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Émission du lundi 19 avril 1999

Forêts :
L’Erreur mondiale

Je vais revenir à mon propos de l’autre jour au sujet du film, animé par Richard Desjardins, sur les coupes à blanc dans nos forêts.


Il m’a paru utile d’employer cette sortie qu’il a faite dans ce film – et dont tout le monde est devenu conscient –, pour élargir notre vision. C’est une occasion également de réaliser la fragilité de l’écosystème et l’importance des droits qu’ont nos descendants de trouver un environnement équilibré pour y vivre. Pour ne pas laisser s’endormir les consciences : car, en général, les autorités ont le sommeil lourd et cela entraîne parfois des réveils tragiques. Parfois, je ne suis pas loin de partager l’opinion de Groening sur les faux-jetons… Je vous en dirai un mot un peu plus loin.

Si quelqu’un d’entre vous connaît Richard Desjardins, vous pourrez lui communiquer cette citation qui me paraît tellement sympathique; elle vient de la grande sagesse chinoise : " Quand il n’y a plus d’arbres, il n’y a plus de singes. " C’est simple mais cela peut inciter à réfléchir. Continuez les coupes à blanc, et vous verrez les singes disparaître dans un temps record…

D’après :

MAYO, Carine. " Les forêts du monde malades de l’homme ", Ça m’intéresse.


J’ai sous les yeux un article
de Carine Mayo, intitulé " Les forêts du monde malades de l’homme " paru dans Ça m’intéresse. Fort bien illustré d’ailleurs, on y voit ces magnifiques forêts, tropicales entre autres, à propos desquelles on dit : " Près de 30 % des surfaces émergées sont constituées de forêts qui prennent les formes les plus diverses. Mais d’un bout à l’autre de la planète, ces écosystèmes sont menacés ", soit " presque 4 milliards d’hectares ", voilà ce que représente la surface forestière de la Terre. " Un peu plus de la moitié est constituée des forêts tempérées de la taïga, le reste de forêts tropicales. Un quart de ces [forêts tropicales] se trouve au Brésil. C’est dire l’importance de l’Amazonie – par exemple –, pour le patrimoine forestier mondial. "

Il semble y avoir une seule solution : se regrouper tous ensemble, ceux qui sont capables de le faire, et amasser un 5 $ par ci, un 10 $ par là pour acheter ces forêts, si on veut les préserver. D’autant que " les forêts tropicales abritent plus de 70 % des espèces animales et végétales terrestres! "

Actuellement, beaucoup de compagnies de recherches pharmaceutiques et autres, envoient des gens pour s’inspirer, emprunter ou carrément voler les secrets des chamans guérisseurs de ces forêts.

" La majeure partie de la couverture boisée du globe porte la marque de l’homme, qui a défriché et planté des espèces nouvelles. Seules quelques forêts originelles demeurent, notamment: en Scandinavie, en Pologne, à Madagascar... Au plan écologique, les surfaces boisées jouent un rôle important dans le cycle du carbone […]. Au plan économique, les forêts sont de plus en plus exploitées. L’accroissement de la population mondiale se traduit par des besoins de plus en plus grands en bois de chauffe, notamment pour cuire les aliments dans les pays en voie de développement. " Quand je pense qu’en Inde, ils utilisent depuis toujours des bouses de vache séchées pour faire cela, et que soudain arrivent des totos avec l’idée de désacraliser les vaches et faire cesser la cueillette du fumier, qui représente pourtant une économie de bois extraordinaire…

Il est aussi question de la consommation de papier qui continue d’augmenter, du défrichage par le feu, des cultures sur brûlis… " Cette destruction des forêts tropicales se traduit par un appauvrissement du sol déjà peu riche en éléments nutritifs. " Même si on peut se sentir impuissant devant tout cela, il faut rester nous aussi sur nos ergots, puis réveiller un peu tous les jours notre indignation et s’engager.

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Mort annoncée de la jeunesse :
" Vive l’individu! "

Comment est né le concept de jeunesse? Comme on le sait, à notre époque, il occupe toujours une place prépondérante. Bien que très récent, il a pris tellement d’importance que ça en devient presque obsessif. En même temps, le " jeunisme " entre en conflit avec la réalité, qui est celle du vieillissement de la population.


Le concept de la jeunesse comme tel, n’existait pas avant le 17e siècle, en tout cas pour ce qui concerne l’Occident, mais en Orient, j’imagine qu’il s’est produit la même chose. L’enfant de moins de sept ans n’avait pas d’existence sociale, dans le passé. Peut-être parce que les jeunes mourraient en bas âge en très grand nombre, dans ces années-là. Au-delà de sept ans, on les considérait comme de petits adultes en devenir, en somme. C’est seulement autour du 18e siècle, avec les Lumières (d’Alembert, Diderot, Voltaire et tous les autres), que la notion de progrès apportera un changement sur ce plan. Grâce à eux, on a reconnu à la jeunesse des qualités spécifiques, notamment d’invention. Rousseau a beaucoup parlé de l’éducation des jeunes.
D’après :

BOLLON, Patrice, CECCALDI, Paula, DIRICQ, Agnès & PRAZAN, Michaël. " Les frontières de l’âge ", Ça m’intéresse.


Le Romantisme, un peu plus tard, a ajouté à ce concept " un aspect plus tragique et déjà moderne, en faisant de l’adolescence le temps de la frustration, du ‘ mal du siècle ’, comme le font remarquer les auteurs d’un dossier paru récemment dans Ça m’intéresse. Mais le 19e siècle bourgeois rétablira la balance avec le modèle de l’homme mûr responsable et de la femme de 30 ans ". Il faut dire qu’au 19e, la femme de 30 ans n’était plus considérée comme une femme jeune : c’était une femme mûre, intéressante parce que plus complexe. Par exemple, on retrouve cela dans les romans de Balzac, qui nous la présente comme une personne arrivant presque à la fin de sa vie.

On parle du conflit de 1914-1918, en précisant qu’il a apporté " une évolution décisive ". " De retour des tranchées, explique-t-on, les jeunes se sont élevés contre la génération des vieux qui les ont envoyés [à la guerre]. Quant aux jeunes filles, elles découvrent que, contrairement à leur mère, elles peuvent être actives et autonomes. Pendant la guerre, les femmes étaient devenues plus actives, en remplaçant les hommes dans les usines, par exemple, ou en travaillant comme infirmières. Elles vont désormais vouloir un métier à part entière. La jeunesse devient synonyme de nouveauté sociale, de progrès des mentalités. " Et arrive, pour confirmer tout cela, les baby-boomers.

" L’afflux des baby-boomers fait de la jeunesse, dans les années 50, un marché qui a sa propre mode, sa propre culture et ses propres valeurs, lesquelles [valeurs] entrent en conflit avec celles des adultes et tentent de se faire reconnaître. La jeunesse devient alors une qualité en soi, la qualité même par excellence. " On reste encore dominé par cette conception de la jeunesse, pourtant vieille d’un demi-siècle, mais elle risque de se faire " brasser la cage " avec les années, car l’ensemble de la société vieillit assez rapidement.

Lolita fait des ravages, encore une fois. Vous vous rappelez, cette petite adolescente du roman célèbre qui est l’un des best-sellers de notre époque? J’apprends que ce mythe fait un retour à travers un film récent dont le titre est aussi Lolita. Dans la première version du film inspiré de ce roman, la jeune actrice s’appelait Sue : je ne me souviens plus de son nom de famille, mais j’ai découvert qu’elle avait maintenant 56 ans. Alors, messieurs, si ce souvenir vous agace encore, vous pouvez remettre vos pendules à l’heure... [rires] On peut y voir comme une recherche de modèle pour la jeunesse, mais en opposition avec la volonté de plus en plus manifeste, chez les baby-boomers, de ne pas prendre le virage du vieillissement trop douloureusement. On dit volontiers, par exemple, que Sharon Stone n’a jamais été aussi belle que depuis qu’elle a fêté ses 40 ans.

" La dictature de la jeunesse qui s’exerce dans nos sociétés, loin d’avoir des raisons uniquement matérielles, est d’abord aussi une question de valeurs ", rappelle-t-on ici. Par exemple, à propos de Lolita, saviez-vous que ce n’est pas dans nos régions que ce phénomène est le plus évident. " Au Japon, […] la ‘ collégienne ’ en habit d’école et en socquettes blanches est l’objet presque tarifé des fantasmes masculins. " Il y a beaucoup de jeunes personnes qui, apparemment, utilisent ce moyen pour payer leurs études.

Autrefois, au 16e et au 17e siècle, on attachait de l’importance à la maturité car on avait le sentiment qu’on ne pouvait rien faire de grand avant un certain âge. On ajoutait souvent dans le secret "…quand le désir devient moins impérieux et qu’on arrive à s’en distancier… " Je ne suis pas sûr que ce soit vrai… [rires] " Le mot de ‘ jeunesses ’ au pluriel équivalait à celui de folies dans l’expression : ‘ il (elle) a fait ses jeunesses ’. – Il faut que " jeunesses " se passent… – Non pas que, par le passé, la vieillesse ait été surévaluée. Contrairement à certains clichés, les sociétés de l’ancien temps n’étaient pas des sociétés de gérontes. La vieillesse y était volontiers raillée. " On peut d’ailleurs en voir quelques exemples dans la littérature, les pièces de Molière, etc.

En fait, au 19e siècle, le modèle dominant était celui de l’homme mûr. C’est ce qui explique que l’arrivée du féminisme ait été si brutale dans la mentalité des hommes. À cette époque, " étaient ‘ jeunes ’ ceux qui dépendaient encore de leurs parents et n’arrivaient pas à vivre par eux-mêmes. Ce qui fait que l’on pouvait être‘ vieux ’ beaucoup plus tôt, ‘  jeune ’ beaucoup plus tard que dans nos sociétés. […] La surévaluation de la jeunesse est un phénomène récent et avant tout, idéologique. D’ailleurs, il est à noter que toutes les sociétés totalitaires, utopiques, cherchant à faire table rase du passé, lui ont rendu un culte. " Par exemple, Hitler, Mussolini, etc.

À court terme, les années 90 ont l’air d’une reprise des années 60, qui tient un peu du Romantisme. " Le problème aujourd’hui, c’est que ce jeunisme entre en contradiction avec l’évolution du monde, font remarquer les auteurs. Les sociétés développées vieillissent; on parle de repousser l’âge de la retraite au-delà de 60 ans pour des raisons économiques. " À ce propos, j’apprends qu’aux États-Unis, ils envisagent de repousser à 67 ans l’âge de la retraite, et même 70 ans...

Avez-vous vu cette série Absolutely Fabulous? (Je ne sais pas quel en est le titre en français.) On dit qu’il est significatif d’un changement social parce que la mère fume des joints pendant que la fille prépare ses examens avec beaucoup de sérieux. Les deux mondes sont confrontés, mais à l’envers des années 60. On redécouvre aussi semble-t-il, " la valeur de l’expérience ". Est-ce possible! [rires] Tant que les baby-boomers étaient jeunes, l’expérience, pour eux, ne comptait pas… Mais plus je les vois monter dans l’échelle de l’âge, comme c’est devenu important le vécu!

Plusieurs entreprises considèrent encore qu’au-delà de 50 ans, un employé – homme ou femme – est mort sur le plan professionnel. Il y a un décalage, parce que, en même temps, dans d’autres entreprises, on fait revenir des gens plus âgés : " Dites donc, cette machine, on n’arrive plus à la réparer. Comment vous faisiez cela vous? " " On n’avait pas à la réparer puisque, nous, on ne la cassait pas… " [rires]

Le décalage se creuse entre nos valeurs et nos réalités – un décalage encore accru par l’effet des découvertes de la médecine, en quête de l’analogue scientifique du vieux mythe de la fontaine de jouvence. Nul doute que nos sociétés ne soient amenées à réduire cet écart entre réalité et représentations. – Toutes les pilules, les produits, qui vont dans ce sens. – La jeunesse n’ayant pas de définition physiologique – dit-on ici… – on peut être vieux et encore jeune, de même que jeune et déjà vieux. […] Les baby-boomers du début de la cinquantaine font du rock – par exemple Mick Jagger, ce voyou sympathique qui a plus de 50 ans – tandis que les jeunes découvrent le tango – mais ils le font d’une façon plus acrobatique… – C’est le monde à l’envers.

" Tout cela fait qu’on peut se demander si nos sociétés ne seront pas, à terme, forcées de substituer à une définition de la jeunesse par l’état civil, une autre définition plus psychologique et intérieure. " On dira peut-être un jour : " Lui, il est vieux, 90 ans, mais vous devriez voir tout ce qu’il fait! Mais cet autre, il est jeune, 30 ans, et vous devriez voir tout ce qu’il ne fait pas! " [rires]

De plus en plus, avec la question de la réduction du temps de travail, il s’agit de " trouver un autre sens à la vie que celui de la pure conquête matérielle. [Cela] suppose une plus grande fluidité des valeurs. Si les limites de la jeunesse physique ne pourront être indéfiniment repoussées, si la sénilité sera toujours perçue comme une dégradation, tout milite pour un élargissement de nos conceptions – comme si le but était désormais, quel que soit notre âge, de devenir nous-mêmes, des mi-jeunes mi-adultes sans complexes. La jeunesse est morte, vive les individus! "

Je trouve que c’est une formule très sympathique pour terminer un article.

L'ère des interminables adolescences

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Du Big Bang à la Terre,
en passant par Le genou de Lucy

Ah, le genou de Lucy… " Depuis que l’homme est conscient, ce qu’il est devenu entre 3 500 000 et 2 500 000 ans, il est atteint de cette angoisse de savoir d’où il vient, où il va et ce qu’il est. Tous les mythes d’origine de toutes les sociétés humaines ont, depuis, tenté de réduire cette angoisse en tentant d’y répondre. "

D’après :

COPPENS, Yves. Le genou de Lucy, Éd. Odile Jacob, 1999.

COPPENS, Yves. Le genou de Lucy, Éd. Odile Jacob, 1999.


Je me suis laissé séduire par l’ouvrage de Yves Coppens qui s’intitule : Le genou de Lucy. Elle serait notre ancêtre, notre cousine très lointaine. On s’est aperçu, en regardant de plus près le genou de cette Lucy, qu’elle pouvait marcher droit, comme nous : mais la coquine, grimpait encore aux arbres. Comme les Tahitiennes que j’ai vu aller décrocher les noix de coco, avec leurs jupettes en paille et les fleurs aux cheveux...

" La science […] nous dit que l’Homme, né du monde vivant né de la matière, sur la Terre, est né de la matière des étoiles et de leur longue genèse à travers un Univers en expansion, explique Yves Coppens. La situation de l’Homme apparaît donc d’une immense humilité. Mais elle nous dit aussi que cette matière inerte, omniprésente, s’est faite matière vivante, puis matière pensante, sur la Terre, atteignant ainsi, sur ce modeste support, le degré de complexité et d’organisation de loin le plus avancé que l’on connaisse. La situation de l’Homme devient ainsi d’une immense importance. […]

L’histoire de l’Homme qui est une partie de l’histoire de la Vie, qui est une partie de l’histoire de la Terre qui est elle-même une partie de l’histoire de l’Univers, poursuit le paléo-anthropologue; ce n’est par suite qu’un morceau d’une même histoire; or, on peut aujourd’hui raconter 15 milliards d’années de cette histoire, l’Histoire, raconter comment ce qui est fut. Et pourquoi 15 milliards d’années? Parce que c’est l’âge que l’on peut attribuer au plus ancien événement de l’histoire de l’Univers que l’on appréhende pour le moment. À ce jour, en effet, on ne perçoit pas bien ce qui s’est passé avant 15 milliards d’années.

" On sait, en revanche, qu’à cette date-là (extrapolée puisque le concept d’années a été construit sur la rotation de la Terre autour de son étoile – Terre qui ne naîtra que 10 milliards d’années plus tard –, avant que le temps ne se mesure à la palpitation de l’atome de césium) la matière inerte existe, qu’elle est composée d’éléments appelée quarks et qu’elle est chaude, très chaude, dense, très dense, très élémentaire et terriblement désordonnée. Mais très vite cette matière primordiale (en attendant d’en trouver une autre qui lui soit antérieure et plus simple encore) va se répandre et en même temps se compliquer. Les quarks vont en effet s’organiser en nucléons, les nucléons en atomes […]

" Vers 5 milliards d’années, 4 milliards 600 millions d’années, dit-on, le Soleil et son système vont ainsi naître et la Terre s’établir à une distance remarquable, au sens étymologique du mot, de son étoile, distance telle, en effet, que l’eau d’évaporation et l’atmosphère de dégazage qui s’y seront abondamment accumulés vont d’une part y rester respectivement liquide et gazeuse et, d’autre part, ne pas échapper à son attraction, la masse de la planète étant suffisante pour les retenir. " Et si tout cela était faux, nous ne serions pas ici pour en parler.

Pour votre information, l’auteur, Yves Coppens, est professeur de paléo-anthropologie et de préhistoire, et son livre Le genou de Lucy a paru aux éditions Odile Jacob (1999).

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Matt Groening
et le règne des faux-jetons

Je vais terminer en vous confiant que je suis en train de me familiariser avec la pensée de Matt Groening, le créateur de la famille Simpsons. Attendez de voir en quoi consiste sa philosophie…


Groening explique que sa démarche satirique lui est venue d’une forme d’indignation : " Je m’applique à confronter certaines règles non verbales de notre société. Et le message qu’on retrouve dans presque tous les épisodes des Simpsons se ramène à constater, en particulier, que les autorités morales de notre société n’ont pas en tête nos meilleurs intérêts. Les directeurs d’école, les professeurs, les ecclésiastiques, les politiciens, pour les Simpsons, sont tous des faux-jetons. "

Et il ajoute : " Je pense, pour ma part, que c’est un important message à transmettre aux jeunes… " [rires]

Accès aux versions enregistrées des émissions "Par 4 chemins" de Radio-Canada.

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