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Émission du mardi 29 décembre 1998 |
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Le temps, cest lui le maître |
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Cest une idée que jai comme ça parfois : une étrange impression dêtre vécu par le temps comme si jétais le produit du temps. Peut-être, au fond, que le temps existe vraiment et que cest nous qui nexistons pas. À chaque instant du temps, on meurt pour renaître. Il nous fait et nous défait pour mieux nous refaire. Nous sommes le lieu du passage du temps, en quelque sorte. Et nous sommes également les seuls animaux arrivés à un niveau dévolution suffisant pour être conscient dêtre. Et je me dis que si on est conscient dêtre, on est aussi relativement conscient de devenir et de se transformer. Depuis longtemps, jaime bien me plonger dans ce qui a trait au calendrier, les symboles et les mythes qui y sont associés, et je trouve dans tout cela un enseignement très riche. Comme, par exemple, le fait quun calendrier est beaucoup plus quun calendrier : cest ce quil contient quil faut aller chercher. Je regarde celui que je vais jeter bientôt et cet autre qui est neuf, pas encore sorti de son emballage. Le premier a lhistoire de toute une année derrière lui à raconter. La méditation devant la dernière page du calendrier. Il me semble que ça nous donne limpression quon peut tout recommencer! Le calendrier qui marque les étapes de notre évolution intérieure et extérieure et, en même temps, nous permet de célébrer à date fixe tout ce qui rappelle les rapports de lhomme avec les dieux, avec le cosmos, avec les morts. Cest dans cette perspective quont été conçus les premiers calendriers, alors que la dimension spirituelle était beaucoup plus présente dans la vie des anciens que dans la nôtre. On pouvait même passer à la contemplation dun calendrier qui évoque le recommencement perpétuel; comme le mandala, par exemple. Les calendriers anciens étaient en pierre et se présentaient comme des roues dans lesquelles on pouvait voir toute lannée dun seul coup. Cétait lidée du cycle complet dune année alors que nous avons découpé lannée en mois, en jours même. Cela suppose une mentalité plus pointue, plus obsédée par lefficacité et la productivité, plutôt que par la contemplation générale du temps qui sécoule. Quand le calendrier est rond, les cycles inscrits dans le cercle indiquent davantage le sens du recommencement perpétuel. Le calendrier devient alors le symbole de la mort et aussi de la renaissance. Dans leur quête, les hommes ont cherché, dans un temps toujours en fuite devant eux, à marquer des points de repère en liaison avec les phénomènes naturels dont ils pouvaient observer lévolution. Ces repères pour se situer dans le temps, ils les ont observés avec régularité. Cest ainsi que le calendrier est devenu cyclique. Il y a aussi le temps psychologique : certains trouvent que la vie passe tellement vite, alors que dautres trouvent que ça passe plutôt lentement. Alors, si nous navions pas un calendrier objectif pour nous remettre au pas les uns les autres, on pourrait psychologiquement vivre beaucoup plus vite lun que lautre ou plus lentement lun que lautre. Il sest donc créé un consensus autour du calendrier, comme une tentative de retenir le temps en lorganisant, afin de pouvoir lexploiter, au bon sens du terme, et tenter de le contrôler, alors quen fait, il nous échappe, il nous entraîne derrière lui, quand il ne nous tire pas carrément derrière lui. Au fond, le temps, cest vraiment lui le maître. |
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Dolly, la personnalité de lannée |
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La naissance de Dolly a été loccasion dune prise de conscience du phénomène. Rien ne semble désormais arrêter le pouvoir de la science dans le contrôle de lhumanité. Et depuis, on invoque, dans certains articles, les retombées commerciales de la génétique, de la fécondation artificielle, etc. : des interventions qui sont en train de jeter les bases dun nouvel ordre social qui serait fondé sur le tout biologique, peut-être. Est-on en train de préparer une nouvelle espèce humaine, une espère humaine supérieure? Ça ne vous rappelle pas vos souvenirs de lecture sur lhitlérisme, le nazisme, et tout ça? Ce genre de préoccupation quon avait à lépoque nétait pas encore fondée scientifiquement, mais on entrevoit maintenant quelles pourraient lêtre un jour dans ce sens quon pourrait intervenir au niveau du génome et, en éliminant certains de ses défauts, améliorer lêtre humain Avec tous les risques que cela comporte, évidemment. On soriente vers une mentalité " nouvelle voiture " : si on nest pas satisfait, on rend lenfant. Doit-on envisager déjà une société eugénique au sein de laquelle des personnalités choisies seraient appelées à se reproduire? On prendrait leurs gènes pour les cloner et fabriquer une nouvelle espère dindividus sélectionnés. |
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BOYCE, Nell. " |
Certains sinterrogent beaucoup sur la question. Par exemple, Lee Silver, microbiologiste à luniversité de Princeton et auteur de plusieurs ouvrages, dont un qui sintitule : Remaking Eden (Refaire le paradis terrestre ou lEden revisité). Le livre, qui na pas encore paru en français, que je sache, est axé sur lidée que le clonage humain, guidé par les forces du marché, va se banaliser. Présage dautant plus inquiétant que les entraves juridiques se démarquent par leur absence. Et ce, en dépit de ce que beaucoup de scientifiques et des gens du public, comme vous et moi, sont plutôt en faveur de linterdiction du clonage. La loi au Royaume-Uni, par exemple, interdit le clonage humain depuis 1990. " Le clonage humain ne sera pas préjudiciable si les couples sen servent pour avoir des enfants quils aimeront et si ces enfants sont en bonne santé " fait remarquer Silver. Selon son hypothèse, qui est la plus controversée peut-être, le génie génétique finira par générer deux ou plusieurs espèces humaines qui seraient devenues incapables de se croiser entre elles. Dans un article du New Scientist, repris dans Courrier International, on lui demande sil est vraiment convaincu de ce quil a avancé. Voici sa réponse : " Dans un futur éloigné, on pourra assister à lapparition de deux espèces. Pour moi, cest du domaine du possible parce que le génie génétique appliqué aux embryons est inévitable. Je pense quon peut rendre le génie génétique sûr et efficace et quil y aura un marché pour ça : les parents qui voudront donner toutes leurs chances à leur progéniture. - Cest ça le marché. - Dores et déjà, les enfants des individus aisés bénéficient de nombreux avantages en termes denvironnement. Ils jouissent dune meilleure éducation, dun meilleur système de santé, ils peuvent jouer avec des ordinateurs Lénorme fossé entre les riches et les pauvres se mesure à ce que les parents peuvent faire pour leurs enfants. Je pense que cette tendance va non seulement perdurer, mais encore se renforcer, et quelle va sétendre au domaine génétique. " Il ajoute : " Je suis vraiment persuadé que les améliorations génétiques vont saccumuler au fil des ans et que cela pourrait, par inadvertance, déboucher sur la création dhumains incapables de se métisser. " " Est-ce que les parents pourraient empêcher leurs enfants de se reproduire avec nimporte qui pour ne pas souiller les gènes sur mesure dans lesquels les parents ont investi? ", lui a demandé Nell Boyce, lauteur de larticle. " Le génie génétique peut servir à une spéciation volontaire - une nouvelle espèce donc - de bien des façons. Par exemple, les parents pourraient doter leurs enfants de molécules de liaison spermatozoïdes-ovule modifiées pour les empêcher de procréer avec dautres personnes " que celles de leur classe, pour ainsi dire, [rires] à propos des droits universels dont on parlait il ny a pas si longtemps |
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SCHOOFS, Mark. " Lhomme réinvente lhomme. Pour le meilleur ou pour le pire? ", Courrier International, 12 au 18 novembre 1998. |
Est-ce que lhomme est sur le point de refaire lhomme? Et si oui : pour le meilleur ou pour le pire? Cest le thème dun article paru dans The Village Voice, repris aussi dans Courrier International. " Déjà, les chercheurs ajoutent ou retirent couramment des gènes dembryons animaux, pour les doter de nouvelles caractéristiques, écrit Mark Schoofs, lauteur de larticle. À mesure que ces techniques se perfectionneront, il deviendra de plus en plus difficile pour le législateur den réglementer lutilisation sur les êtres humains. " En tous les cas, cest ce quimagine Lee Silver lorsquil prévoit lavenir. " Une clinique de reprogénétique pourrait facilement être gérée comme une petite entreprise, nimporte où dans le monde " dit Silver. " Pour lheure, rajoute Schoofs, on est seulement capable dobserver les phénomènes sans pouvoir les modifier. La découverte de milliers de gènes impliqués dans des maladies na donné lieu quà très peu de traitements ", parce quune intervention aussi pointue et risquée peut entraîner soudainement un déséquilibre de lensemble du fonctionnement mais on semble prêt à franchir une étape dans ce sens-là. Le journaliste du Village Voice mentionne que, dans le film Retour à Gattaca, on raconte que lors dune entrevue dembauche, lentreprise analyse lADN du héros au lieu de lui parler. " Science-fiction? commente-t-il. Ces pratiques existent en fait depuis longtemps. [ ] Les Laboratoires Lawrence Berkeley, en Californie, auraient secrètement testé le sang de leurs salariés noirs pour dépister une forme danémie. Les salariés ont porté plainte. Il y a deux ans, un tribunal a débouté les plaignants, jugeant que de tels tests ne portaient pas atteinte à leur vie privée. " Est-ce quon va vers ce genre de monde? Il y a cette étude aussi menée en 1997 par lAmerican Management Association (un syndicat patronal), qui a permis de découvrir que une entreprise américaine sur vingt avait fait subir à ses salariés des tests en vue de détecter déventuelles maladies génétiques. Une sur vingt, cest beaucoup. " La sélection pratiquée par les compagnies dassurance est légendaire, remarque lauteur. Témoin le cas de cet assureur qui proposait à ses clientes de rembourser les examens prénataux relatifs à la mucoviscidose. Une proposition piégée car, si le test était positif, la mère devait interrompre sa grossesse sous peine de ne plus être assurée. Dans une autre affaire, un petit garçon de deux ans sest vu diagnostiquer un ' syndrome de lX fragile ', cause darriération mentale. Résultat, lassureur refuse désormais de couvrir toute sa famille, alors quaucun autre nest porteur de la maladie. En 1996, une étude de la Georgetown University montrait que 22 % des personnes atteintes de maladies héréditaires ou des membres de leur famille étaient privées de couverture sociale [privée]. " Un professeur de droit, Lori Andrews, se demande si la pratique ne va pas se généraliser : " Un tribunal pourrait exiger quon recherche chez lhomme le gène du cancer de la prostate et chez la femme le gène du cancer du sein, et - en cas de séparation ou de divorce - , confier lenfant au parent ayant la plus longue espérance de vie ", expliquait-il. Il sest même trouvé un tribunal pour envisager la possibilité quauraient ces enfants de poursuivre leurs parents en justice pour les avoir mis au monde. Cest un collage dinformations qui portent à réflexion sur lévolution de la science dans le domaine de la procréation scientifiquement assistée, cest-à-dire lensemble de techniques destinées à combattre linfertilité, par exemple. Depuis la naissance, en 1978, du premier bébé-éprouvette, la panoplie sest diversifiée. Il y a les mères porteuses, la congélation dovules, etc. Le clonage pourrait être de ces manifestions, une forme parmi dautres, de procréation, médicalement ou scientifiquement assistée. Cela me paraissait intéressant de voir jusquà quel point ces découvertes pouvaient transformer lhumanité. À mesure quon va découvrir de nouveaux gènes, davantage de tests seront proposés avec, à la clé, évidemment, des profits juteux. Un théologien sintéresse à la question du point de vue éthique. " Chaque grossesse sera considérée comme provisoire, affirme Ted Peters, tant que le ftus naura pas été soumis à une batterie de tests génétiques. - On va décider si on le garde ou si on ne le garde pas. - De nombreux parents, atteints du syndrome de lenfant parfait, essaieront des grossesses en grand nombre en sacrifiant les indésirables. " " Et nul besoin davorter, dajouter le journaliste : la fécondation in vitro (FIV), avec ses embryons-éprouvettes, est un acte aseptisé et sans douleur ". Un philosophe sest penché lui aussi sur la question et sinquiète " Les parents vont réclamer un enfant qui va ' réussir ', fait remarquer Philippe Kitcher. Et si le médecin leur dit quil risque de devenir gay, ils répondront quils nont rien contre, mais la peur du quen-dira-t-on sera plus forte " Troublant Pour sa part, le directeur du Projet génome humain, Francis Collins, affirme que la sélection génétique " ne garantirait nullement une descendance parfaite ". " Les tests ne seraient pas fiables, la plupart des caractères intellectuels et affectifs impliquant de nombreux gènes tous très sensibles à lenvironnement, explique lauteur. Mais, admet Collins, [ ] rien ne soppose au choix du sexe de son enfant - ce qui na rien dune maladie - , pourquoi sélever contre la sélection pour prévenir déventuelles anomalies? " Il y a toujours le fameux " mais " qui compte dans ces dossiers. En fait, une société qui fonctionnerait ainsi serait une biocratie, explique-t-on dans le même article. Une théocratie cest Dieu qui est placé au milieu, alors lÉtat nazi, pour reprendre le même exemple que lauteur de cet article du Village Voice, " peut être vu comme une biocratie ". Selon Jay Lifton, auteur de The Nazi Doctors, " Cet État sest construit sur le modèle dune théocratie, dont les grands prêtres étaient les généticiens et les biologistes. " Voilà lidée. " Supposons, dit une sociologue de luniversité de New York, que vous soyez une mère qui travaille, que vous habitiez au quatrième étage dun immeuble sans ascenseur et que lon vous fasse un test prénatal montrant que votre enfant est condamné à vivre en fauteuil roulant. Personne ne vous obligera à avorter, mais on vous expliquera quil ny a ni services sociaux, ni aide de lÉtat, ou très peu pour les handicapés. On vous dira : À vous de choisir? - Quel choix! - Dans ce cas, le choix deviendra un moyen de manipuler les structures sociales ", conclut la sociologue américaine. Ce sont de bien beaux problèmes, si on est ici pour élever notre conscience et nous éveiller. Mais jaimerais bien quon règle entre-temps des problèmes comme la pauvreté, linégalité, la spoliation des droits humains, etc. Parce que tout ce quon lit sur le sujet nous porte à penser que le monde vers lequel on sen va risque de basculer dans linégalité : avec des gens assez riches pour soffrir ce genre de service, dune part, alors que dun autre côté, les pauvres ne le pourront pas. Il existerait deux classes, et rapidement, après quelques générations, si la sélection artificielle respecte les données, il y aurait de moins en moins de contacts entre les deux. Pas plus quil y en a vraiment aujourdhui entre les grands singes poilus et nous, les singes nus. Une bien sérieuse question, aussi, par rapport à cette faculté innée quest le langage : " Si lon touche à la structure interne du cerveau, prend-on le risque de court-circuiter cette faculté? Quest-ce au juste que lintelligence?, se demande-t-on encore dans le même article. Selon de très nombreux travaux, elle ne se réduit pas à une puissance de calcul abstraite, mais elle est sous létroite influence des émotions. Ainsi, la psychose maniaco-dépressive a été mise en relation avec la créativité. " Alors, si lon cherche absolument à éviter le risque de la psychose maniaco-dépressive, peut-être, et même certainement, diminuera-t-on ou éliminera-t-on un facteur de créativité. Une chose est certaine, les scientifiques devront se montrer très prudent dans leurs décisions. À suivre |
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