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Émission du jeudi 25 mars 1999 |
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Philosophie :
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Aujourdhui, jai envie de vous faire un aveu et, en même temps, de vous faire partager mon vif intérêt pour les définitions. Je trouve quelles sont particulièrement tripatives. Comme, par exemple, les définitions qui nous sont transmises par la philosophie. À ce propos, je puise souvent depuis quelque temps dans un petit bouquin que jai même apporté en voyage : Le Dico de la philosophie. Il sagit de louvrage récent de Bertrand Vergely, normalien, agrégé de philosophie, professeur à lInstitut détudes politiques de Paris et auteur de nombreux ouvrages. Celui-ci est publié aux éditions Milan, dans la collection " Les dicos essentiels ". |
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surfer dune définition à lautreOn peut ne pas être daccord avec les définitions proposées par lauteur. Mais, en ce qui me concerne, cela me fait plaisir et me rassure de me retrouver devant elles. Mon père avait lui aussi cette manie : le soir, il lisait souvent de ces gros dictionnaires et samusait à les comparer les uns aux autres. Il sapercevait ainsi que les dictionnaires ne sont pas neutres, pour ainsi dire. Quant à Bernard Vergely, il nest certainement pas neutre non plus : mais sil a des opinions, il sefforce dêtre aussi objectif que possible. Parcourir cet ouvrage, cest un peu comme surfer sur Internet : vous lisez une définition, puis une autre, et ainsi de suite, sans continuité apparente. Par exemple, de lUn, je tombe sur lUniversel, qui me mène à lUtopie, avant de me parler Valeur. Je ne sais pas si je peux arriver à vous communiquer lenthousiasme que suscitent en moi ces définitions qui, dune certaine façon, me remettent sur les rails. Car, en fait, elles me confirment que les mots ont une très grande importance, autant que le choix des mots, puisque cest dans la façon dont on structure les phrases et le langage quon arrive à bien communiquer. Surfons donc un peu, en commençant par le Travail. |
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VERGELY, Bertrand. Le Dico de la philosophie, Éd. Milan, Coll. Les dicos essentiels, 1998. |
Travail " Le travail est au carrefour de deux significations.
Un " Le Un est un des concepts majeurs de la pensée de Plotin. Loin dêtre une notion quantitative désignant lunité, il est avant tout une notion qualitative désignant lhumanité, tout en désignant aussi lunicité. Plotin a utilisé cette notion de Un afin de caractériser ce qui se trouve au fondement de lordre du monde Tout fait Un... Au fondement de toute réalité existe un principe déquilibre, dharmonie, sans quoi rien ne pourrait exister, le chaos étant incapable de rien organiser. En outre, ce caractère harmonieux au fondement du monde a quelque chose dunique : un fondement réel [ ]. " Dans le même esprit, jarrive au mot universel. Universel " Universel désigne ce qui rassemble tous les hommes. Unité dune diversité comme son nom lindique, luniversel nest pas le général. Car, si le général est une unité sans diversité fondée sur le même caractère que lon retrouve chez tout le monde, luniversel est, au contraire, une unité dans la diversité qui nabolit pas lindividualité, par exemple. Lart est un bon exemple duniversel, une uvre dart parlant à chacun tout en parlant à tous et inversement. La morale, la philosophie ainsi que la spiritualité sont également des figures de luniversel. [ ] Ce nest pas forcément parce que tout le monde est daccord que nous sommes dans luniversel, ni parce quil demeure des désaccords dans lhumanité quon ny est pas. " Une belle réflexion. Utopie Cest un mot qui mest cher : dabord parce que, comme le mentionne lauteur de ce Dico, cest " une idée irréalisable parce quirréaliste "; ensuite, parce que cest un mouvement philosophique en réaction au réalisme cynique de Machiavel. " Thomas Moore (1478-1535), explique Bernard Vergely, écrit lUtopie en 1516, afin de rappeler que la politique ne doit pas simplement se fonder sur ce qui est, mais sur ce qui doit être. Cela va beaucoup dans le sens de la prospective du " ce qui doit être ", de sorte quon agit de manière à transformer ce qui est en ce que cela doit être. " Car si les faits se mettent à guider les valeurs, poursuit B. Vergely, le risque est grand quun fait sans valeur ou contre toute valeur se mette à devenir la valeur. En ce sens, par sa portée critique à légard du réalisme des faits, lutopie vise à maintenir un écart entre fait et valeur, sans lequel il ny a plus de valeur. " Si on dit que les valeurs se trouvent dans les faits, il ny a plus de valeurs possibles parce que les faits sont tous biaisés, au fond. Valeur " Valeur désigne trois choses, écrit B. Vergely, et je vous préviens tout de suite quil aime bien expliquer ses définitions en deux, trois, quatre " choses "
Plus loin, il précise que la valeur cest aussi un signe et il développe cette idée. Le mot " vie " maintenant. Vie " La vie désigne trois choses bien sûr [rires]
Volonté " La volonté désigne trois choses.
Une définition qui mérite bien un 10/10. Responsabilité Que dit-il sur la responsabilité? " La responsabilité désigne trois choses. [rires] Immanquable!
Et pour terminer cela en beauté, allons voir le mot spiritualité. Spiritualité " La spiritualité désigne deux choses.
On pourrait continuer longtemps ainsi. Jy reviendrai peut-être. Mais jaimerais, pour ce faire, être convaincu que lexercice vous a plu. Cest une invitation à me faire part de votre sentiment. |
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Yehudi Menuhin, maître à penser |
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Il y a quelques jours, Yehudi Menuhin est décédé. Illustre violoniste et chef dorchestre, il sest éteint à lâge de 82 ans, à Berlin. Grand artiste et, daprès moi, un maître à penser, Yehudi Menuhin était un virtuose qui simposait une très grande rigueur, beaucoup de réflexion, et qui a fait preuve dun engagement, tant social que personnel. |
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MENUHIN, Yehudi. La leçon du maître, Buchet/Chastel. |
lhomme, lartiste, le yogi, le citoyen Auteur de La leçon du maître, il écrivait en sadressant à des jeunes violonistes : " Vous pouvez réaliser tout de suite la note juste, grâce à votre talent et à votre désir de bien faire. Mais si vous avez quelquun à imiter, alors bien sûr, cela sera plus facile. Le désir de réussir, le talent, lambition, le bon maître, tels sont les atouts qui peuvent porter le violoniste pendant un temps. " Je me suis beaucoup intéressé à parcourir cet ouvrage de Menuhin qui sintitule La leçon du maître, paru chez Buchet et Chastel, il y a plusieurs années. |
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MENUHIN, Yehudi, (Propos recueillis par LECA, Martine). " Entretien ", Le Courrier de lUNESCO |
Dans un entretien quil a accordé, à un moment, au Courrier de lUNESCO, il a parlé du mystère, du sacré dans la vie. Alors quon lui demandait : " Ce mystère que vous semblez côtoyer familièrement est-il dorigine religieuse? ", il a répondu : " Non. Je sens sa présence avant tout dans cet espace quon appelle réalité mais qui nous échappe en partie. Nous ignorons ce qui nous a précédé avant la vie et ce qui vient après la mort. Alors nous cherchons des méthodes dextase capables de libérer lesprit de la chair. Mais le corps nest pas une contrainte pour lâme, au contraire, tout passe par la maîtrise de ses rythmes, de son souffle. " Jai réalisé ma relation au monde sans la religion, disait-il, par connivence cosmique avec le monde qui se tisse autour de moi et au tissage duquel nous participons tous. Les religions créent des liens entre les fidèles, mais je redoute les excès dadoration quelles suscitent. Les humains à la recherche dune assise existentielle détiennent en eux-mêmes les clefs de leur liberté. Les individus constituent les fibres de ce tissu cosmique, lequel est dessence divine. Cette attitude me semble plus véridique, plus proche de lhumain que toute forme dadoration religieuse. " Il y a en nous beaucoup dénergies inutilisées, contrariées, voire gâchées, notamment par lobsession très occidentale du matériel, continuait ce mentor quétait Menuhin. Nos pires actions nous sont dictées par le désir de sécurité, par la peur. Lidéal serait de déraciner ces maux, qui sont en nous. Mais à défaut dy parvenir, on pourrait, tout au moins, adopter une attitude conciliatrice qui ne signifierait pas tant labandon de la résistance, de la volonté. Cest une question de juste équilibre. Il ne sert à rien de vouloir abattre un mur avec son crâne. La pensée, lénergie mentale, elles, sont à même de le détruire. Aussi, à mesure que je vieillis, jai du plaisir à me sentir léger, libéré du fardeau de devoir choisir un camp, de prendre parti. Seul mintéresse un centre harmonieux, souple et fort, plus fort que la somme des parties. " Comme le mentionne Martine Leca, écrivaine et journaliste française qui recueillait les propos de Menuhin pour Le Courrier de lUNESCO, il était également un excellent yogi : " Le yoga est source déquilibre entre la terre, le ciel et moi ", affirmait-il. Il attachait une grande importance au corps dans le sens de lentraînement de loutil quest le corps pour vivre équilibré. Toujours en parlant du yoga, il se disait convaincu quil aide la fusion non seulement avec les êtres humains, mais aussi avec les animaux, les plantes, et le cosmos dans son ensemble. " Il me permet de jouer en incarnant le battement de la vie, de comprendre intuitivement le message dun compositeur. Ainsi, la Chaconne de Bach, que je considère comme le plus grand morceau conçu pour violon solo, ne souffre pas lornementation inutile, ni lagressivité. Cest une uvre qui tend les nerfs comme les cordes dun instrument bien accordé. " " Avez-vous une philosophie du politique? ", lui demanda-t-elle. " La philosophie capte les foules réduites par lillusion du discours, répondit-il. Il me semble que tout homme politique devrait avoir une occupation indépendante de la politique. Un homme politique qui serait à la fois cordonnier, cuisinier ou jardinier, qui vivrait comme le peuple et avec lui, qui aurait une expérience directe de son pays à tous les niveaux, jusquaux plus humbles, cet homme se situerait bien au-delà du politicien actuel. Et alors, il serait vraiment utile à nos semblables. " la leçon du maître " Il en va de la vérité comme du reste : si elle ne progresse pas, elle tend à disparaître, écrivait-il dans La Leçon du maître. Toutes les vérités doivent être affinées et adaptées à chaque cas et à chaque application, tant dans la musique que dans la vie en général. [ ] Quand lenfant apprend linstrument, il dispose dun grand avantage : un temps illimité. Plus il grandit, plus ce temps diminue et plus il doit travailler avec précision, économie et attachement de façon à réaliser un travail de qualité dans un minimum de temps. En analysant et en cultivant calmement des sensations très fines, je me suis aperçu que jai pu améliorer la qualité des sons que je produisais, réduire les tensions, acquérir une plus grande précision et expression de timbre, libérer mon inspiration musicale et travailler moins. " Cest curieux, mais je remarque quà lissue dune ou deux semaines de repos, je suis dans une forme dautant meilleure que certaines tensions disparaissent. Toutefois, à lissue dun repos de cet ordre, il est nécessaire de revenir très consciencieusement à la qualité de jeu que je recherche, sans y mettre trop dacharnement, sans essayer vraiment de jouer tant que les muscles et les nerfs ny sont pas prêts. Jai mis beaucoup de temps à apprendre à travailler calmement, sans forcer, et sans me pousser au seuil dune fatigue doucement ressentie. Cest une formidable libération par rapport à un métier desclave mortel et aveugle que de savoir quil est possible de trouver dune manière calme, agréable et satisfaisante, une meilleure forme, une meilleure disposition et cela avec moins deffort. " Michel Serres, philosophe et membre de lAcadémie française, affirmait récemment considérer Menuhin comme son frère. Dans un article paru ces jours-ci dans LÉvénement, il rappelait ceci : " Menuhin navait jamais oublié que son prénom, Yehudi, signifie " le Juif ". Il était, avant tout, un homme religieux. " Pourtant, ce que je trouve formidable dans son ouvrage, cest que Menuhin parle de violon et de lentraînement du violoniste, alors quon ne peut sempêcher dappliquer ses propos à sa propre vie. Cest cela, la leçon du maître. |
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