Le travail : immatériel et flexibilité

 

Est-ce la fin du travail ou bien la remise en cause de la division traditionnelle entre travail et hors-travail? Nous allons vers une société fluide où tout devient travail… même le loisir.

D’après :

GOLDFINGER, Charles.
Travail et hors-travail :
vers une société fluide
,
Éd. Odile Jacob, 1998.


" Le marché des idées et des images prend désormais le pas sur celui des choses. Cette révolution économique provoque une mutation profonde du travail. On travaille désormais autrement, dans des entreprises nouvelles, selon des rythmes et dans des cadres différents. Hier cantonné à l'usine ou au bureau, le travail envahit aujourd'hui l'espace privé. Éducation, activité professionnelle, loisir et retraite s'enchevêtrent de plus en plus.
 " Bref, nous arrivons à l’ère de l’économie de l’immatériel.

Je tire ces propos de l’ouvrage de Charles Goldfinger qui s’intitule Travail et hors-travail : vers une société fluide, paru en septembre dernier.

Spécialiste des technologies de l'information et de la finance, l’auteur est consultant international en stratégies. Dans cet ouvrage, il explique que " dématérialisé, il [le travail] devient omniprésent et persistant. Dans un monde global et complexe, les dossiers à traiter, les problèmes à résoudre, les questions auxquelles on doit répondre impérativement s’enchaînent et s’accumulent sans cesse. […] Comme les écoliers, [les travailleurs de l’immatériel] doivent souvent ramener leurs devoirs à la maison, mais ceux-ci ne sont jamais terminés. […]

" Il est essentiel, affirme Golfinger, d’approfondir la connaissance de la nouvelle dynamique de l’emploi et du développement des secteurs d’avenir : la culture, le loisir et la distraction, l’information, la connaissance, les services relationnels. – Tout cela fait partie de l’immatériel, qui représente peut-être une solution. – Sur ces sujets, nos lacunes sont graves et substantielles. Alors que les données statistiques et économiques sont pléthoriques sur l’industrie et l’agriculture, sur les services de l’immatériel elles sont rares, fragmentaires et peu fiables. Force est de constater que pour les statisticiens et les comptables, l’économie de l’immatériel reste un genre mineur et encore balbutiant. […] L’ignorance de la dynamique économique mène à la glorification des emplois industriels et au dénigrement des emplois de service. "

Or, Goldfinger voit justement la solution dans les emplois de service, ce qui suppose une certaine fluidité dans notre fonctionnement. C’est d’ailleurs l’un des thèmes qu’il aborde dans son ouvrage. " Il faut aller au-delà de la flexibilité, qui s’applique essentiellement aux relations au sein d’une entreprise, vers la fluidité entre les catégories et les domaines. L’exigence de la fluidité procède d’une double constatation.

  1. " La première est que les différentes formes et modes de travail constituent un spectre continu sans cesse changeant. Plutôt que de vouloir les rendre étanches, il faut faciliter leur intégration et une transition d’une forme à l’autre. […]

  2. " La seconde constatation est l’entrelacement croissant du travail, de l’éducation et du loisir. La fluidité permet d’en tirer parti. À côté des nouveaux parcours professionnels, on voit ainsi apparaître des cheminements éducatifs, originaux. Ils chevauchent l’usine, le domicile, l’école. "

Bref, on sent une belle ouverture chez lui; je voulais vous le signaler. Cela fait le contrepoids des ouvrages sur l’horreur économique, comme celui de Madame Forester et d’autres dont je vous ai parlé à l’émission.

 

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L’autorité parentale : la crise!

 
On dit que Madonna, la sulfureuse star du showbizz, se vante d’interdire la télévision à sa fillette. C’est curieux parce qu’elle a, jusqu’ici, fait preuve d’une très grande permissivité mais tout à coup, elle se prononce : " Pour moi, la télévision et l’enfant, c’est non! " Est-ce que ça va tenir? On verra bien.

Tout cela pour arriver à vous parler de l’autorité parentale, un sujet qui risque de m’entraîner vers des raisonnements marécageux… Car, dans le domaine de la discipline, rien n’est plus difficile que d’appliquer la loi du milieu : ni trop, ni trop peu. Évidemment, il faut réinventer une troisième voie entre la rigidité aveugle et la permissivité.

Je dois être prudent parce qu’en prenant de l’âge, on a tendance, paraît-il, à se montrer un peu plus critique. Quand on n’a plus à s’occuper des enfants, on peut trouver que les enfants des autres sont mal élevés. À l’exception, bien sûr, de certains grands-parents permissifs. Et j’en suis venu à me poser la question : Suis-je un grand-père permissif? Dois-je en donner l’impression, comme grand-parent? À la réflexion, je ne suis pas un grand-père permissif. J’ai une grande ouverture d’esprit, mais je n’aime pas, par exemple, que les enfants interrompent les adultes à table. Or, ils le font constamment. Je n’apprécie pas non plus que la chambre qu’ils occupent ne soit pas rangée lorsqu'ils viennent " camper " chez moi. Et mon épouse aime encore moins cela que moi, je vous dirais. Il n’est pas question pour autant de culpabiliser les parents, parce que c’est la chose la plus facile au monde à faire. Là n’est pas la solution.

Beaucoup de chercheurs se sont penchés sur cette question et en sont venus à des conclusions du genre : " Parents, vous ne faites pas ce qu’il faut. Si ça continue, votre enfant ne deviendra jamais adulte! ", etc. Vous avez sûrement déjà entendu des propos comme ceux-là. Il n’empêche que si on regroupe les informations contenues dans un certain nombre de ces enquêtes, dossiers et articles consacrés depuis quelque temps à l’étude de la discipline familiale, on peut en déduire avec justesse qu’une catastrophe s’est produite de ce côté. Et peut-être est-ce devenu plus évident parce que les enfants dont on parle maintenant sont de plus en plus les adolescents. Les mêmes dont il était question dans les journaux et les magazines, alors qu’ils étaient plus jeunes. Je suis tenté d’ajouter : alors que les problèmes étaient encore tolérables...

D’après :

BOGGIO, Philippe. " Laisse pas traîner
ton fils ",
Marianne
,
22 au 28 février
1999.


On constate maintenant que leur socialisation n’est généralement pas très bien réussie, comme si la jeunesse " avait conquis une sorte d’autonomie brouillonne, refusant l’état traditionnel d’obéissance et les liens de dépendance avec le monde adulte ", comme on le mentionne dans cet article paru récemment dans le magazine français Marianne : " Laisse pas traîner ton fils ". Je n’ai de leçon à donner à personne mais il semble bien, en tous les cas, que l’autorité parentale soit en crise. Et là, je ne parle pas simplement des parents qui ont des difficultés avec des enfants, que ce soit causé par le milieu ou autre chose, mais de ceux qui se retrouvent avec des enfants, disons, un peu spéciaux, avec une tendance délinquante, par exemple.

Dans ce court article de Philippe Boggio, de même que dans un deuxième, écrit par Martine Gozlan, il est question de cette crise de l’autorité parentale, dans les milieux qu’on peut définir comme " normaux ". C’est toute la permissivité qui est remise en question. À un moment, on mentionne Simone de Beauvoir : " Voilà une personne qui a contribué certainement à défaire les nœuds de l’autoritarisme. " Et je me permets d’ajouter que, plus qu’elle encore, peut-être, la pilule anticonceptionnelle a créé un climat de liberté en libérant les femmes de la hantise des grossesses non désirées. Pour être coquin, je me permets de vous annoncer que ce sera bientôt le cinquantième anniversaire de la publication de son fameux Deuxième sexe[rires]

Dans un encadré, " Les cinquante ans qui ont bouleversé la famille ", on mentionne aussi " la création du mouvement de libération de la femme " dans les années 60, qui a contribué à remettre en question l’autorité – celle du père, en particulier, qui avait, pendant très longtemps, été considérée comme la représentation en miniature de ce qu’est un état totalitaire. Un cheminement qui a permis une certaine ouverture mais, aujourd’hui, les parents ont tendance à se retrouver dans ce qu’ils appellent eux-mêmes, mentionne ce dossier, " la trappe ". " La trappe? ' Le tout, tout de suite, témoigne une mère. Le désir immédiatement satisfait, les fringues, les marques. Alors que non : le travail, par exemple, ne sera pas obtenu par le désir puéril mais par la volonté ". On commence donc à assister au retour des parents " sanctionneurs. " On fait état que du côté de l’Angleterre, le mouvement se serait amorcé plus tôt.

Il me vient à l’esprit un vers du poète latin Horace, qui oblige à maintenir une certaine distance face aux opinions qu’on pourrait facilement avoir à propos des jeunes de notre époque : avec les années qui passent, ne doit-on pas prendre les choses avec un peu plus de sagesse ? Et encore, ça reste à voir. [rires] Cet humaniste disait déjà à son époque : " Les jeunes gens d’aujourd’hui aiment les chevaux rapides. " De tous les temps, les jeunes gens ont aimé les chevaux rapides, pourrait-on dire…

D’après :

GOZLAN, Martine.
" La faute aux
parents? ",
Marianne
, 22 au 28
février 1999.


On en vient à se demander s’il faut replacer de l’autorité dans la maison. On parle ici de " l’échec des parents communicateurs. " Dans le deuxième article, " La faute aux parents? ", on illustre bien le propos : " En dépit de l’amoncellement de traités sur les étagères, malgré toutes les preuves que cette mère si moderne montre de son appartenance à une société de parents soft, copains, bienveillants, c’est le monde enfoui de la [mère] petite fille qui resurgit brusquement lorsque, [sa petite fille] déboule, juchée sur les baskets à étage de toute ado branché. Le blouson s’envole sur le canapé, avec un mépris ostentatoire du porte-manteau, les godillots narguent le tapis tibétain. " [rires] Là, on veut disputer la petite fille, mais son " œil étincelant défie la génitrice. "

En général, les études identifient deux périodes. Celle d’avant les années 60 et celle d’après. " L’autorité parentale est aujourd’hui très malmenée, et les analyses les plus mesurées font remonter le début de cette dégradation des relations parent-enfant aux effets mêmes de Mai 68. – Ce qui me rappelle beaucoup les propos des publications françaises lors du fameux événement. Ce n’est pas sans raison du reste, je le précise : cette période a eu un effet sur l’ensemble des sociétés industrielles, et à partir de ce moment-là, on a donné dans " le syndrome de l’ultrajeunisme [qui] s’est répandu partout, et la société marchande a trouvé là souvent matière à parfaire son commerce, son emprise sur les esprits, note Philippe Boggio. La liberté est-elle devenue liberticide? " Trop de liberté risque de tuer la liberté, peut-être. C’est la réaction qui s’impose chez certains parents qui deviennent maintenant moins permissifs et plus autoritaires. Ce n’est pas toujours facile de passer d’un régime à l’autre parce que " les mauvais plis sont pris ", disait-on autrefois. On fait remarquer également que les parents ne sont pas les seuls en cause : " La société, les institutions, le marché se sont sans doute égarés à donner à la jeunesse plus d’importance qu’elle ne doit en avoir. " Il me semble qu’il y a quelque chose de fondé dans cette formule. Moi, en tous les cas, j’en suis là dans ma réflexion.

Vous remarquerez que je suis très prudent dans mes propos, parce que lorsqu’on n’a plus soi-même à vivre avec cette préoccupation familiale d’une façon quotidienne, on ne peut se permettre de donner des leçons à ceux qui ont à résoudre ces difficultés tous les jours à la maison.

On fait état de la nécessité de rééquilibrer les rôles du père et de la mère, et je crois que c’est une excellente idée pourvu que chacun y mette du sien, bien entendu. Mais je ne suis pas certain qu’on ne soit pas en train de traverser encore la même phase qu’avec le féminisme. Vous souvenez- vous? Alors qu’on entendait hier dire que l’homme et la femme sont égaux, pareils, qu’il n’y a pas de différence, maintenant, on prétend que c’est le père et la mère qui sont égaux. Pourtant, on est arrivé à démontrer que l’homme et la femme sont différents et qu’ils doivent reconnaître et accepter leurs différences pour bien vivre avec ces différences. Et je suis d’avis que le père et la mère sont différents également. Et que, par la force des choses, ils doivent avoir une façon particulière d’exercer leur autorité. On peut parler de " rééquilibrage des rôles " quant au temps et à l’énergie investis dans l’éducation des enfants, mais il ne faut pas mettre de côté les différences entre les rôles du père et de la mère.

Dans ce dossier, on rapporte un incident survenu entre une adolescente et sa mère. " Esther a 16 ans. Elle aime. Sa mère ne le lui reproche pas mais il y a néanmoins conflit. L’objet n’en est pas, comme naguère, la moralité des jeunes filles. On n’accuse pas Esther de taire ce terrible secret du sexe, la première fois, qui hantait jadis les mères, les pères et les filles. On s’indigne au contraire qu’elle étale avec l’indifférence d’une petite fille une vie privée de presque femme. Est-ce parce que, comme tous les enfants, elle a grandi dans une société de ' on-se-dit-tout-on-ne-se-cache-rien '? Éva, la mère, dénonce en tout cas avec force cet état de voyeurisme auquel de plus en plus d’adolescents veulent contraindre leurs parents. Les premières relations sexuelles des jeunes doivent-elles vraiment être accueillies par la famille? " Une question intéressante, d’autant plus que j’ai un ami père de famille qui m’a confié être en train de vivre cette situation.

Un soir, il arrive chez lui et frappe à la porte de la chambre de sa fille puis lorsqu’il entre, il la trouve au lit avec un garçon. Ce père a été obligé de vivre avec cela, vous comprenez? Sans compter que c’était le cas pour les deux filles de la maison… De plus, il me racontait que tout ce joli monde, en même temps, vidait le frigo allègrement.

" Mais ton autorité dans tout cela, c’est quoi? ", lui ai-je demandé.

- " Je voudrais bien t’y voir…l’autorité! "

- " Il n’aurait pas fallu permettre ça au début. "

- " Je sais, dit-il, mais on l’a fait par distraction, par fatigue, parce qu’on avait autre chose à faire… "

Les parents travaillaient tous les deux, alors ils n’ont pas pu être aussi vigilants qu’ils auraient dû. :" On n’a pas vu venir le coup et on n’a pas pris nos précautions. On ne savait pas qu’à un moment elle arriverait en nous disant : ' Ah, j’ai perdu mon pucelage, hier. Tout va très bien, merci. Tout le monde est content, ça s’est bien passé, ne vous en faites pas. " Ainsi va la vie mais la question se pose : Vraiment, est-ce que c’est une forme d’exhibitionnisme? Qu’en pensez-vous?

Ces expériences doivent-elles être accueillies par la famille, avec le petit ami installé dans la chambre? " L’autorité qu’exerce Éva – la mère dans ce cas-ci -, vise autant le salut de la mère que celui de la fille : ' C’est une affaire de pudeur. Une permissivité très mal gérée psychologiquement a baigné toute la société. Moi aussi, j’ai été prise au piège. J’ai cru que l’autorité était une explication incessante. […] Ce sont les non qui construisent l’enfant. Mais pas n’importe quel non. Pas le non baudruche qui s’enfle de toute la fatigue d’une journée d’adulte et vient se fracasser sur la longue attente d’une journée d’enfant. – Jolie formule. – Pas le non alibi, qui tonne pour le futile et masque une infinité de oui piteux sur les affaires sérieuses. Un non, ça se pèse, ça se mérite, il faut du temps pour le rendre intelligible. ' Un non, dit [une] mère, ça ne se galvaude pas, ça n’est pas une vocifération, une crise de nerf. Un non, il faut que ce soit encore de l’amour. "

Voilà l’idée.

 

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Un troisième règne du vivant :
les archaebactéries

 


Je me suis procuré ce numéro spécial de La Recherche, de février 1999, qui porte sur " Les frontières du vivant ". Même si je ne peux pas y comprendre grand-chose, je suis fasciné par les découvertes qui ont été faites et qui continuent d’éclore tous les jours dans le monde scientifique. Elles reculent notre ignorance de plus en plus et, en même temps, nous ouvrent des territoires absolument inconnus.

D’après :

" Les frontières
du vivant ",
La Recherche
,
février 1999.


Les frontières du vivant, cela correspond toujours à ce qui a pu être le départ de la vie au milieu des cailloux. Pour simplifier le discours : on a le minéral, puis on se retrouve avec un intermédiaire, une cellule, une bactérie… Et voilà que maintenant on parle des archaebactéries. On les définit ainsi : des organismes unicellulaires au départ, puis on découvre que par leur nombre et leur diversité, ces organismes unicellulaires témoignent de l’étonnant succès évolutif. Depuis 20 ans, le nombre d’entre eux relève d’un troisième règne du vivant : celui des archaebactéries qui est à l’origine des bactéries, qui ont longtemps été identifiées à des microbes amateurs d’environnement extrême. Mais l’utilisation de nouvelles techniques de génétique moléculaire les fait aujourd’hui surgir de lieux tout à fait ordinaires.

On peut se demander si elles sont aussi archaïques que le suggère leur nom : quel est le degré de parenté avec le dernier ancêtre commun des organismes unicellulaires baptisé LUCA (Last Unicellular Ancestor) en référence à l’illustre Lucie? Cette première cellule est au cœur d’un vif débat scientifique : vivait-elle vraiment à haute température? L’idée que, tout à coup, cette première cellule a pu vivre dans un milieu extrêmement chaud est intéressante. C’est ainsi que tout aurait commencé, dans une immense soupe, pour ainsi dire. Mais on commence à remettre cela en question. " Grâce à la biologie moléculaire, l’arbre universel du vivant s’enrichit d’une branche supplémentaire, celle des archaebactéries ", écrit-on en introduction d’un des articles de cet important dossier.

En terminant, je voulais vous lire ceci : " Bactéries ou archaebactéries, les procaryotes, cellules sans noyau, surprennent par leur nombre écrasant, leur biomasse, de l’ordre de celle des végétaux, et leur diversité qui leur permet d’occuper les recoins les plus improbables de la planète. […] Plus nombreux que les étoiles, [les microbes] constituent la moitié de la biomasse terrestre. "

Enfin, je suis arrivé quelque part ou il est possible de comprendre quelque chose!

Accès aux versions enregistrées des émissions "Par 4 chemins" de Radio-Canada.

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