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Émission du lundi 15 février 1999 |
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La Saint-Valentin... |
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et lart de la drague |
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JACOBS, Andrew. " Lart de draguer sans se blesser ", Courrier International, du 11 au 17 février 1999. |
Je découvre récemment que l'art de draguer pourrait aujourd'hui se comparer à ce qui se passait dans les jardins du futur Saint-Valentin. C'est du moins ce que rapporte un article du New York Times traitant du Date Bait, un terme que lon pourrait traduire par " hameçon à rencontres ". Larticle, qui a été repris par Courrier International, présente le Date Bait comme " une méthode brutalement efficace pour apparier les partenaires potentiels en leur épargnant le risque de rejet associé aux premières rencontres ". C'est un professeur de psychologie qui, célibataire et fatigué de draguer dans les bars homosexuels, a développé cette méthode, utilisée présentement à New York, dans le milieu gay. Lors de rencontres le samedi soir, dans une succursale d'une chaîne de librairies gaies A different light, les individus en quête dune âme sur se mettent par petits groupes et se présentent un à un devant les autres. Ensuite, ils n'ont qu'une minute pour parler à chacune des personnes qui se trouvent là et notent ensuite leurs impressions et le ou les " numéros " qui leur plaisent : " Le 17.., le beau Geraldo, il m'intéresse lui. " Par la suite, tout ce joli monde se retire pour prendre un thé pendant quun ordinateur-Valentin traite les fiches pendant vingt minutes pour finalement " cracher froidement des pairs de numéros allant ensemble ", selon ceux qui ont montré un intérêt commun. Cela, nous dit-on, a permis de créer jusqu'ici 4 837 rendez-vous. L'histoire ne dit pas s'il y en a eu un deuxième... On pense maintenant à recourir à ce même procédé pour les hétérosexuels, les lesbiennes et les séropositifs. " Je ne le savais pas, mais je dois être né avec une espèce de gène d'entremetteur juif ", rigole Rafael Risemberg, ce professeur de psychologie américain. Le soir où le journaliste du New York Times se trouvait dans ce lieu, 66 % des participants ont été choisis par au moins un homme qui leur a tapé dans l'il, et 41 % d'entre eux par un ou plus. Le rapprochement à faire avec le jardin de l'évêque Valentin me paraissait s'imposer. D'une part, ces nouvelles façons de se rencontrer font peut-être sourire, mais il faut bien admettre qu'on est loin de la formule : " Bon, ça y est, cest décidé : tu épouses la fille du voisin. " Terminée aussi l'époque où tout se faisait naturellement, lorsquon se rencontrait au sortir de la messe, par exemple, sans qu'il soit nécessaire de créer des occasions, des lieux, ou de nouveaux rituels. En particulier, ce qui me frappe ici et nous avons vu cela se produire à plusieurs reprises dans les cinquante dernières années c'est que linnovation nous vient des homosexuels : on ne peut pas ignorer plus longtemps la très grande créativité de ces individus, que ce soit dans le domaine de la littérature, des arts, des nouvelles technologies, mais aussi pour tout ce qui touche la vie quotidienne et les loisirs. Ils ont une importance considérable dans notre société et ce de plus en plus. Ce topo en est un parmi tant d'autres que je vous ai communiqués au cours des années sur la recherche de modèles dans un monde où il n'y a plus de repères : dans une société où il n'existe plus de modèle pour ce que nous sommes, et aucun surtout pour ce que nous voulons devenir. Il faut réinventer la vie. |
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Le suicide :
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On s'inquiète dailleurs particulièrement pour les 20 à 40 ans, une tranche d'âge particulièrement affectée dans les pays industrialisés. Comment se fait-il que le suicide tue plus de gars de 15 à 40 ans chez nous que toutes les maladies et les accidents? Pourtant, ce sont des hommes que rien ne singularise. Ce ne sont pas des personnes handicapées ou marquées. Pourquoi? On va invoquer, bien sûr, le contexte socio-économique mais il n'est pas cependant plus difficile ici que dans d'autres sociétés industrialisées, et surtout celles en voie de développement. La question alors se pose : Pourquoi se suicide-t-on plus ici qu'ailleurs? |
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EHRENBERG, Alain. La fatigue d'être soi : dépression et société, Éd. Odile Jacob, 1998. |
Il y a aussi quelque chose de nouveau là-dessus. J'en ai parlé l'autre jour lorsqu'il a été question de l'ouvrage d'Alain Ehrenberg, La fatigue d'être soi : dépression et société. En parlant de la dépression, cet auteur dira que " cette maladie est inhérente à notre société où la norme n'est plus fondée sur la culpabilité et la discipline mais la responsabilité et l'initative ". Il fait remarquer que les gens ont maintenant le sentiment profond d'être entièrement responsables de leur vie, si l'on se situe par rapport à une époque où les relations entre les individus étaient plus serrées, plus chaleureuses. Tandis qu'aujourd'hui, on est dans l'anonymat. Au point, comme le font les dragueurs à New York, qu'on doive inventer des systèmes pour se rencontrer. Ehrenberg souligne que " chacun doit mobiliser une très grande énergie pour devenir lui-même. " Cela peut paraître étrange mais c'est comme ça. " La dépression pourrait bien être le révélateur des mutations de l'individu. " Comment peut-on retirer aux gens le sentiment qu'ils sont responsables de leur vie, et que l'initiative leur revient toujours? Il y a bien une façon : cultiver davantage le sentiment social. Personnellement, je pense que c'est vraiment là une clé : non seulement en me basant sur l'ouvrage d'Ehrenberg, mais aussi en tenant compte des travaux d'Adler Alfred Adler, un autre personnage qui revient souvent dans mes propos. Ce dernier insiste beaucoup sur l'importance du sentiment social, sur la nécessité de développer chez les jeunes individus le sentiment d'appartenir à un groupe, d'être entouré, d'être à la fois soutenu par le groupe et de devoir aussi contribuer au soutien du groupe. Ce sont des clés qui pourraient répondre à l'anomie. |
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CYRULNIK, Boris. " Langoisse, salaire de la liberté ", Le Nouvel Observateur |
J'ai retrouvé un article dans lequel Boris Cyrulnik, psychiatre et éthologue, parle de l'angoisse qui serait le salaire de la liberté. " Nos contemporains sont angoissés parce qu'ils ont perdu l'effet tranquillisant du groupe, du rituel social. Alors ils adhèrent à un parti extrémiste ou à une secte ", écrit-on en présentation de lentrevue parue récemment dans Le Nouvel Observateur. On en revient donc à limportance du sentiment social. Et ce que suggère Boris Cyrulnik, cest tout simplement de retrouver le sens de la fête. Dans son propos, Cyrulnik présente deux composantes dans le groupe : " Il y a les ' explorateurs ', les inventeurs de culture, qui sen tirent très bien. Mais les autres, la majorité, sont largués. Ils tentent de se raccrocher aux racines, à la tradition ", explique-t-il. Avec pour résultat que " les techniques de communication modernes ont finalement pour effet de diluer les groupes. Plus nous avons de moyens de communication plus la communication est à la fois performante et difficile. " Il rappelle qu'au 19e siècle, la danse est peu à peu devenue cellulaire, comme la famille : " On danse à deux parce qu'il faut courtiser une femme pour fonder une famille. Aujourd'hui, dans les concerts de rock, on danse seul en regardant la scène. C'est la foule solitaire. Il faut inventer un nouveau rapport de l'individu au groupe, trouver un équilibre où les gens soient à la fois fiers de leurs origines et ouverts à la rencontre avec lautre. " Finalement, l'angoisse qui serait à l'origine de la tentation suicidaire serait le prix à payer pour l'émancipation de l'individu. Malgré eux, je fais se rencontrer Cyrulnik et Ehrenberg, car je leur trouve un vocabulaire assez proche l'un de l'autre et une pensée qui se recoupe sous bien des rapports. En exergue, j'avais noté que toute cette réflexion me fait penser à la tribu. En fait, aussi longtemps qu'on a la tribu pour nous entourer, pour nous associer à une démarche collective, plus notre sentiment d'appartenance à un groupe est fort. Aujourd'hui, on n'a plus ce sentiment d'appartenir à une collectivité. D'où l'importance de développer le sentiment social chez les jeunes. Dès six ou sept ans, il faut développer ce sentiment chez les jeunes afin qu'ils apprennent lintérêt de vivre avec le groupe, d'être en groupe, d'apporter quelque chose au groupe, de recevoir quelque chose du groupe et de continuer d'entretenir le sentiment social. L'une des choses parmi les plus importantes que j'ai retenues pendant ces 28 années à glaner de l'information à gauche et à droite, c'est l'importance de développer le sentiment social. Car s'il ne peut prendre racine quelque part dans un contexte qui le favorise et auquel il contribue, l'individu se retrouve coupé du groupe. Il n'est donc pas surprenant qu'il aille à la dérive. Cela me fait penser à ces films de science-fiction dans lesquels on voit un astronaute en train de réparer un élément sur le vaisseau spatial quand soudain le tuyau, le tube, qui le retenait vient à se couper : on le voit alors partir doucement à la dérive dans l'espace. C'est ainsi que j'imagine ces gens qui se sont isolés du groupe : comme allant peu à peu à la dérive dans le vide. La dérive dans le vide... peut-être cela ferait-il un bon titre de roman? Non, finalement, ça ne se vendrait pas très bien. [rires] Je reviens à la question : Pourquoi les hommes sont-ils plus nombreux à se suicider? Il est certain que la place de l'homme est à redéfinir et que le processus implique la nécessité de lâcher prise, de laisser de côté certains privilèges également. Sans compter que le chômage est un facteur très important, étant donnée la place quoccupent le travail et la situation socio-professionnelle dans la culture mâle, comme base solide à son identification. Il y a ensuite la question du gagne-pain partagé : l'homme ne peut souvent plus se valoriser au sein du couple et dans la famille comme le pourvoyeur. Et puis, il y a toute cette culture qui démontre que les hommes sont très différents des femmes, et vice-versa; il faut accepter cela. Un autre point : en général, les hommes ne demandent pas d'aide. Dans une étude, on mentionne à ce sujet : " On devrait s'assurer qu'on ne leur laisse pas l'impression que le suicide est une option valable quand on a essayé tous les autres. Ni que le suicide est courageux ou héroique. " Il faut donc faire attention à la perception que lon a du suicide, de même quà celle que lon développe chez les enfants : dans l'esprit de certains, le suicide peut ainsi tenir lieu d'initiation, dans le sens de traverser une épreuve. Se valoriser en se tuant, en quelque sorte. Les signes précurseurs sont donc très différents chez les hommes et chez les femmes : ils nenvoient pas les mêmes signaux. " Alors que culturellement, on sattend à ce quune personne en demande d'aide soit soumise, passive et dépendante, les hommes qui ont besoin d'aide démontrent plutôt de la colère en guise de demande daide; cette colère est souvent malheureusement interprétée comme de l'agressivité gratuite (parfois même comme de la violence). Culturellement socialisés pour être dans l'action, les hommes cherchent une explication plutôt qu'un conseil. Ils préfèrent faire eux-mêmes les démarches et sont beaucoup plus rébarbatifs à l'idée d'être pris en charge. Typique des hommes : leur difficulté à accepter de perdre le contrôle d'une situation. " |
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Où sont les intellectuels? |
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BLAIS, Jean-Marc et CRÉPU, Michel. " Entretien avec Jean Duvignaud ", LExpress, 11 février 1999. |
" Aujourdhui, les intellectuels ne doutent pas assez ", affirme Jean Duvignaud, un homme dont j'ai lu avec plaisir les articles et les livres, et dont nous avons parlé à quelques reprises à l'émission Par quatre chemins. Même s'il a pris de l'âge, il est toujours aussi tripatif. D'une certaine façon, je me sens certaines affinités avec lui du fait que c'est un homme qui a eu une carrière très éclatée : il a été romancier, critique de théâtre, ethnologue, sociologue Il faut avoir beaucoup écrit pour bien saisir quand il dit : " De la même façon qu'on n'écrit pas la même chose à la machine à écrire qu'à la main ou à l'ordinateur, l'instrument organise une forme de création. " Une formule intéressante quoique d'ordre technique. Récemment interviewé par LExpress, il sattristait de l'atonie intellectuelle qui prévaut : il trouve que les intellectuels ne sont pas très engagés, quils manquent de dynamisme. En France, ils disent cela de leurs intellectuels, mais on peut affirmer la même chose chez nous. C'est vrai : Où sont-ils nos intellectuels? Déjà quil y en a très peu, on ne les invite que rarement à la radio et à la télévision. C'est bizarre. Ce n'était pas comme ça autrefois. " Les sociétés semblent aujourd'hui ingouvernables. La politique n'a plus la même chance d'intervention. Je n'incrimine pas la mondialisation. Vous savez, elle existe depuis longtemps; le colonialisme était déjà planétaire. La situation s'explique plutôt par une série de mouvements contradictoires : nous sommes tiraillés entre les mégafusions industrielles et l'éparpillement en microgroupes, en ethnies concurrentes, entre la transmission de plus en plus rapide d'informations et l'impossibilité de communiquer entre proches. On aurait voulu faire une émission thématique, que nous n'aurions pu réussir mieux. Nous avons aussi le sentiment de vivre avec les effets d'une technologie qu'on ne sait plus maîtriser. Doù cette nébuleuse qui entoure les idées : elle fait que brusquement on s'affirme et, en même temps, on hésite à s'affirmer. " Il a une vision personnelle des plus intéressantes. " Le 20e siècle n'a pas inventé didées nouvelles, affirme Jean Duvignaud; il a repris entièrement celles du 19e siècle : le communisme, le libéralisme, le socialisme. Tous les grands thèmes sont nés du choc des révolutions française, anglaise et américaine. Nous n'en sommes pas sortis. On s'y réfère constamment, même quand ce n'est pas vrai. Les gens s'accrochent à des textes même s'ils ne les ont pas lus. Alors quest-ce que le 20e siècle a inventé en dehors des grandes découvertes scientifiques? ", demande-t-il. Sil sest aperçu que les intellectuels ont commencé à tourner en rond vers les années 70, il saperçoit que la période de transformation sallonge au point tel quon ne sait encore pas ce que lon attend. " Tout ce qui nous est donné comme idéologies, instruments, techniques, n'est pas complètement capable de nous préparer à ce qui va se passer. Les gens vont sur la Lune, sur Mars, bon. Et bien, pendant ce temps, la misère persiste sur Terre... C'est une banalité, mais ce type de constat nous oblige à aller plus loin. Groethuysen disait que la métaphysique consiste à répondre aux questions des enfants. En fait, nous sommes dans un état d'anomie. [ ] Le moteur des hommes, ce n'est pas tellement le déterminisme historique, mais leur capacité à anticiper le futur. Cest une des difficultés actuelles. " Justement, le problème actuellement, c'est qu'on a beaucoup de mal à l'anticiper. " Quels sont les vrais moyens d'intervention des intellectuels dans la vie sociale? Je ne sais pas, répond-il. L'intellectuel n'est pas celui qui en sait plus que les autres : c'est fini ça. Il est un homme comme tout le monde et il parle en tant qu'' homme de tout le monde '. De quel pouvoir dispose-t-il? On peut avoir une pensée originale mais, en même temps, un sentiment d'impuissance ou de méconnaissance des possibilités de persuasion. [ ] Je pense que c'est devenu très difficile [maintenant d'être un agent du changement]. Je ne me dis d'ailleurs pas intellectuel, mais écrivain. Il est fini le petit numéro d'illusion où l'on se lançait et clamait très haut ses certitudes improbables. Maintenant, il faut aller lentement, prudemment, obscurément même. " " Celui qui monte sur une caisse et qui parle au peuple se croit au 19e siècle. Aujourdhui, il faut parler à la radio, se montrer à la télévision ou écrire. " Voilà pour les gueulards de la politique [rires] |
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