PAR... |
Émission du mardi 19 janvier 1999 |
|||
Lamour ne se vend plus en Suède |
||||
|
Réaliste? Je nen sais rien. Idéaliste? Je nen sais rien non plus. Car je suis dans limpossibilité de porter un jugement sur laboutissement de la décision qui a été prise en Suède de condamner lachat des services sexuels : autrement dit, la consommation de lamour tarifé y est devenu un délit, depuis le 1er janvier 1999, passible de six mois demprisonnement. Cest sérieux! Bien sûr, tout cela pour rendre justice à la femme, pour quelle ne soit plus exploitée, pour quelle ne soit plus considérée comme un être inférieur Tous les pays qui criminalisent la prostitution sen prennent dabord aux femmes, on le sait bien À Toronto, on avait fait une tentative pour sen prendre aux hommes, puis aussi à Montréal, à une époque, mais ça na pas été très loin. Avec linitiative suédoise, nous assistons à une grande première historique : une loi qui frappe lacheteur en épargnant la vendeuse. La Suède a choisi de stigmatiser le consommateur dans le but déradiquer le plus vieux métier du monde. |
||||
GAUTHIER, Ursula. "Suède : la fin des filles publiques", Nouvel Observateur, Nº 784, 14-20 janvier 1999. |
" ' La prostitution nest pas un phénomène social désirable ', affirme la loi qui est baptisée en Suède Kvinnofrid (paix des femmes), écrit Ursula Gauthier dans un article intitulé " Suède : la fin des filles publiques ", paru dans le Nouvel Observateur. Dun bout à lautre de léventail politique, aucune voix discordante ne sélève contre cette assertion, fût-ce au nom du principe supérieur de liberté. Pour les Suédois, dignes héritiers du rigorisme luthérien et volontiers convaincus dêtre un ' modèle social ' aux yeux du monde, une société qui se respecte doit affirmer haut et fort ses choix éthiques. Aujourdhui, la morale exige dagir contre la misère sociale. Kvinnofrid aggrave donc la répression contre toutes les formes de violence qui frappent les femmes : maltraitance domestique, viol, excision, harcèlement sexuel. En lincluant dans cette liste, les députés chargent la prostitution dune nouvelle signification : attentat aux bonnes murs, jadis, elle viole désormais les droits de la personne. ' Nous voulions envoyer un signal fort, explique Margaretha Wimberg, ministre de lÉgalité des Sexes Ils y vont franchement en Suède! En Suède, traiter une personne comme une marchandise, fût-ce avec son consentement, est un crime. " On rapporte les questions débattues entre les chrétiens, les démocrates et les libéraux, parce que, sur des questions de détail, on sest beaucoup engueulé. Je tenais à vous communiquer cette information parce quelle représente une date importante dans lhistoire de la libération de la femme, il ny a pas de doute là-dessus. Certains diront que ça va favoriser les clandestines et le proxénétisme, et que la mafia va prendre plus dimportance quautrefois. Mais pour linstant, on nen est pas là. " Selon la ministre de lÉgalité, continue plus loin la journaliste, la Suède ne mérite toujours pas le qualificatif dégalitaire ", si lon encourage cette image dinfériorité que bien des garçons collent encore à la femme. Selon un spécialiste de la violence contre les femmes qui se réjouit de la nouvelle loi, " 15 à 25 % des Suédoises sont maltraitées par leur partenaire, et chez les jeunes, le nombre de viols collectifs explose. ' Il faut proposer un modèle sain aux jeunes : un monde où il y a 50 % de femmes au pouvoir, et aucune sur le trottoir ' ", conclut-il. Cest joli comme slogan. En tous les cas, cest une affaire à suivre. |
|||
|
||||
Léconomie de limmatériel |
||||
GOLDFINGER, Charles (propos recueillis par ASSOULINE, Florence & DROUIN, Olivier). " Et si la vraie richesse des nations devenait totalement " immatérielle " ", LÉvénement du jeudi, 24-30 novembre 1994. |
À lépoque de la publication de cet ouvrage, Charles Goldfinger disait de limmatériel " quil multiplie formidablement les moyennes et petites entreprises spécialisées. Tout cela donne du travail! affirmait-il lors dune entrevue publiée dans lÉvénement du jeudi. On va vers une économie de réseaux, , de délocalisation. Il y a, en fait, dispersion, diversification. [ ] La force de limmatériel, cest le développement du méga-artisanat. Lartisan dispose librement de son savoir-faire. Ce qui a une valeur marchande, cest lintelligence des individus. " |
|||
|
T. QUAH, Danny. "Lascension des produits de savoir", Le Courrier de lUNESCO, décembre 1998. |
Dans un article paru dans le Courrier de lUNESCO de décembre 1998 et signé Danny T. Quah, qui est du département déconomie du Law School of Economics, je lis ce qui suit : " Un super-pétrolier nappartient pas à léconomie de limmatériel mais un logiciel, si. " Parce quun logiciel, explique-t-il, ça tient sur un CD-Rom, qui coûte trois ou quatre dollars, alors que ce nest pas sa réelle valeur. Justement, jai reçu un très beau cadeau dune amie suisse : deux CD-Rom qui constituent la version complète de lEncyclopédie Universalis, plus un accès Internet pour aller chercher directement des informations qui ne se trouvent pas dans ces volumes. Il faut évidemment que ces gens se protègent : alors une connexion spéciale que vous branchez à lordinateur est nécessaire pour ouvrir le programme. Tout cela pour arriver à vous dire : comment protéger les droits reliés à un produit immatériel ? Dans le même article, japprends que " cette économie a quatre grandes composantes :
On doit préciser que les économies ont toujours été fondées sur le savoir, sur le talent, le savoir-faire, etc. On sait, par exemple, quavec la révolution industrielle, on a assisté à lintroduction des machines pour filer le coton, des machines à vapeur, etc., qui ont stimulé la croissance économique. Mais là, on était dans lindustrie, et vraiment dans le domaine du matériel : il sagissait de machines qui permettaient daller plus vite et de fabriquer en plus grande quantité des choses matérielles. Tandis que maintenant, cest tout autre chose. Si les machines à vapeur et les tablettes dargile dautrefois ont un contenu de savoir, elles ne peuvent pas être utilisées comme on se sert dun savoir : leur usage est soumis à des contraintes géographiques et physiques, ce qui nest pas le cas des quatre grands secteurs mentionnés plus haut.
Je naurais jamais dû créer cette image obsédante de gâteau au chocolat Et le goût que vous avez à la pensée de le déguster renforce encore limage que vous créez dans la logosphère, comme lexpliquait Gaston Bachelard. Il affirmait que toutes les paroles quon a prononcées et qui ont été transmises par des ondes constituent une logosphère de la parole, qui se retrouve autour de la planète Terre comme il y a latmosphère, la stratosphère, etc. Pour revenir à mon exemple du gâteau on peut le manger et il nen reste rien. Mais la copie dun logiciel na quun coût marginal : celui de son support physique et/ou de son transfert. Ce qui fait que des internautes séparés par des milliers de kilomètres puissent le consommer simultanément. On voit la différence entre léconomie industrielle et léconomie de limmatériel. On peut aussi parler de léconomie du savoir, que certains appellent " léconomie du flou ". Cest un peu difficile à cerner, il faut bien le dire. Les idées, les images, les connaissances prennent le pas sur les produits, les machines, les matières premières. Autrefois, on a maîtrisé lénergie et cette maîtrise a permis daccoucher de la société industrielle. Maintenant, la maîtrise du traitement et de la circulation de linformation a lancé léconomie de limmatériel. Les règles traditionnelles de léconomie ne sont peut-être pas pour autant enterrées, comme le soutiennent certains gourous de la nouvelle économie qui ont limpression quon ne pourra pas balayer tout le passé. Mais il y a tout un secteur de léconomie qui sajoute à ce qui existait préalablement. On se demande si ces nouveaux outils technologiques vont creuser ou combler des inégalités. Pour linstant, on a un peu limpression que ça creuse des inégalités, pour ne rien vous cacher. On se pose aussi la question : " Est-ce quun travail plus riche en savoir va devenir personnellement plus enrichissant? " " Lampleur et les conséquences de la montée de cette économie de limmatériel restent âprement débattues, souligne Danny T. Quah. [ ] Lexpansibilité infinie des produits de savoir Toutes les composantes de léconomie de limmatériel peuvent être présentées sans aucune perte. [ ] Trois points, dit-on ici, paraissent essentiels. Premièrement, tout comme le savoir, les produits de savoir ont une expansibilité infinie. Physiquement, ils ne susent pas. Lutilité dun logiciel informatique ne sémousse pas quand le nombre de ses utilisateurs augmente. Limpact dune image publicitaire ne se réduit pas lorsque davantage de gens la regardent. Cest exactement le contraire. La même notion sapplique à la façon qua un produit de savoir - à la différence dun bien durable typique - dignorer souverainement la distance géographique. [ ] Cest vrai de toute propriété intellectuelle, des bibliothèques, des banques de données. " Deuxièmement, comme le savoir, les produits de savoir relèvent du vedettariat, de la dynamique de la superstar. Pour mieux le comprendre, partons de la roue. Réinventer la roue est une entreprise que la société ne récompense pas, mais appliquer (lidée de la roue) en la réalisant à de multiples exemplaires est correctement rétribué. Lesdits exemplaires, toutefois, sont fabriqués dans des matériaux physiques, concrets, que lacheteur paie. Les produits de savoir, au contraire, réunissent indissociablement lidée et son application - on na besoin daucune matière physique pour lappliquer à de multiples reprises. " On commence à cerner la chose, ça devient plus précis, me semble-t-il. " Les entreprises peuvent ajouter de la valeur et elles le font à beaucoup de produits de savoir dans léconomie de limmatériel ", continue plus loin lauteur, avant de donner lexemple des chaussures Nike : les chaussures existent comme telles, mais les produits de savoir dans léconomie immatérielle ajoutent une valeur à la compagnie Nike. " Ce nest pas la matière première de ses chaussures, mais la culture qui leur est associée. " Parlons du design, de limage, et de ceux qui vont porter ces chaussures par opposition à dautres qui vont porter dautres chaussures. " Pour beaucoup de sociétés productrices de logiciels, ce qui rapporte ce nest pas le logiciel, cest la fourniture de services et lorganisation dune communauté dutilisateurs. " Qui souvent, dailleurs, se rejoignent par Internet. Il y a un troisièmement, mais ça devient complexe parce quon y parle des droits dauteur. " Le conseil financier, la composition musicale, la conception de limage-clé dune campagne publicitaire ne demandent pas beaucoup de mains mais peu. La même dynamique est à luvre dans la recherche scientifique; beaucoup de chercheurs travaillent sur le même problème et font la même découverte en même temps. " Il est question de savoir comment rétribuer le travail intellectuel dun produit immatériel, pour simplifier tout ça. Plus loin, on explique que " ce quimpliquent ces trois propriétés est clair : les entreprises doivent changer leur manière de travailler et des politiques publiques judicieuses doivent prendre acte de ces changements. On pourrait concevoir les économies entièrement composées de produits de savoir les économies de limmatériel - comme de grands laboratoires fabriquant de la propriété intellectuelle au sens large. Le problème cest que les systèmes de propriété intellectuelle régissant les brevets et les copyrights sont fondés sur des principes et des conceptions qui ne sont plus réalistes dans léconomie de limmatériel. " Il y a comme un moratorium actuellement à propos des droits dauteur sur Internet, on ne sait pas trop vers quel sens aller. Il faut réfléchir à tout cela. Bref. " La question nest pas de savoir si un nouvel ensemble de lois du marché est apparu. Elle est de trouver comment les individus, les États et les entreprises peuvent sy adapter. " |
|||
|
||||
Abolissons lhiver! |
||||
ARCAND, Bernard. Abollissons
lhiver!, |
" Lhiver nous tue. Quand ce ne sont pas sinusites et pharyngites qui nous emportent, cest la glace noire, le verglas ou linfarctus qui suit une séance de pelletage intensif, ou encore la piste de descente quasi olympique du mont Saint-Anne. Comment échapper à cette fatalité? ", nous dit Bernard Arcand. Je dois avouer que je ne suis pas insensible à ce discours puisque je relève dune fort méchante grippe, dont je ne suis pas tout à fait encore sorti. Lhiver nous est difficile, il nous pèse, cest vrai. Mais, jusquici, javais adopté lattitude suivante qui se résume à dire quon ne peut pas passer sa vie à se foutre à leau. Autrement dit, on ne peut passer sa vie à maudire lhiver, puisquil faut bien lassumer. Et cest justement ce dont nous entretient Bernard Arcand, anthropologue et écrivain dune qualité étonnante, dans son petit livre délicieux intitulé Abolissons lhiver!. À partir de ce quil raconte, il y a peut-être même un art de vivre que nous pourrions développer. Lui, qui est anthropologue, prend le parti de nous dire que la nature est là. Donc quil faut vivre selon les principes naturels, alors quil sait très bien que la culture fait en sorte de tout remettre en question même ce qui est naturel. Il propose ceci : " Fini le travail en hiver! Maintenant la bonne nouvelle. Le deuxième jour de janvier, traditionnel matin de mal de tête, de promesse de suivre un régime et de début de déprime hivernale, deviendrait la date officielle du début des vacances universelles. Ce jour-là, à minuit, le pays entier entrerait en congé. De manière à souligner le nouveau millénaire, je propose que ce programme soit mis en place le deuxième jour de lan 2000. " Jusquau début de mars, toutes les institutions feront relâche. Écoles et universités fermées, bureaux et commerces vidés, manufactures et usines paralysées. Aucune rénovation domiciliaire, pas de contrats dédition, pas de changements dhuile ni de sondages dopinion politique. Chauffage minimal partout. Et vacances statutaires pour tous. Les gens seraient libres de choisir leurs loisirs, mais néanmoins fortement encouragés à demeurer à la maison et, de préférence, couchés. La ligne officielle prônée par lÉtat, appuyée et nourrie à grand renfort de publicité, incitera lensemble de la population à demeurer bien tranquille sous une couette ou sous une couverture. - Jajouterais avec un grand chien blanc qui ne veut manquer aucun moment dun délice pareil, de se vautrer dans la paresse. - Fruit du génie de limagination fine de nos publicitaires, poursuit Arcand, de nouveaux slogans apparaîtront : ' En saison morte, faites le mort! ' - [rires] Cest comme si je les voyais déjà affichés ces slogans-là parce quils sont du niveau de la production intellectuelle très discutable de nos publicitaires ces temps-ci. Ou encore - ' Bordées dehors, border dedans! ' Lauteur rappelle également une chose très importante : à savoir que nos ancêtres savaient mieux vivre que nous en hiver parce que, pendant la saison froide, les travaux des champs sarrêtaient, et cest là que les " chef-duvreux " sappliquaient à créer. Tel ce cousin Oliva dont je vous ai déjà parlé qui avait fabriqué, entre autres choses, une roue dans laquelle les chiens pouvaient entrer un à la fois et courir inutilement, servant ainsi à pomper leau pour les vaches. Il avait conçu et fabriqué cela pendant lhiver. Il renchérit : "On a vu que nos ancêtres avaient déjà fait lexpérience du modèle proposé ici et transformé cet hiver horrible en une saison de plaisir et de repos. Il devient alors crucial de comprendre comment ils ont pu abandonner une si belle façon de vivre lhiver qui semblait leur convenir à merveille. Qui donc a décidé que de passer quelques mois par année à rire et à faire la fête ne convenait plus? " Belle interrogation... Jai redécouvert récemment des articles très sérieux dans lesquels on nous dit que cest une erreur de prendre des vacances en été, quon devrait plutôt le faire en hiver. Il y a un fondement à ce propos un peu utopique, mais quelle leçon peut-on en tirer ? Celle de vivre lhiver un peu autrement peut-être, de courir un peu moins, de ne pas dilapider notre énergie comme on a tendance à le faire, de prendre le temps de se reposer, de se faire plaisir, etc. Arcand conclut : " Oui, en un sens, abolissons lhiver, faute de mieux dans nos têtes, et adoptons des modes de vie qui nous permettent de vivre de façon plus paresseuse. " Paresseuse, oui, nayons pas peur des mots! |
|||