (prince et princesse)/ le centre, le Soi/ lidéal/ lieu clos où se prépare la totalité/ demeure de lâme/ point de repère du niveau des expériences de voyage astral [ ]. " Je trouve tout cela bien excitant et même les nomenclatures me semblent stimulantes. Par exemple, le mot " fuite " : " Fuite : peur/ défaite/ démission, retrait/ lâcheté, manque de courage/ évasion/ refus de responsabilité/ adversaire/ recul/ régression/ refus dune épreuve/ refoulement/ invitation à faire face/ esquive/ prudence/ besoin dun répit/ et comme si ce nétait pas suffisant, il ajoute Voir poursuite. " [rires] |
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La société du spectacle
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DEBRAY, Régis. Croire,
voir, faire : Traverses, |
Régis Debray est dune école de pensée, dune méthodologie pour être plus précis, qui, personnellement, mintéresse beaucoup : la médiologie. Dans son livre intitulé Croire, voir, faire : Traverses, il définit cette approche. " Tracer des diagonales est le plaisir du médiologue, affirme-t-il. Il ne pense pas droit. Non quil soit, dans sa démarche, tortueux ou tordu, non. Il y va franchement, mais de biais. À loblique. Ce qui le conduit à déambuler à travers champs des champs qui se jouxtent sans se voir , et à susciter des rencontres entre des arts, des métiers et des hommes qui dordinaire préfèrent signorer. " Ce livre fait partie de la Collection Le Champ médiologique, qui fait une place à cette pensée et tente détablir des recoupements entre les disciplines. Ce nest pas sans raison que je vous ai parlé auparavant de Laurent Lachance et de sa méthode dinterprétation, parce quil y a un recoupement très évident que lon peut faire entre les deux. Cela rejoint la méthode de créativité, qui repose sur la notion de pensée horizontale (lanalogie, créer des associations entre des sens différents, etc.) par rapport à la verticale (le haut, le bas, la hiérarchie, la logique, etc.). Pour Debray, cest le tracé des diagonales. Et cela donne de très bons résultats car ça permet tout à coup de revoir les choses dun tout autre point de vue. Il cite dailleurs le mot de Pascal : " Quon ne dise pas que je nai rien dit de nouveau, cest la disposition des matières qui est nouvelle. " |
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" Plus nous contemplons,
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À un moment, il est question de la société du spectacle, et lauteur réfère à la thèse du sociologue français Baudrillard : " Nous sommes dans une société du spectacle, la politique est devenue spectacle, etc. " Quand le monde entier est une scène, la question fait partie des sujets sur lesquels on doit sattarder, de plusieurs points de vue. " On peut sinterroger sur le spectacle en moraliste (corrompt-il ou améliore-t-il les murs?), en psychologue (quentre-t-il de suggestion hypnotique dans cette fascination?), en philosophe (quel statut pour lillusion entre le vrai et le faux?), en sociologue (peut-on concevoir des sociétés sans spectacles?), en thérapeute (de quelles humeurs intimes nous purge la catharsis?), en historien (comment ont évolué les arts dramatiques?), en dix autres postures encore. Laborder en médiologue, écrit-il, cest commencer par observer une certaine forme matérielle : mise en vue, accès au public, conditions découte, postures de vision. " Puis, il fait observer : " Les machineries de la représentation changent plus vite, hélas, que nos métaphores. " Cest vrai que le langage a beaucoup de mal à suivre la nouvelle technologie maintenant. " De la messe au procès, continue-t-il plus avant, en passant par le match de rugby, le peep-show, la danse, le défilé, la parade, le numéro, le spectacle joue sur une gamme élastique de coordonnées à géométrie variable : un rassemblement physique, actuel et non virtuel (comme devant la télé); une adhésion libre (les participants jouent de leur plein gré, et les spectateurs payent leur écot); un certain vis-à-vis entre les officiants et une salle, un pôle actif et un autre contemplatif (plutôt que passif : immobilité nest pas inertie, rappelle lauteur); une transposition fictive, ou la faculté dirréaliser, de mimer en deuxième temps des conduites humaines. Dramatiquement considéré, loffice religieux satisfait à ces quatre conditions; non la fête princière ni la guillotinade dantan, qui furent en leur temps des spectacles recherchés. Une exécution publique aurait aujourdhui des voyeurs ou des témoins, non des spectateurs : il nest pas sûr que le reality-show télévisé puisse facilement sannexer les décapitations au sabre dArabie Saoudite. " Bref, Debray fait état de toutes les formes de spectacle quon peut trouver dans notre société. Je suis conscient que, par moments, lécriture de Debray est un peu complexe et on peut parfois avoir de la difficulté à saisir chaque phrase dans son entièreté. Cest un ouvrage qui demande une certaine relecture. Pour lui, la dimension spectacle du monde est un plus. À la condition quon ne sy perde pas. " Le spectacle nous vole notre être , répète le moralisme moderne. Pourquoi? Parce quil sert de métaphore à la distance entre les hommes. " Cest un point de vue, et il croit quil existe un " bon usage des distances ". " Il me faudrait donc récupérer dans ma vie pratique la réalité que limaginaire du spectacle ma volé, dit-il; [ ] Plus nous contemplons, mieux nous vivons. Et comme il ny a plus de communauté immédiate sans protocoles dassemblée, que de sujet individuel sans médiations objectives, ajoutons : moins il y a de spectateurs, moins il y aura de citoyens. [ ] Nous croyons spontanément que symboliser, cest verbaliser. Et si cétait mimer? Pas seulement joindre le geste à la parole, mais signifier par gestes. LEsprit est pantomime , disait Paul Valéry (grand médiologue avant la lettre). Panto-mime : tout sexprime par le geste, tout est imitation. " Cest le rituel, si vous voulez. Il rappelle ici que " la technique a inventé lhomme comme le paraître a fait advenir lêtre. " Autrement dit, le spectacle est une façon dintégrer la réalité. " Rêver dune société sans technique ou dune société sans spectacle, cest rêver dun homme sans apprentissage sorti tout à fait des mains de Dieu en état de marche, par équipement anatomique et transmission génétique ", dit Debray. On comprend que le spectacle dans notre monde est un enseignement, une façon de prendre conscience de la réalité. |
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" ... à force dêtre proche de tout on ne discerne plus rien de général " |
" Grands sont les dangers du rituel spectaculaire quand il envahit une société comme cétait le cas dans le socialisme réel , où le tout-à-lÉtat pétrifiait la vie collective en fausses fêtes (défilés, parades, commémorations, remises de médailles, etc.) : ankylose et formalisme; immobilisme et compulsion répétitive; écrasement de lindividu sous des communautés factices. Mais non moins grands sont les dangers de lassèchement liturgique auxquels procède à présent le tout-marché. [ ] " Combien de temps le sentiment tragique de lexistence pourra-t-il survivre au défaut de tragédie contemporaine? Et le respect de la vie, ou la sacralité de la mort, à lévacuation des cérémonies funéraires, à lescamotage hospitalier des agonies, aux enterrements à la sauvette?, sinterroge Régis Debray, démontrant quil y a là, justement, absence de spectacle au sens du rituel. La promotion officielle de lexcellence désintéressée, dans lapprentissage scolaire, à luniversité, à la suppression de ces rituels républicains par excellence quétaient la distribution des prix, la collation des grades? " Tout cela a disparu et, pourtant, cétait une façon de vivre en société, de prendre conscience de limportance des gestes et des étapes que lon franchit. " Le culte du circuit court risque de court-circuiter les processus de mentalisation et symbolisation de la vie, qui peuvent freiner la barbarie, à défaut de léteindre. Le risque est quun trop de télévision transforme la réalité en une suite dincidents. Quà force dêtre proche de tout on ne discerne plus rien de général ", prévient Debray. " Il nest pas illégitime de se demander si aux religions séculaires dantan, qui écrasaient lindividu sous la cérémonie, na pas succédé une religion de lirréligion civile qui rabat lanimal imitant sur lanimal tout court. [ ] Civilisation, disait Valéry. Cest-à-dire un ensemble de comme si . Un effort, un processus, une éducation. Une dramatisation réglée des conflits. En clair : le passage sublimant du sacrifice humain à la brebis égorgée, puis à lex-voto. De la crucifixion à la procession de la Semaine sainte à Séville, de lexpiation par le sang à lexpiation des pénitents qui imitent les souffrances du Christ en portant sur lépaule un char doré de cinq tonnes. Le passage de la bataille rangée entre clans au match de foot entre équipes Cela devient une catharsis, pour ainsi dire , (qui peut toujours dégénérer , soit régresser à la pulsion de mort originaire). En résumé : la civilisation comme passage au spectacle et par le spectacle. " |
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Le retour des philosophes
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DE TONNAC, Jean-Philippe. " Huit questions pour penser ce temps ", Le Nouvel Observateur, 13-19 mai 1999. |
Cest la recherche de sens qui nous vaut ce retour et peut-être aussi le fait que lexplication psychologique, les analyses, etc., nont pas permis de résoudre toutes les questions, ou ont déçu, dune certaine façon. On revient donc à la philosophie en précisant que " cest plus quune mode, le signe dun manque que nie la science devenue inquiétante, que les idéologies politiques en panne ne peuvent combler. Existe-t-il encore des maîtres penseurs? " |
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