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Émission du jeudi 25 février 1999 |
Philosophie morale | |
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LARMORE, Charles. | " À notre époque, la philosophie morale a mieux prospéré dans les pays de langue anglaise quailleurs. " Une information très étonnante! Affirmation de Charles Larmore, en introduction de " La force des convictions morales ", un article paru dans le numéro double de janvier 98 du Magazine littéraire, qui porte sur les nouvelles morales : éthique et philosophie. En même temps, je découvre que cest une question qui a été délaissée par les philosophes français de ce siècle. |
| CANTO-SPERBER, | On nous propose aussi, dans ce dossier, un " panorama dun siècle de philosophie morale en vingt-deux livres-clés, et [qui couvrent] trois périodes : la redécouverte de la discipline, les remises en cause, les nouveaux courants ", explique-t-on en introduction aussi de cette revue, " Les livres qui ont marqué la réflexion morale ", de Monique Canto-Sperber et Ruwen Ogien. Trois livres en langue anglaise pour un livre en langue française, spécifie-t-on. Il est question, entre autres, dun ouvrage du Canadien Charles Taylor dont le titre est Sources of the Self (1989), dont la version française sintitule Les Sources du moi, et est parue aux éditions du Seuil en 1998. Il est aussi lauteur de Les libertés modernes, publié aux éditions des Presses universitaires de France (PUF), en 1997. Charles Taylor, selon moi, est lintellectuel canadien qui est le plus souvent cité dans le monde. Si jai insisté sur le fait quil y a plusieurs ouvrages sur léthique qui parus en anglais, cest pour faire valoir que je regrette toujours dans mes lectures davoir à partir inévitablement de la source francophone. Non pas quelle soit réduite, car elle est particulièrement riche en informations et en réflexions, mais cest très important de voir aussi ce qui se fait dans la langue anglaise, dans la langue espagnole, allemande, etc. À chaque fois que je parcours un magazine ou un livre écrit dans une autre langue que le français ou langlais, je finis souvent par me retrouver tout à fait frustré parce que ces textes ne sont pas disponibles en français. Il se pense et se dit tellement de choses intéressantes dans toutes sortes de langues sur Terre! |
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Le deuxième article, " Aimer la nature ", est de Catherine Larrère, aussi professeure de philosophie, mais à lUniversité de Bordeaux, et auteure de plusieurs ouvrages, dont : Les philosophies de l'environnement (PUF, 1997) et Du bon usage de la nature. Pour une philosophie de l'environnement (Aubier, 1997). Ces deux articles sont extraits du numéro de janvier 98 du Magazine littéraire, mais alors que le premier traite particulièrement d'une éthique féminine, le second se penche sur les relations plutôt amorales que nous entretenons avec la nature. | |
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| D'abord, l'article de Véronique Munoz-Dardé, " Une éthique des femmes? ", qui est daprès moi un texte extrêmement important, pour mettre en parallèle la différence des tendances morales entre les hommes et les femmes, et qui s'attarde particulièrement sur la nature de l'éthique féminine qui, socialement, occupe peu d'intérêt. Elle rappelle donc, en premier lieu, les étapes du féminisme. " Le but essentiel du féminisme, écrit-elle, semble avoir été de prouver que les femmes sont des hommes comme les autres, et doivent par conséquent bénéficier de droits égaux. De nombreuses voix sélèvent toutefois au sein du féminisme contemporain pour dénoncer lidée dégalité et, plus généralement, les idéaux de liberté individuelle et dautonomie sur lesquels reposait le féminisme classique, comme elle le dit si bien. " À cette perspective, explique Mme Munoz-Dardé, il est en effet reproché dêtre à la fois trop abstraite ou de reposer sur un universalisme trompeur : de ne pas tenir pleinement compte des différences concrètes entre hommes et femmes et, sous couvert duniversalisme, de demander à ces dernières de se conformer à un modèle de droits établi par et pour les hommes. Pour lutter contre la subordination des femmes, ce second féminisme considère quil ne faut pas leur demander implicitement dadopter des valeurs masculines et de ressembler plus aux hommes. Il conviendrait bien au contraire de remettre profondément en cause non seulement lindifférence à légard des intérêts des femmes, mais aussi le mépris des vertus féminines (ou pour le moins traditionnellement exprimées par les femmes). " Cette orientation, continue lauteure, a amené à définir une éthique féminine et à tirer toutes les leçons de lexpérience morale quotidienne des femmes; ce faisant, elle a donné lieu à un débat vigoureux au sein même du féminisme. Dans les pays de langue anglaise, celui-ci a pris une ampleur particulière, suite au livre de Carol Gilligan sur léthique du care, mot qui signifie à la fois le sentiment moral de sollicitude et le travail de soins traditionnellement apportés par les femmes aux personnes dépendantes (les enfants, les personnes âgées et les handicapés). " Cette notion éthique, qui vient du terme anglais care qui veut dire prendre soin, est donc basé sur le principe, lidée que la femme était plus prédisposée à " prendre soin ", à avoir de lempathie pour les autres. Bref, Madame Gilligan est la personne qui a accroché le grelot, à un moment, pour montrer limportance de ces vertus féminines et de ces qualités quon aurait tendance à mettre de côté au nom de légalité, et auxquelles on ne ferait plus suffisamment de place dans notre monde. Je vous signale en passant que ce livre, dabord publié en anglais sous le titre Different Voice, au Harvard University Press, en 1982, est paru en français en 1986 aux éditions Flammarion : il s'intitule Une si grande différence. " Par son double sens, le terme [care] permet ainsi dexprimer lidée dune identité morale féminine spécifique, mais incite aussi à accorder une valeur fondamentale au travail féminin de soins à autrui, exercé dans le domaine privé, précise Véronique Munoz-Dardé. L'étude menée par Carol Gilligan concerne la psychologie morale de pré-adolescents filles et garçons, auxquels sont posés des dilemmes éthiques simples, illustrant, par exemple, le conflit entre lintérêt personnel et lintérêt dautrui. " Ceci amènerait à distinguer deux attitudes : l' " éthique de la justice ", serait plus présente chez les jeunes du fait de leur disposition naturelle à " chercher des critères déthique plus abstraits et universels et résonnant en termes de responsabilité individuelle ", alors que l'" éthique du care, ou de la sollicitude " serait plus naturelle chez les jeunes filles. On retrouve donc " deux types dagents moraux ", pour reprendre la formule utilisée par l'auteure de l'article : " lêtre rationnel ", visiblement plus masculin, et " lêtre relationnel ", répondant aux besoins des autres dans des rapports sociaux concrets. " Selon [certains] théoriciens, explique-t-elle, la tradition des droits nous a amené à privilégier le premier type déthique - dans sa forme plus abstraite, plus universelle, qui est plus masculine. Or il peut être montré que le second type de perspective éthique est nécessaire (certains disent supérieur), de par sa capacité à articuler des responsabilités à légard des autres, singulièrement les plus démunis, et à trouver des solutions non pas abstraites et universelles, mais concrètes et particularisées. " Cela me paraît être un très beau débat. Je nirai pas au bout de cet article mais je pense vous en avoir communiqué lessentiel. L'éthique du care, nest pas exclusivement féminine, quoiquelle soit très souvent mise en valeur par les femmes. Mais ce que fait remarquer Véronique Munoz-Dardé, c'est que " les théoriciennes de léthique de la sollicitude nous invitent ainsi à reconsidérer un travail essentiel, à peine conceptualisé comme tel, et auquel il importe précisément de rendre justice. " |
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| LARRÈRE,
Catherine.
| " Aimer la nature? ", demande de son côté Catherine Larrère. " Érosion des sols, pollutions atmosphérique et aquatique, extinction des espèces, effet de serre, trou dans la couche d'ozone ces éléments, écrit-elle, font partie de ce que lon appelle la crise environnementale. Il est de la responsabilité des États de garantir la sécurité des citoyens, de les protéger contre les torts quils peuvent se faire, mais aussi contre les risques, naturels ou industriels, que leurs activités techniques peuvent induire. Lattention portée à lenvironnement relève de cette responsabilité. Mais elle en étend singulièrement le champ. [ ] La crise actuelle engage un avenir à très long terme ", spécifie Catherine Larrère, qui nous dit aussi quil en va de notre responsabilité à légard des générations futures et de leurs droits que nous devons respecter. Et cest ce qui devrait nous amener finalement à respecter la nature dans ce monde où nous continuons à vivre. " En même temps, dit-elle encore, lurgence et la gravité de la situation obligent à prendre des décisions alors même que lon ne dispose pas de tous les éléments de certitude scientifique sur les risques encourus. La décision nest pas simple application dun devoir scientifique, elle fait appel à des normes morales, de prudence, ou de précaution. [ ] Doù lidée de ne pas sen tenir à la seule valeur instrumentale des entités naturelles, mais de rechercher leur valeur intrinsèque. " Voilà la distinction sur laquelle je voulais attirer votre attention, car, comme le mentionne lauteure, elle a mené à " un clivage " entre deux approches : le shallow et le deep ecology (shallow signifiant " vers moi " et deep, " plus en profondeur "). " On a pu considérer que les êtres humains nétaient pas les seuls sujets moraux, mais que le fait de sentir (donc de souffrir) permettait de prêter un intérêt propre à chaque être sensible.[ ] Il faut prendre en compte le bien-être animal et reconnaître aux animaux, sinon des droits, du moins une valeur propre quil faut respecter. [ ] On a besoin d'une éthique qui définisse notre relation à la nature et justifie le contrôle et la limitation de nos actions. L'essentiel est de situer l'homme dans la nature. L'attitude technique, de neutralité éthique, situe l'homme à l'extérieur de la nature. L'attitude environnementale, ou écologique, situe l'homme à l'intérieur de la nature, considère que ses actions sont partie intégrante des processus naturels qui se déroulent dans un milieu donné. L'homme fait partie de la nature " Voilà! Pour nous rappeler notre principal habitat |
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Svâmi Prajnânpad et André Comte-Sponville : | |
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| Dentrée
de jeu, Comte-Sponville estime que : " Les sages sont trop rares,
surtout en ce siècle, pour que les philosophes se privent du plaisir de les saluer,
même de loin, et dessayer, cest la moindre des choses, de les comprendre
"
Jaime bien cette petite phrase parce quelle fait bien la jonction
entre les deux mondes. Je trouve même quil fait preuve dune grande
sagesse pour un philosophe... [rires] Quant à Prajnânpad,
son interlocuteur, Comte-Sponville le présente comme étant " surtout
connu, en France, précise-t-il, pour avoir été le gourou dArnaud Desjardins ",
dont il parle volontiers. Il a dailleurs été mentionné à plusieurs reprises
à lémission Par quatre chemins, entre autres lorsquil a été
question de louvrage de Daniel Roumanoff : Svâmi Prajnânpad :
Biographie(La Table Ronde). " Certes, Svâmi est un maître spirituel
et c'est à ce titre qu'il nous intéresse ", reconnaît Comte-Sponville
avec enthousiasme, malgré la distance quil prend en tant que philosophe.
Et cest vrai que c'est un personnage très important.
" Prier? demande Comte-Sponville. À quoi bon, si cest pour fuir le réel? Prajnânpad apporte une précision ' Il y a un seul chemin et c'est le chemin dans lequel vous avancez avec tout votre être. Faire des puja [des rituels dadoration], aller au temple, prier Dieu, ne sont que des histoires que lon se raconte à soi-même. ' " Il nest pas tendre, nest-ce pas? Tous les points de vue de Prajnânpad sur la question sont assez durs, si jose dire, et les commentaires de Comte-Sponville le sont également. Le philosophe dit à un moment : que ce ne sont pas des propos qui sont faits pour mettre du baume sur nos plaies, mais quils sont faits pour montrer les plaies. Ce nest pas la même chose. " ' Avez-vous besoin de religion, de Dieu, denfer, de paradis, etc.?, demandait Prajnânpad. Tout ceci est la création dun mental insatisfait et divisé. ' " Comte-Sponville de commenter : " Swâmiji est un maître spirituel, mais sans religion aucune. Mieux ou pire! -, la spiritualité quil propose ne se conquiert pas dans une fuite éperdue ou béate, avec je ne sais quelle espérance, encore moins dans un autre monde, mais dans celui-ci, tel qu'il est, mais au fin fond du désespoir, dans un long et douloureux travail de lucidité, dacceptation et de deuil. Je vais essayer de définir le mot désespoir. Si lon vit despoir, on ne vit plus dans le présent, on vit ailleurs, dans le conditionnel, dans lattente, dans lespérance. Et lespérance, se trouve justement en dehors de la réalité. Le désespoir dont il est question ici nest pas dramatique, comme daller pleurer, de déchirer sa chemise ou se tirer une balle. Il fait plutôt référence au fait de renoncer à vivre despoir pour être en mesure de vivre dans le présent. " Ce maître car c'en est un, et considérable, et lun des plus grands de ce temps -, dit Comte-Sponville, ce nest pas un rêveur, ni un prophète, ni un croyant. Un philosophe? Pas même. Bien plus que le Bouddha, dont il se sait très proche, il nenseigne de doctrine ou nattache dimportance à celles, quand cela lui arrive, quil évoque. Cest à peine si lon peut parler de sa pensée, puisque toute pensée pour lui est mensongère. Elle ne sert quà nous séparer du réel. Il se contente de voir. Voir cest un mot qui revient souvent lorsquil est question de sagesse. (' Le sage voit cela comme cela est ', disent aussi les textes bouddhistes) qui sont très proches des réflexions de Prajnânpad. " [ ] Quand on voit, plus besoin de croire, dit Comte-Sponville. [ ] À quoi bon les généralités, les doctrines, les écoles? Les livres? Ils peuvent servir non suffire. " Il cite alors Prajnânpad : " ' On n'apprend rien simplement en lisant des livres. On napprend qu'en recevant des coups, lorsquaprès avoir fait des efforts, on connaît le succès ou linsuccès. ' " Pour mieux cerner le personnage de Swâmiji, comme le rappelle Comte-Sponville, " il ne fait pas de conférences, et sennuie quand ses disciples lui posent des questions générales. [ ] Swâmiji na pas denseignement; Swâmiji répond aux questions quon lui pose pour que son interlocuteur comprenne où est sa dépendance, et où est sa liberté. " " Je parlais de désespoir, et c'est ce qui me le fit découvrir, nous révèle Comte-Sponville. J'avais publié, sans rien connaître de Prajnânpad, un Traité du désespoir et de la béatitude, dinspiration matérialiste, qui cherchait, à travers la désillusion et le deuil, le chemin dune sagesse. [ ] Le désespoir. Il faut prendre le mot à la lettre : le désespoir, au sens où je le prends, cest moins la tristesse que labsence totale despérance, et cest en quoi il constitue létat normal du sage. Celui qui a tout, quirait-il espérer? [ ] Il nespère pas [le sage] : il agit. Il ne regrette pas : il se souvient. Ni espérance ni nostalgie; ni crainte, ni remords. ' [ ] Ce qui est ici et maintenant. Rien dautre. ( ) Restez dans le présent : agissez, agissez, agissez. ' Le sage est un homme daction; c'est où il trouve le bonheur : parce quil a cessé de lespérer. ' Ne courez pas après le bonheur. Le bonheur est le résultat de laction juste. ' Il faut entendre : y compris si laction échoue. ' Si vous avez fait de votre mieux, vous vous êtes accompli vous-même, vous ne pouvez quêtre heureux. ' Disons qu'en tout cas, nous ne le serons pas autrement, fait remarquer le philosophe. Le sage? Cest celui à qui le présent suffit : à qui tout suffit, puisquil ny a rien dautre. Cest pourquoi il est dans la vérité, et non dans lespérance : ' La vérité ne viendra pas, elle est ici et maintenant. ' " " ' Seul le désespéré est heureux; car lespoir est la plus grande torture qui soit, et le désespoir, le plus grand bonheur. ' " Cette citation nous vient du Mahâbhârata. Je ne sais pas sil réussit à vous convaincre de cela [rires] " ' Personne ne peut trouver le bonheur ' ", disait Prajnânpad, et cest de là quil faut partir. Le bonheur pourtant (ou plutôt par cela même) reste le but; mais on ne latteint quen y renonçant en cessant de lespérer. [ ] La sagesse est le but; mais pour ceux seulement qui ne lont pas atteinte. Or, nul nest sage dabord; cest en quoi le mot de désespoir, mieux que celui de béatitude, indique la voie. Lespérance est première, et toujours déçue, et toujours renaissante. Il faut donc la perdre, sen défaire, sen libérer : dés-espoir. Cest le chemin de la lucidité; cest le chemin de la vérité. Non pas espérer mais connaître ; non pas croire mais voir. " Le mot parle de lui-même Dés et espoir : se défaire de lespoir. Cet ouvrage de Comte-Sponville est un peu difficile à digérer. Cest pourquoi nous y reviendrons dans un deuxième temps. Il sintitule De lautre côté du désespoir, cest une introduction de la pensée de Svâmi Prajnânpad, aux éditions Acarias, LOriginel. |