PAR...  

Émission du jeudi 28 janvier 1999

Pour le plaisir des dames

Un jour, le comédien Jean Doat - qui a été mon maître au théâtre - parlait de sa compagne en ces termes : " J’ai rencontré ma bergère et elle m’a rassemblé ", disait-il. Retenez et empruntez la formule, messieurs : les dames adorent ça…

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Arnaud Desjardins : la réconciliation

Se rassembler, c’est se réconcilier. Je me suis plongé dernièrement dans un texte d’Arnaud Desjardins qui porte sur la réconciliation. J’ai trouvé son propos d’une simplicité remarquable et en même temps d’une grande profondeur. Il s’agit d’un très beau texte, tiré de son allocution prononcée lors du 10e anniversaire du Centre Durckheim, et qu’a publié Albin Michel dans un numéro spécial de Question de qui porte justement sur Arnaud Desjardins : Témoignages et textes inédits. C’est le témoignage d’un homme qui a cheminé et qui est arrivé maintenant, me semble-t-il, au centre de sa vie.

 
D’après :

DESJARDINS, Arnaud. La Voie de la réconciliation, in Arnaud Desjardins : Témoignages et textes inédits, Question de N° 111, Éd. Albin Michel, 1998.

Dans cette partie du texte intitulée La Voie de la réconciliation, il se fait, lui aussi, berger, en nous invitant à rassembler ce qui est séparé en nous. " Je crois pouvoir dire que la réconciliation c’est la voie, ou que la voie c’est la réconciliation, écrit Arnaud Desjardins. […] Réconciliation pourrait donc s’entendre comme le fait de réunir, de rassembler à nouveau ce qui a été séparé mais qui originellement ne l’était pas, même si cette origine est métaphysique. Pour le mental ordinaire, la manière de raisonner ou de poser des questions consiste à opposer deux termes : est-ce que c’est ceci ou est-ce que c’est cela? Et la voie nous amène à remplacer peu à peu la conjonction ou par la conjonction et. "

Tout cela évoque chez moi cette époque où j’étudiais beaucoup tout ce qu’on pouvait trouver sur Pythagore. Il y avait entre autres cette formule : " Non pas oui ou non mais oui et non. " Non pas l’opposition mais la médiété. " Un des symboles les plus connus est le diagramme qui montre l’enlacement du Yin et du Yang à l’intérieur d’un cercle, continue Desjardins. À un niveau philosophique, métaphysique, on pourrait dire que la voie, c’est la réconciliation du un et du multiple, du Ciel et de la Terre, de l’action et de la non-action - du vide et de la forme, pour parler comme les bouddhistes. Cette réconciliation ultime, qui certes a son importance et à laquelle nous pouvons déjà réfléchir même si nous n’en avons pas encore l’expérience, nous touche et nous concerne cependant moins que d’autres réconciliations qui sont d’abord nécessaires sur le chemin. "

Il précise, plus loin, le sens de cette double réconciliation avec nous-mêmes, d’une part, et avec les autres, avec les événements de l’existence, d’autre part. " Cette réconciliation avec le monde commence par la réconciliation avec notre passé, quel qu’il ait été pour pouvoir vivre instant après instant, en communion avec notre présent tel qu’il est dans la réalité de l’instant, de l’ici maintenant. On pourrait aussi évoquer une réconciliation par avance avec notre futur. Plus de crainte : le futur sera ce qu’il sera, à chaque jour suffit sa peine, à chaque minute suffit son oui. Et pour pouvoir être réconcilié avec ce futur que nous ne connaissons pas mais que nous pouvons pressentir, il est indispensable d’être réconcilié avec son passé. Se réconcilier avec le passé implique que ce passé ne nous tienne plus dans ses griffes, qu’il ne vienne plus colorer, déformer l’instant présent.

" Si nous lisons des ouvrages de spiritualité, qu’ils soient hindous, soufis ou chrétiens, nous retrouvons cette idée fondamentale : être libre du passé– C’est avant tout papa et maman dans les conditions les plus courantes.   […] Combien d’êtres humains ne sont pas et peut-être ne seront jamais réconciliés avec leur père, ou leur mère, ou avec les deux. Que de souffrances pour l’enfant face à l’incompréhension des parents, leurs maladresses, que de blessures... […] Ce moule de la petite enfance va colorer plus ou moins toutes nos relations dans l’existence, notamment les relations amoureuses, d’où la nécessité de cette réconciliation avec les parents, pour permettre une vie conjugale harmonieuse. Ce thème de la réconciliation en touche un autre bien connu, celui du pardon des offenses, le pardon à ceux qui nous ont offensés : une vie réconciliée est non plus une vie dans l’hostilité, et donc dans la souffrance  tant en ce qui concerne notre relation passée que présente avec notre destin à chacun. C’est le thème de l’acceptation de ce qui est, y compris l’acceptation de l’inacceptable, le non-conflit avec la réalité telle qu’elle se présente d’instant en instant. "

Le pardon est nécessaire pour se réconcilier avec les autres, mais avec soi-même également.

Comme le rappelle plus loin Arnaud, " un être spirituel est avant tout un être qui vit dans le climat général du oui. Oui à soi-même d’abord ce qui ne veut pas dire qu’on ne peut pas, à partir de là, progresser. " Il est nécessaire de partir de ce que l’on est pour commencer à progresser. " Le chemin commence avec l’amour de soi-même, continue-t-il plus loin. Cela n’a bien entendu aucun rapport avec la vanité, l’orgueil, la susceptibilité, et l’hypertrophie de l’ego qui sont justement la réaction à l’impossibilité de nous aimer tels que nous sommes et de nous pardonner ce que nous avons été. […]

" J’ai été ce que j’ai été. Vu le nombre de conditions, de circonstances, de chaînes de causes à effets, de jeux d’action et de réaction à l’œuvre, je ne pouvais pas être autre que ce que j’ai été. Les reproches, la culpabilité sont une forme de mensonge, de refus de la vérité ou de la réalité relative telle qu’elle est. Et aujourd’hui, de même, je suis ce que je suis. C’est seulement à partir de cette si difficile réconciliation pleine et entière avec soi-même que la croissance intérieure peut commencer. Il n’y a pas de technique yogique de méditation, de jeûne, d’ascèse, même difficile, qui puisse être fructueuse sur la base d’un refus de soi-même. Or trop souvent, l’engagement dans la démarche spirituelle se met au service de ce reniement […]. C’est forcément une impasse. "

Pour illustrer la réconciliation de l’un et du multiple, il emploie cette très belle image : " Nous pouvons aspirer à une communion qui irait jusqu’à la découverte qu’un fondement unique sous-tend le monde multiple, que nous sommes tous les vagues d’un même océan. " Chacun a son autonomie, chacun est lui-même, chacun est une vague, mais une vague d’un même océan. C’est une métaphore qui est utilisée fréquemment lorsqu’on veut signifier que nous participons tous de la même conscience. La conscience est une comme l’océan, mais n’empêche qu’il y a des vagues, des vaguelettes, des lames de fond qui peuvent se prendre pour des manifestations uniques et qui ne sont pas associées à la grande manifestation de l’océan...

" Si nous nous engageons sur cette voie sans avoir d’abord accompli la première tâche qui consiste à nous réconcilier complètement avec nous-mêmes, toutes nos approches seront récupérées par l’ego et le mental. […] Ne l’oublions pas, pour le mental c’est toujours l’un ou l’autre, je choisis l’un contre l’autre, et sur la voie ce sera l’un et l’autre. […] Il n’y a pas de succès sans échec. Il n’y a pas d’arrivée sans départ. Il n’y a pas d’union sans séparation, de haut sans bas, ni de chaud sans froid, il n’y a pas de naissance sans mort, il n’y a pas de mort sans naissance. À partir de la naissance, l’ego et le mental se structurent sur l’opposition naturelle de tout ce qui paraît au bébé agréable, désagréable, plaisant ou déplaisant. Nous avons divisé le monde en deux, ce que nous aimons et n’aimons pas : attraction et répulsion. Le Bouddha disait lui-même que tout le mal venait de l’attraction, de la répulsion et de l’illusion ou de l’ignorance. "

Pour pouvoir dépasser, passer au-delà  de la dualité, du conflit  il faut d’abord accepter, assumer, intégrer, réunifier ", dit Arnaud Desjardins à l’aide d’une formule concise que je trouve bien intéressante. Puis, pour appuyer son propos, il rappelle cette phrase qu’on peut lire dans l’Évangile de Thomas : " Celui qui fera du deux Un… "

Il rappelle plus loin que certains maîtres hindous utilisent une formule qui, au premier abord, peut sembler étonnante : " Pour aller de deux à un, il faut passer par trois. " Tiens, on s’éloigne beaucoup de ce qu’enseignait Pythagore… [rires] " Chaque fois qu’il y a deux, il y a dualité, partout, dans toutes les circonstances de notre vie, dans l’espace, dans le temps, dans la causalité. Pour aller de deux à un, il faut passer par trois. " Autrement dit, c’est la thèse et l’antithèse, dont la synthèse nous ramène à un. Le point de la médiété, qui va résoudre finalement cette opposition, est toujours d’un niveau de définition supérieur à celui où se définit l’opposition. La médiété transcende la dualité. " Si un homme et une femme se ressentent comme deux et souhaitent s’unir ou, comme on dit parfois avec un peu trop de romantisme, " ne faire plus qu’un ", le troisième terme entre eux, nous le connaissons tous, c’est l’amour. […]

" Une vision réelle de l’existence est une vision qui en comprend tous les aspects. Si nous laissons de côté un seul élément, nous ne pouvons plus avoir accès à la totalité. […] Notre démarche sera toujours double. Une démarche purement intérieure vers le silence des profondeurs, vers le centre, vers l’atman, par la réconciliation avec ce qui se présente à nous à chaque instant au niveau conditionné et la diminution progressive de tout ce qui est division, séparation, opposition, pour aller de plus en plus vers le rapprochement, la compréhension, la communion, l’amour, dans notre perception du monde relatif, du monde multiple. Comment pourrions-nous faire la découverte ultime si nous ne tenons pas compte de toutes les données du problème? "

Il ajoute plus loin : " Il s’agit alors de non-dualisme et du fondement unique de la réalité multiple. - Il n’y a pas vraiment de dualité, il y a une unité derrière et il faut le vivre instant après instant. - Elle peut aussi être exprimée uniquement en terme de cœur, explique-t-il. Il est évident que la réconciliation ne peut pas être purement intellectuelle.[…]

" La " réconciliation " est aussi un autre terme pour " purification ". La progression sur la voie va nous demander, nous le savons bien, d’accomplir notre part avec courage, avec persévérance. […] Nous n’avons pas à créer ou à produire quoi que ce soit par nos efforts. La réalité ultime est déjà là. L’affirmation centrale de tous les enseignements spirituels. Ce qui est produit par certaines causes, fussent nos efforts, peut être détruit par d’autres causes. Nous n’avons donc qu’à découvrir ce qui est là, à dévoiler ce qui est là en éliminant ce qui le recouvre. Il n’y a pas tellement à ajouter, il y a beaucoup à enlever. […] Et si nous voulons bien nous engager sur cette voie, alors devient possible la révélation du véritable non-dualisme, la réconciliation complète du manifesté et du non-manifesté ou, si vous préférez, de l’absolu et du relatif ", dit-il encore.

J’aime bien rappeler à ce sujet (et je pense bien tenir cette idée d’Arnaud Desjardins), que la démarche est soustractive : il faut enlever tout ce qui nuit à l’accomplissement de cette réalité ultime. C’est de ce qui nous empêche d’en prendre conscience. Il faut se libérer en le reconnaissant d’abord. Il ne s’agit pas de se prendre les pieds dans les fleurs d’un tapis métaphysique… Il faut tout simplement commencer par vivre cette dualité dans le quotidien, puis de voir jusqu’à quel point on finit par être capable de transcender cette perception duale pour faire place à un sentiment d’unité.

Réconciliation est un mot moins utilisé que non-dualité ou même amour, mais je me suis rendu compte par ma propre expérience, dit Arnaud Desjardins, mon propre cheminement et par des relations approfondies avec plusieurs centaines d’hommes et de femmes depuis dix-huit ans, que tous ces obstacles, ces écrans intérieurs, qui nous séparent du royaume des cieux qui est au-dedans de nous peuvent être résumés par ces deux mots : non-réconciliation. " D’où l’importance de la réconciliation.

Il termine ainsi : " Il faut que la voie ne nous soit plus présentée en termes métaphysiques, yogiques ou ésotériques auxquels nous donnons facilement notre adhésion, mais d’une manière qui nous mette directement en cause dans notre réalité individuelle intime, notre réalité de non-réconciliation. Il n’y a pas un " yoga de la réconciliation " comme il y a un " yoga de la connaissance ", " de l’action " ou " de la dévotion ". Tout yoga, toute voie concilie les opposés, unit les contraires, comble les séparations et rassemble ce qui était dispersé. "

Pour revenir à la bergère…

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L’anthropologie : reflet de la diversité

Une autre façon, je dirais, de réconcilier le multiple et l’unique au niveau social serait de passer par l’anthropologie ou l’ethnologie. C’est-à-dire que tous les êtres humains doivent manger, dormir, s’amuser, apprendre, communiquer, se vêtir, etc. S’habiller oui, mais comment? Manger quoi? Le cuire, ne pas le cuire? Apprendre quoi au juste? Les valeurs autour de soi? Communiquer? De quelle manière? Voilà grosso modo ce qu’étudie l’anthropologie et l’ethnologie.


Il faut prendre conscience qu’il y a de multiples façons d’être, de vivre, et de penser. D’où l’intérêt de ces recherches faites par les anthropologues et les ethnologues, qui portent, en particulier, sur les cultures, sur la parenté, sur les pouvoirs, l’échange, sur les systèmes de croyances, etc. C’est incroyable la diversité que l’on peut trouver dans les coutumes, et la nécessité qui s’impose à notre époque où l’on tend à tout homogénéiser. Alors qu’il faut au contraire respecter la diversité culturelle.

Dans un numéro hors-série de Sciences Humaines qui vient de paraître, on traite d’anthropologie en nous proposant de nous interroger sur l’un et le multiple, en observant le monde et ses cultures à travers le passé, comme un musée des civilisations perdues, peut-être, comme une série de dispositifs conçus pour remplir les besoins humains, comme une collection des tempéraments contrastés. Telles sont quelques-unes des premières solutions élaborées par les anthropologues pour résoudre un seul et même problème : comment conserver l’unité du genre humain et expliquer la diversité de ses productions? "

D’après :

" Les notions fondamentales de l’anthropologie ", Sciences Humaines, Hors série N° 23, décembre 1998-janvier 1999.


la pensée

Je dois dire que ça me fait énormément tripper de voir jusqu’à quel point les gens peuvent penser autrement les uns des autres, vivre autrement aussi. Ce qui m’a fait beaucoup de bien dans ma vie c’est de m’être frotté à d’autres cultures que celle dans laquelle j’ai grandi. Par exemple, pour une période de trois mois, je me suis retrouvé en Polynésie où tout était tellement différent du connu. Les valeurs n’étaient pas les mêmes. Entre autres, la valeur du travail au sens où nous l’employons n’existait pas là-bas à cette époque. Les valeurs les plus importantes en Polynésie concernaient la communauté, les loisirs, la récréation, etc. Un autre monde…

Le problème au cours des siècles – plus précisément à compter du 16e environ – aura été d’estimer que notre manière de penser le monde, nous les occidentaux, était LA seule bonne et qu’il fallait absolument l’imposer aux autres : imposer notre religion, nos valeurs sociales, notre façon de vivre – en famille ou pas –, notre façon de considérer l’argent, etc., plutôt que d’envisager le plus de diversités possibles. On dit que " les cultures ne peuvent survivre que si leur technologie est supérieure à celle de la culture qui se confronte avec elles. " Et comme nous avons, en Occident, une culture qui est particulièrement bien équipée en matière d’agressivité… La preuve : à chaque fois qu’on arrive quelque part avec nos panneaux publicitaires de Coca-Cola, nos hamburgers et notre façon de vivre, on a tendance à engloutir tout simplement la diversité.


l’échange

Entre autres choses, dans cet article, on parle d’échange. " Les premières études sur l’économie des primitifs montrèrent que la circulation des biens jouait un rôle capital dans le fonctionnement des sociétés.   Comme un lien, si vous voulez, qui existait au plan social.  Marcel Mauss, dans son Essai sur le don, estimait que l’économie primitive ne fonctionne pas comme un face-à-face de la micro communauté humaine avec son environnement naturel, mais bien comme un circuit d’échange. " Une ethnographie des formes d’échange et des formes de production serait ensuite développée dans les années 50-60, et aurait continué, avec les transformations économiques et industrielles, à se pencher sur les modes traditionnels. " Il en naîtra l’idée (le mythe?) des sociétés d’abondance, explique-t-on, en harmonie avec un environnement naturel connu mais préservé. De manière générale, l’anthropologie économique aujourd’hui se préoccupe d’analyser le passage des sociétés traditionnelles au salariat et à un échange marchand. " Ce que nous y perdons, nous, en diversité, et ce que finalement on peut gagner à constituer de plus en plus une culture planétaire.

D’après :

" Les mots des émotions ", Sciences Humaines, Hors série N° 23, décembre 1998-janvier 1999.


le comportement humain à travers les mots des émotions

Il existe plusieurs branches de l’anthropologie qui mettent l’accent sur certains points particuliers du comportement humain : encore une fois sur sa diversité, mais aussi à la recherche d’une unité. Le fait, par exemple, que les mots ne pouvant pas vraiment être traduits d’une langue à l’autre, d’une culture à une autre, explique que les émotions ne peuvent pas être traduites, les sentiments pas davantage et les raisonnements non plus. Il y a, paraît-il, une anthropologie des émotions. " Les émotions, pense-t-on souvent, traversent plus facilement les barrières culturelles que les discours. Pourtant, les observations des anthropologues mettent en lumière la variabilité extraordinaire avec laquelle les individus et les groupes nomment, interprètent et conceptualisent, selon leur culture, leurs états affectifs. "

C’est l’une des questions qui m’excitent le plus dans l’anthropologie : de savoir si avec des mots qui n’ont pas le même sens, d’une culture à une autre, le ressenti est le même, ou si l’on ressent autrement les choses.

" Ces différences s’expriment, dit-on, par l’abondance très inégale du vocabulaire. Les Chewong, membres d’un petit peuple de la forêt malaise, disposent de huit termes (pour la colère, la crainte, l’envie, la jalousie, la honte, la fierté, le désir et le désir violent), leurs voisins malais en reconnaissent 230 – 230 termes pour définir les émotions -, la langue anglaise en comporte 400 et le chinois 750. Plus profondément, il apparaît que la distribution des termes est également très variable : dans de nombreuses langues africaines, les mots ne permettent pas de distinguer colère et tristesse. En chinois (en dépit de l’abondance de mots), le souci, l’attention et l’anxiété sont exprimés par le même terme.

" Ces différences traduisent, affirme-t-on, des degrés différents dans lesquels les cultures reconnaissent et accordent de l’importance à certains affects : le désir et la culpabilité en Europe, la crainte chez les Chewong, la passion chez les Ilongot, la honte chez les Tahitiens, la gentillesse chez les Esquimo Utku, sont des états affectifs bien reconnus, parce qu’ils sont liés à de nombreuses situations et occupent une place dans la vie sociale. Certains peuvent être ignorés, c’est-à-dire non interprétés : ce serait le cas de la tristesse et de la culpabilité chez les Tahitiens. - Comme si ces états n’existaient pas pour eux. Est-ce que ça existe au plan de leur inconscient, ou est-ce que parce qu’ils ont de la difficulté à négocier avec les situations de tristesse ou de culpabilité qu’ils en ignorent l’existence? On ne sait pas.

" Toute la question est de savoir si ces écarts de vocabulaire et de commentaires ne posent que de simples problèmes de traduction, ou bien recouvrent des expériences vécues véritablement différentes. " Autrement dit, que ressentent les autres qui n’emploient pas les mêmes mots que j’emploie ou qui ne leur donnent pas le même sens? Cela revient à cette profonde question et c’est le principal souci de " l’anthropologie des émotions ".

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