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Émission du mercredi 23 décembre 1998 |
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Le mensonge : suite et fin |
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Voici ce quil me restait à vous dire : dans certains cas, le mensonge va de soi, puisquil y a une question de contexte. Il ne faut pas toujours trancher en décidant que les choses sont ou blanches ou noires; car les zones grises existent également. Dans laffaire du Président Clinton, qui ma amené à parler du mensonge, il y a trois éléments à retenir : ils nous sont connus, mais nous y revenons parce quils sont très importants. Premier élément : il sagissait au départ dactivités sexuelles; mais, je le précise : entre adultes consentants. Ensuite, on accuse Clinton davoir menti sous serment à propos de cet incident : là-dessus, on parle de le destituer. Troisième élément à retenir : le public américain, en général, se prononce contre la destitution. Et je nai pas exagéré en affirmant que 72 % des gens se sont prononcés là-dessus. Je rappelle que cest le plus haut pourcentage de satisfaction quun président des États-Unis ait jamais obtenu, dans toute lhistoire de la république américaine. 72 %, cest beaucoup. Alors on peut se demander : Quel est le raisonnement derrière la position prise par ces gens? Au fond, je pense que tout se résume à la question suivante : A-t-on le droit dexiger des aveux sous serment à propos dune aventure sexuelle nayant aucune dimension criminelle entre deux adultes consentants? Tout est là. Et daprès ce que je comprends, ce que le public ne dit pas, mais paraît indiquer par son choix de ne pas destituer le " coupable ", la réponse serait : Non. Dans quel cas, on pourrait mentir pour sauver la situation et lhonneur de la jeune personne impliquée, et aussi pour sauver limage de la présidence - soit le poste politique le plus important sur cette planète. Donc, à certains moments, le mensonge est possible, acceptable du moins, je dirais. |
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LEIBOWITZ, Nicole. " Éloge de Pinocchio ", Le Nouvel Observateur, 22 au 28 octobre 1998. |
Parmi toutes les informations portant sur le mensonge, je me suis particulièrement intéressé à une entrevue accordée par Gilbert Maurey qui est lauteur dun ouvrage intitulé Mentir. Méfaits et bienfaits, publié chez De Boeck Université. Psychiatre, également psychanaliste, Gilbert Maurey sest spécialisé dans létude du mensonge, en particulier chez lenfant. On lui a demandé si les enfants mentaient davantage que les adultes. " Les enfants mentent avec allégresse, sans frein, mais différemment de leurs aînés, a-t-il répondu. Pour eux, lapprentissage du mensonge est spontané dès linstant où ils ont la parole. " Pourquoi en est-il ainsi? Si je résume un peu la pensée de Maurey, cest parce que lorsque les enfants font lexpérience de la parole, ils en découvrent le pouvoir. Et aussi parce que " le mensonge va permettre à lenfant de se structurer. Sa parole, lorsquelle donne du faux pour du vrai, lui fournit le moyen dexpérimenter jusquoù il est possible daller. " En fait, lenfant découvre que la parole peut être trompeuse, ce qui est certainement une très belle expérience. " En général, continue le spécialiste, léducation et les codes sociaux font que le jeune adulte va, petit à petit, doser ses mensonges et y poser des limites. Il va découvrir que le mensonge est un instrument magique pour huiler les rouages de sa vie sociale. Évidemment, parmi les adultes qui continuent à mentir pour le simple plaisir, bon nombre vont se révéler être des mythomanes. - Ce qui est tout autre chose, car les mythomanes mentent à propos deux-mêmes, de ce qui leur est arrivé, de leur identité, etc. - " En revanche, continue-t-il, je trouve que mentir pour épargner lautre ou pour éviter des heurts permanents avec quelquun est un mal nécessaire. " Là, on se trouve en plein dans les zones grises du comportement humain... Je comprends que ce serait plus simple si tout était blanc et noir, mais chacun dentre nous a eu loccasion parfois de mentir et peut-être de mentir pour de bonnes raisons. Peut-être aussi pour de mauvaises raisons, peut-être regrettables, peu importe. Je ne suis pas là pour vous confesser, et ce nest pas de ma part une confession publique non plus. Mais dans certains cas, pour différentes raisons, toute vérité nest pas bonne à dire. La nécessité quasi vitale du mensonge nest pas seulement fondamentale pour les adultes, mais elle lest aussi pour lenfant. " Cest à lui, en effet, affirme Maurey, que ce droit revient en premier dès linstant de sa naissance. Grâce à lui, à sa nouvelle vie, la parole et son corollaire le mensonge renaissent sans cesse sur tous les continents et dans toutes les langues. - Chaque fois quun enfant naît, le mensonge a trouvé une autre façon dêtre véhiculé [rires] - " Le mensonge a donc quelque chose duniversel ", ajoute-t-il. Plus loin, on linterroge sur les parents qui mentent à leurs enfants : " Sont-il de mauvais parents? " " Leurs mensonges, estime Maurey, sont souvent à lorigine de graves perturbations pour lavenir de ces enfants. Beaucoup de mes patients souffrent du fait que père et mère leur ont caché des secrets de famille, ne leur ont pas dit toute la vérité sur leurs origines... Devenus adultes, ils sont victimes de troubles identitaires, qui peuvent être des empêchements à vivre bien. " Sur quoi il renchérit, et ce sera la fin de mon propos si vous le permettez : " Vous voyez que je sais, moi aussi, combien le mensonge peut être grave. " On est en enfin sorti du mensonge, troisième prise et fin. |
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Solitude ou isolement |
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BEAULIEU, Denyse. " Solitude inc. ", Elle Québec, décembre 1998. |
Vous aurez reconnu, bien sûr, les mots dune chanson de Moustaki. Il y a deux façons de considérer la solitude. Si je parle delle, cest que le temps de Noël me semble propice à ce genre de prise de conscience : car en même temps quon est attiré par la joie des retrouvailles, il se trouve des personnes qui sont bien esseulées et qui se sentent très isolées par rapport à la fête. Il faut retenir, évidemment, quil existe une très grande différence entre solitude et isolement. Ce quil faut surmonter cest lisolement et un certain état desprit, alors que la solitude est toujours une belle occasion de faire un peu le silence et de passer à lécoute de soi. Parce quelle est inévitable, il ne faut pas chercher à fuir la vraie solitude; mais plutôt lapprivoiser, et découvrir ce quelle peut nous apprendre; car seul le silence permet dêtre à lécoute de soi. " Mais pourquoi ces hordes grossissantes desseulés que rien ne parvient à réunir? " se demande Denyse Beaulieu dans " Solitude inc. ", son article paru ce mois-ci dans Elle Québec. " Des îlots autonomes qui sabordent le temps dun contrat, dune saison damour, dune crise de confidences. Attention, prévient-elle, relations jetables. " Elle emploie aussi une expression qui en dit long lorsquelle parle des " rapports Kleenex ". Donc, jetables, encore une fois. Cest tout de même curieux dassister à un tel phénomène à notre époque puisquon parle tellement de communications. À lère de la communication, jamais la solitude naura été aussi grande. Je prends le mot " solitude " cette fois dans le sens disolement. Dans une société aliénante, la solitude des individus sen trouve décuplée. Aliénante parce quon a rompu les liens à lintérieur de la grande tribu, du clan, de la grande famille aussi, même de la famille nucléaire dans bien des cas. Et au bout de la ligne, lindividu se retrouve bien esseulé. Dans son article, Madame Beaulieu fait état " des amitiés opportunistes - comme on le dit des maladies - , basées sur des affinités superficielles, le besoin de soccuper, la peur de lagenda vide, ou encore sur lintérêt. Ce qui nexclut pas la sympathie, mais en trace tout de même les limites. Pour peu quon habite seule - Je spécifie quelle parle surtout au féminin - dans une grande ville, nos liens affectifs se résument de plus en plus à ces amitiés Kleenex : pratiques, hygiéniques, jetables après usage. Certes, ces liens ne sont pas à mépriser. Au travail, par exemple. [ ] Le travail est sans doute aujourdhui un des lieux - et une des causes - de la solitude la plus intense. Et pas uniquement parce que nos agendas de forçats grignotent trop de nos heures pour quon puisse rencontrer lâme sur. Non. Cest beaucoup plus vicieux. Plus profond. Parce que ça fait partie intégrante du ' système ', précise-t-elle. Fille de la crise et dun libéralisme économique impitoyable, la solitude du salarié de fond sévit de nos jours à tous les échelons de lentreprise. " Je vais poursuivre mon cheminement à propos de la solitude à partir dun court essai que jai écrit sur cette question il y a plusieurs années et que jai récemment mis à jour. Je reviens à larticle de Denyse Beaulieu. " Pour léconomiste Eugène Enriquez, du Laboratoire de changement social (université Paris VII), écrit-elle, la pression imposée à chaque salarié est dautant plus forte que désormais, cest à lui quest attribué le succès ou léchec de lentreprise. Le culte triomphaliste de la performance légué par les années 80, lavènement du ' tueur cool ', on fait de nous des individualistes apeurés, perpétuellement menacés du spectre du has been. ' Lhomme qui devient seul responsable de sa vie est devenu un homme seul ', explique léconomiste. Il doit lutter pour garder sa place et son estime de soi, et personne ne peut laider dans cette tâche puisque les autres sont, eux aussi, soumis à la même contrainte. ' " Il ny a pas que la solitude liée au travail, il existe dautres variétés également. " ' Je me sens tellement seule ' : cest le refrain du siècle, continue Denyse Beaulieu. Celui de la vieille dame âgée qui ne parle plus quà son chat. Celui de ladolescente qui pense que personne ne la comprend - Ce qui est probablement vrai, mais cest tout autre chose : jen vois maintenant des adolescents et je me dis que cest un peu difficile parfois de les comprendre. - Celui de Marion qui a limpression davoir donné tout son amour à un homme et navoir rien reçu en retour. Celui de Yolande qui vient de perdre sa mère et qui doit gérer la succession, ses deux enfants, un boulot qui se casse la gueule et un mari qui travaille au bout du monde. Celui de la copine de Yolande, jeune comédienne dune troupe acclamée, qui retire vite sa jupe à paniers de Marivaux pour ne pas rater le dernier métro et fond en larmes parce quon la bousculée, elle quon applaudissait à tout rompre, linstant davant. Celui de Céline, directrice dune boîte de communication, qui pourchasse depuis quatre ans un amant fantôme. Et qui finit régulièrement par inviter une de ses amies à souper pour ne pas se retrouver avec son sac de chips devant la télé. " Jai cette impression que les connaissances de Madame Beaulieu semblent être des gens plutôt aux prises avec des difficultés Mais elle les a sans doute choisies pour documenter son article. " Contrairement à ce quon se raconte dans nos pires moments de morositée, on nest pas entièrement coupable de notre isolement ", écrit la journaliste. Et cest vrai que la société, le système dans lequel on vit, y est bien entendu pour quelque chose. Elle fait ensuite appel à Tony Anatrella, dont on vous a entretenu à quelques reprises à lémission Par Quatre Chemins, qui estime que la faute vient de toutes les valeurs morales traditionnelles, et toutes les institutions : écoles, religions, gouvernements quon a mis en doute. Et cest ce qui a précédé lavènement de ce quil appelle " la société dépressive " " Une société, explique la journaliste, où la solitude cause de plus en plus de ravages. ' Chacun est renvoyé à lui-même, à ses désirs, et à ses intérêts. Chacun se construit en îlot pour éviter lautre, ne sachant plus comment se retrouver autour dun sens commun ' ", dit Anatrella. " La solitude contemporaine ce serait celle, selon lexpression dEugène Enriquez, de ces ' entrepreneurs de vie ' que nous sommes devenus. Chacun, plus ou moins débarrassé des liens traditionnels qui lencombraient, simagine ' en mesure de vivre intensément chaque instant de sa vie avec les partenaires désirés et sen défaire tout aussi vite lorsquils deviennent pesants, explique léconomiste. Il peut donc avoir plusieurs vies en ménageant les ruptures nécessaires. ' " Et cest ce climat-là qui a fait naître lisolement. On a créé, comme le suggère Denyse Beaulieu, " une culture teflon ", sur quoi plus rien ne prend. Plus loin dans son article, elle parle des " nouveaux ermites ". " Face à ces prédateurs de sensations (pas forcément) fortes, et trop souvent blessés par eux, dautres esseulés se réfugient dans leur terrier. Déçus du monde et de lamour, écorchés vifs, ils - ou le plus souvent elles - choisissent la solitude comme partenaire. [ ] Ce refus dun monde agité et violent, qui poussait jadis les ermites dans leurs grottes ou les Carmélites dans leurs cellules, claquemure aujourdhui les cocooners au long court dans leurs appartements douillets et leur bouderie cosmique. Et, plus subtilement, les enferme dans des névroses qui leur permettent déviter tout réel contact avec lautre; névroses dont Freud disait justement quelles étaient la forme moderne de la vie dermite. " Tiens, cest intéressant. Je ne savais pas que Freud avait dit ça. Je nai pas de leçon à donner, parce que je supporte moi-même assez mal lisolement. La solitude pour un certain temps : soit! Mais lisolement comme tel, je naime pas ça. Cest curieux comme à notre époque, il faut toujours officialiser les choses. À lère des communications, nous savons de moins en moins communiquer au plan interpersonnel, du fait de la complexité des structures de la société. On parle dune formation à la communication qui paraît indispensable pour survivre dans notre société, au même titre que léducation sexuelle est devenue nécessaire. On ne sait plus comment vivre, on dirait. Faudra-t-il réapprendre à respirer, à marcher, à parler ? En tous les cas, pour le moment, il faut réapprendre à communiquer pour ne pas se retrouver isolé. Pour se tirer daffaire, si jose dire. Le programme comprendrait de la psychologie, autre chose que létude du conditionnement des rats. La sociologie, de la dynamique de groupe, une initiation aux techniques de communication et à léchange verbal, une information sur les problèmes de couple, etc. Autrefois les relations étaient guidées un peu par la géographie, par les lieux, par linteraction entre voisins : lindividu était ainsi soutenu, orienté par les structures sociales. Il épousait, le plus souvent, la fille ou le fils du voisin. Mais aujourdhui, la fille ou le fils du voisin ne parle pas toujours la même langue, met souvent des épices étranges dans son riz, quand il ou elle ne porte pas un anneau dans le nez. Et quand ce nest pas votre propre fils ou votre fille qui porte un anneau dans le sourcil ou dans le nombril! Trop souvent, ce qui se produit, cest quon est pris par le travail, les occupations et les préoccupations. Puis le temps passe, et on ne réussit pas à finir un projet, comme celui de structurer les jours qui viennent, par exemple. Cette période des Fêtes est une invitation, pour ceux qui ont des raisons de penser quils ou quelles se trouveront isolés, à soccuper justement de ceux qui sont encore plus isolés queux, en somme. En aidant les autres à surmonter leur solitude, on peut arriver à surmonter la sienne. |
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Jacques Lacarrière |
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LACARRIÈRE, Jacques. " Vivre le rythme des saisons", Nouvelles Clés. |
" Autant le dire dès à présent : lhiver sera rude. À tous points de vue probablement, mais limitons-nous ici au seul aspect climatique. Oui, lhiver sera rude car les vols de grues cendrées se sont succédés au-dessus de mon village plus tôt que dhabitude, annonçant, selon la croyance populaire, un hiver précoce et prolongé. En suivant dans le ciel leur vol ondoyant, je me disais : Que lhiver doive être rude ou doux, autant lapprendre par des grues cendrées que par des satellites. - [rires] Je trouve ce passage délicieux - Ces derniers ne nous adressent que des messages impersonnels et très limités dans le temps, alors que les grues cendrées ont bien plus de choses à nous dire! Elles nannoncent pas seulement limminence de lhiver mais aussi - et déjà - la chaleur de lété lointain quelles vont chercher au-delà des mers. Ces voyageuses gloussantes et froufroutantes nous délivrent un double et rassurant message : elles nous disent le printemps futur qui suivra le présent hivernal. Voilà ce que je déchiffre sur les pages du ciel quand les grues y inscrivent le grand V de leur signature : ce cycle vivant des saisons qui, au cur des nuages, se lit, se dit, se crie : désolation, consolation, jubilation. " Reste que lhiver sera rude et quil ne faut jamais confondre hiverner et hiberner. Nous ne sommes pas des loirs ni des marmottes pour navoir que des sommeils et des réveils saisonniers. Hiverner est le contraire dhiberner : cest, après la saison des moissons et celle des vendanges, rassembler et maintenir intactes les forces de survie, veiller sur la gestation du printemps. Les Romains ne nommaient-ils pas ' sol invictus ' - soleil invaincu - le jour le plus court de lannée? Voilà ce que sont - ou ce que devraient être - nos nuits dhiver : la lumière, vivante, invaincue, de lÉveil à venir. " Jacques Lacarrière : Vivre le rythme des saisons. Ah! Il y a comme ça des écrivains qui savent manier la plume cendrée! |
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