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Émission du mercredi 6 janvier 1999

Le fameux bogue de l’an 2000

Je veux aujourd’hui vous parler un peu de l’arrivée de l’an 2000, de ce que ça représente aux yeux de certaines personnes.

Les millénaristes parlent d’apocalypse, ce qui fait bien rire les rationalistes qui privilégient tellement la raison : Calembredaines que tout cela! disent-ils. Mais sans aller aussi loin que de prévoir l’apocalypse, il faut tout de même admettre que ces gens logiques se trouvent aux prises avec un problème qu’ils sont obligés de reconnaître : il va réellement se produire quelque chose cette nuit-là, qui aura sûrement des conséquences. C’est ce qu’on appelle le bogue de l’an 2000. Les Américains utilisent la formule Y2K pour parler de l’an 2000. " K " dans le sens de 1000 tel qu’employé dans le système métrique. Y2K signifie donc Year Two Thousands.


Pour ceux qui ne savent pas vraiment d’où vient ce fameux bogue, je préciserai tout d’abord que la plupart de ces ordinateurs que nous utilisons tous les jours n’ont pas été conçus pour être en mesure de lire les dates au-delà de 1999, pour ce qui est des années. En fait, ils ne lisent que six chiffres. Prenons, par exemple, la date du 31 décembre 1998, cela donne en langage d’ordinateur 311298. Quand on arrivera au 1er janvier de l’an 2000, la date qui va apparaître sera 010100 et ces idiots d’ordinateurs seront alors susceptibles de reculer dans le temps et de considérer qu’ils sont revenus à l’an 1900. C’est fou mais c’est comme ça : ce sont des machines. Pourquoi n’a-t-on pas pensé à étaler les dates sur huit chiffres? Peut-on se demander. Qui sait? Sans doute que le travail aurait été plus compliqué ou plus lourd du point de vue de la programmation. Toujours est-il que maintenant on avoue être rendu à plusieurs centaines de milliards de dollars dépensés pour corriger cette situation dans les ordinateurs.

Étant donné que, ces temps-ci, je suis la question des ordinateurs avec beaucoup d’attention, je me suis bien réjoui de lire les propos de John Sarazen qui est le directeur de SynComm Group, une firme de consultation en matière de technologie. Je le cite : " Le plus difficile, vous savez, c’est peut-être d’admettre que réécrire les logiciels et la programmation n’est pas du tout une discipline devenue vraiment scientifique et que ça reste encore une forme d’art primitif" Ça me rassure. Si vous êtes un tant soit peu dans l’informatique, ou si vous surfez parfois sur le Net, vous devez savoir à quel point ces animaux-là sont sensibles. Un rien les fait piquer du nez…

Je ne suis pas ici pour crier au loup, ni pour parler de catastrophe, mais je pense qu’il est important de prendre conscience de la situation : il existe vraiment un problème technologique, qui n’est peut-être pas entièrement technologique d’ailleurs. On en est à se demander s’il ne serait pas aussi psychosociologique ou mytho-socio-psychologique. Parce que les innombrables informations fournies sur cette question au public contribuent à renforcer le problème, ou, du moins, à l’entretenir, puisque tout le monde en parle.

D’après :

ZUCKERMAN, M. J. " Y2K : Minor glitch or major disaster ? ", USA Today, 31 décembre 1998.


Dans une récente enquête, on a voulu sonder l’opinion populaire face à cette problématique du bogue de l’an 2000. Vous verrez, les résultats sont étonnants.

" Est-ce que vous pensez que ce problème va entraîner des problèmes majeurs? " : 51 % ont répondu par l’affirmative.

" Pensez-vous que les erreurs d’ordinateurs vont vous causer des problèmes à vous, personnellement? " : 53 % des répondants pensent que oui.

" Ce problème vous inquiète-t-il? " : pour 40 %, oui, d’une certaine façon; pour 31 %, pas vraiment.

" Quelle durée pourrait avoir les difficultés suscitées par ce bogue de l’an 2000? " : quelques jours pour 15 %, plusieurs semaines selon 30 %, plusieurs mois selon 38 %, et plus d’une année pour 11 % des répondants.

À propos de l’impact sur l’économie américaine :

pas d’opinion, 2 %;

pas d’impact négatif : 14 %;

des catastrophistes qui envisagent l’éclatement du système économique : 4 %;

des problèmes sérieux, un ralentissement de la production qui pourrait entraîner une certaine forme de récession : 25 %. Ils font sans doute un rapprochement avec la crise du pétrole survenue dans les années 70 ;

des problèmes mineurs seulement : 50 %.

À propos de l’impact sur la sécurité, le bogue causera :

seulement quelques ennuis, quelques inconvénients : 54 %;

des ennuis, mais pas menaçants pour la vie : 28 %;

des désastres qui pourrait entraîner la perte de vies humaines : 6 %;

aucun impact sur les vies humaines : 9%.

Voici quelques questions pour vous amener à réfléchir :

" Quelle est votre opinion sur tout ça? "

" Qu’allez-vous faire pour vous protéger des conséquences? "

" Allez-vous demander une confirmation à votre banque sur l’état de vos finances ou des fonds que vous avez placés, bref sur votre dossier financier. " À cette dernière question, 65 % ont répondu oui. Il y a donc une inquiétude.

" Allez-vous accumuler une réserve d’eau ou d’aliments" Non : 72 %. Oui : 26 %.

" Allez-vous vous acheter un générateur, du bois de chauffage? " Non : 81 %. Oui : 17 %.

" Allez-vous retirer votre argent de la banque? " Oui : 16 %. Non : 82 %.

" Allez-vous prendre une bonne somme d’argent dans vos réserves au cas où? " Oui : 31 %. Non : 66 %.

" Allez-vous éviter de prendre l’avion autour du 1er janvier de l’an 2000? " Non disent 50 %.

Ce que je trouve absolument extraordinaire dans les résultats de cette enquête, c’est le manque de cohérence dans les réponses données.

Au-delà du bogue de l’an 2000, il y a toute une interrogation qui tourne autour de l’avènement du millenium, comme on dit en anglais. Dans un ouvrage sérieux, on rappelle que le mot " millénium " désigne le bienheureux règne de mille ans promis par la Bible. L’orthographe peut varier : dans le Robert, on préconise l’accent sur le " e " : millénium ; Larousse écrit " millenium ". En anglais, ils ont la chance d’avoir un seul mot qui désigne à la fois millénaire et millénium.

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Le millénium selon Gould

D’après :

GOULD, Stephen Jay. Millénium : Histoire naturelle et artificielle de l’an 2000, Éd. du Seuil, 1998.

GOULD, Stephen Jay. Millénium : Histoire naturelle et artificielle de l’an 2000, Éd. du Seuil, 1998.


Stephen J. Gould a approfondi cette question. Le titre de son livre, justement, est Millénium : Histoire naturelle et artificielle de l’an 2000. L’histoire naturelle, selon lui, serait assez facile à définir. Il explique que cette histoire de l’an 2000 ne tient pas vraiment debout, parce que cette année correspond à un calendrier parmi d’autres calendriers. Et c’est parce que nous avons, nous, les Occidentaux, colonisé la planète dans son entier que nous sommes portés à penser que le phénomène est planétaire. Colonisation qui, heureusement, n’est pas tout à fait aboutie, si bien qu’une partie de la diversité a quand même pu être sauvée. Gould en tire la réflexion suivante : " Il faut simplement nous aimer les uns les autres, et voir dans notre excitation millénariste déplacée un merveilleux exemple de notre unicité et de notre absurdité - en d’autres termes, de notre humanité. "

Il précise que l’intérêt pour le chiffre 1000 illustre bien la fascination pour les chiffres ronds. " La folie (ou au moins la fascination) millénariste se trouve de toute évidence à l’extrémité arbitraire du spectre, car la nature ne connaît pas la division par mille. La commodité intrinsèque de l’arithmétique décimale a souvent été mise en avant, et la numération arabe donne au nombre 1 000 l’attrait du nombre " rond " (encore amplifié au cours de ce siècle par l’active rotation des compteurs kilométriques des voitures), mais nous savons bien que ces avantages ne doivent rien à une quelconque structure naturelle, puisque plusieurs civilisations ont développé des systèmes de numération parfaitement fonctionnels (et merveilleusement complexes), basés sur d’autres nombres que 10, et n’attribuant donc aucun statut particulier au nombre 1000.

Gould rappelle d’ailleurs un peu plus loin, qu’à un certain moment au cours de l’histoire, on a décidé d’évoluer avec le 10. D’autres ont trouvé un système de numération vicésimale, basé sur le nombre 20. " Peut-être comptaient-ils aussi sur leurs doigts de pied! ", remarque l’auteur avec humour. " Ce n’est pas parce que les mécanismes de l’évolution darwinienne ont donné dix doigts aux premiers reptiles que, trois cent millions d’années plus tard, une espèce dotée d’un gros cerveau s’est mise à marcher sur deux pieds, a distingué les doigts de la main de ceux du pied, et a compris que dix doigts donnent une base numérique commode! explique-t-il plus loin. Les premiers vertébrés terrestres avaient six, sept ou huit doigts à chaque patte. "

Stephen Jay Gould est un scientifique réputé et l’un des plus importants vulgarisateurs de notre époque. Il est professeur de biologie, de géologie et de l’histoire des sciences à l’Université Harvard. Il est l’auteur d’un ouvrage extrêmement troublant qui s’intitule d’ailleurs Les huit doigts de la main.

Ici, il imagine que les Mayas auraient pu être parmi les puissants, se rendre en Europe, conquérir et coloniser le vieux continent. " La numération vicésimale - qui était la leur - l’aurait remporté à jamais. Le millénium - les mille divines années de règne d’un dieu local nommé Jésus-Christ - seraient alors devenus l’un des étranges mythes d’une civilisation primitive et conquise, quelque chose que l’on apprendrait au lycée, en cours d’histoire des civilisations ", écrit-il. Donc foutaise que tout cela! Mais d’où vient-elle donc, cette foutaise?

Si on demande au sérieux Bureau des longitudes à Paris à quel moment le troisième millénaire va commencer exactement, il va nous répondre : " Le 1er janvier 2001 ". Donc, selon eux, l’année zéro n’existe pas. On assiste à ce propos à une querelle entre le sens commun et le milieu scientifique. Cette querelle a déjà fait surface en 1900, parce qu’on ramène cette situation à tous les centenaires. C’est ainsi que le 13 novembre 1900 le Vatican a fixé par décret au 1er janvier 1901 le premier jour du 20e siècle. D’un autre côté, l’empereur Guillaume II, chef de file des vingtiémistes ne l’entendait pas de cette oreille, car pour lui le 20e siècle commence un an plus tôt, soit en 1900. Le professeur Gould nous parle ensuite d’arguments conflictuels légitimes et inconciliables des deux parties. Voyons comment il essaie de débrouiller tout cela.

Tout a commencé avec un moine du 6e siècle nommé Dyonisius Exiguus (Denys le petit) qui avait été convié à préparer une chronologie pour le pape saint Jean 1er. " Suivant la méthode habituelle, il commença à compter les années à partir de la fondation de Rome. Mais, hésitant entre ses allégeances profane et sacré, il divisa de nouveau le temps à la date d’apparition du Christ. Il calcula la naissance de Jésus le 25 décembre, à la fin de l’année 753 A.U.C. (ab urbe condita, ou " depuis la fondation de la ville ", c’est-à-dire Rome). Denys fit alors repartir le temps quelques jours plus tard, le 1er janvier 754 A.U.C. - non pas à la naissance du Christ, mais à la fête de la circoncision qui eut lieu au huitième jour de sa vie et qui se trouve aussi être, ce n’est pas un hasard, le jour de l’an dans les calendriers chrétiens.

" Le calcul de Denys n’a pas apporté grand-chose, sinon des ennuis, estime Gould. Pour commencer, […] il n’a même pas obtenu la bonne date, car Hérode est mort en 750 A.U.C. Donc si Jésus et Hérode ont été contemporains (et les Évangiles mériteraient une révision radicale si tel n’était pas le cas), Jésus a dû naître en 4 avant J.-C, ou plus tôt, ce qui donne à celui dont la naissance marque l’origine du temps plusieurs années de vie avant que sa propre ère n’ait commencé !

" De toute façon, je trouve beaucoup de saveur à l’oxymore  - de oxymoron - de ce Jésus-Christ né au moins quatre ans avant Jésus-Christ. Pour diverses raisons, parmi lesquelles la résolution de ce paradoxe et le besoin d’inclure des événements qui ne concernent pas les peuples chrétiens, la terminologie ' avant J.C. ' est de moins en moins employée. Certains utilisent maintenant B.C.E., pour before the Christian era : avant l’ère chrétienne - s’ils veulent affaiblir l’oxymore, ou before the common era (avant l’ère commune) s’ils souhaitent inclure des événements extra-occidentaux. Les scientifiques qui ne reconnaissent aucune légitimité à la transition avant/après J.-C., emploient la locution B. P., ou before the present (avant le présent). […]

" L’erreur de Denys n’est qu’une peccadille à côté des conséquences de sa deuxième mauvaise décision. Il choisit de commencer son calendrier le 1er janvier 754 A.U.C. et appela cette date le 1er janvier de l’an 1 A.D. (Anno Domini, ou Année du Seigneur), et non de l’an 0 (ce qui nous aurait épargné beaucoup d’ennuis!). En bref, Denys négligea de faire partir le temps de zéro, semant ainsi la pagaille dans nos méthodes usuelles de calcul. Pendant l’année où Jésus avait un an, le calendrier qui était supposé commencer à sa naissance indiquait deux ans. (Alors que les bébés ont zéro an jusqu’à leur premier anniversaire, les temps modernes avaient déjà un an lorsqu’ils naquirent.) "

Pour simplifier, disons qu’il est resté de tout cela deux positions. La position logique, celle de Denys, qui a commencé avec l’an 1 plutôt que l’an 0 : c’est la position des érudits, des hommes de pouvoir, des scientifiques, etc. Puis il y a la position du sens commun, selon laquelle il convient de s’en remettre au changement de date le plus évident, c’est-à-dire entre 99 et 00, sans se préoccuper outre mesure de la bourde malheureuse de Dyonisius : une position qui, de tout temps, a été adoptée par cette composante mythique de la société successivement baptisée " Monsieur Tout le Monde " et plus récemment " L’homme de la rue ". Selon Gould cette culture populaire va vous permettre de célébrer deux fois l’arrivée du troisième millénaire : une fois à l’an 2000, le 1er janvier, puis une autre fois, à l’an 2001.

En résumé, il y a peut-être le bogue de l’an 2000 mais en même temps, on apprend qu’on pourra célébrer le troisième millénaire deux fois.

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