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Émission du jeudi 26 novembre 1998

La conscience planétaire:
À quand un véritable tribunal international?

Je suis conscient que ce n’est pas un tribunal international qui vient de juger le général Pinochet, en estimant qu’aucune immunité ne le protégeait d’une arrestation en vue de répondre des lourdes accusations qui pèsent contre lui. Tout de même, je considère que c’est un grand pas vers la constitution d’un tribunal mondial qui témoignerait de la maturité d’une conscience planétaire.

L’ex-dictateur chilien fait face à des accusations de génocides, de tortures et de terrorisme. Le bilan est lourd. La décision a été prise, il y a quelques jours, en Grande-Bretagne par la Chambre des Lords. Ce qui a beaucoup étonné les observateurs parce qu’elle pourrait faire jurisprudence en droit international. La décision implique également que Pinochet restera en détention en attendant la décision sur son éventuelle extradition, réclamée en premier lieu par l’Espagne. Une procédure qui pourrait prendre des mois. C’est donc un pas de géant pour le projet de constitution d’un tribunal international qui soit vraiment indépendant des états. Grande question, d’autant plus que le rôle des États-Unis dans le putsch du renversement du gouvernement Allende est bien connu et que ça s’est passé en-dehors de l’influence américaine.

Le rappel est peut-être nécessaire : le président chilien Salvador Allende, qui était un socialiste élu démocratiquement, a nommé en août 1973 Augusto Pinochet commandant en chef de l’armée. Quelques semaines à peine plus tard, le 11 septembre 1973, le général Pinochet prenait la tête du pays lors d’un coup d’état - au cours duquel Salvador Allende s’est suicidé – et instaurait un régime brutal qui a fait des milliers de morts et de disparus, selon les rapports officiels.

On parle beaucoup de mondialisation, à propos de l’économie puis de l’orientation néolibérale, qui retire de l’autonomie aux états, puisque de grandes décisions sont prises en fonction du marché international. C’est curieux mais il me semble que les états n’ont pas l’air de tellement s’en plaindre, alors qu’ils pourraient se rebiffer un peu. Pourtant, lorsqu’il est question de la constitution d’un tribunal international, ce qui serait un moment extrêmement important dans l’histoire de l’humanité, on dirait que les états ont peur qu’une certaine autonomie leur soit enlevée, comme, à titre d’exemple, l’affaire Pinochet qui a échappé aux États-Unis. C’est de notoriété publique, il faut rappeler très souvent aux Américains qu’ " international " ne veut pas nécessairement dire américain. Il y a là une belle leçon pour eux, et pour nous aussi par la même occasion. Depuis des années, on essaie de constituer ce tribunal international avec plus ou moins de succès. Et jusqu’ici, les " gros " échappent au tribunal et ce sont les plus petits qui sont jugés.

D’après :

BADINTER, Robert. " Tribunal international : l’heure de vérité ", Le Nouvel Observateur, novembre 1998.


J’ai trouvé, dans Le Nouvel Observateur, un article de Robert Badinter - un homme de loi très célèbre en France - , dans lequel il rappelle que : " C’est au terme de la seconde Guerre mondiale, la notion de crime contre l’humanité a fait son apparition. - Il fallait absolument une classification nouvelle parce que les mots meurtre, torture, séquestration se révélaient insuffisants pour rendre compte de l’horreur et de la dimension des crimes commis par les nazis. […] La Shoah - c’est-à-dire la volonté, la tentative qui a presque réussi à faire disparaître les Juifs - , ne se résume pas à des millions d’assassinats individuels. L’enfant juif jeté dans la chambre à gaz implique la négation de l’humanité tout entière, telle que nous la concevons : composée d’êtres humains égaux en droit et en dignité voués à être respectés comme tels par tous, sur toute la terre. Cette conception universelle de l’humanité était niée par les nazis, l’enfant était voué à disparaître simplement parce qu’il était né juif. En sa personne, c’était bien l’humanité toute entière qui était atteinte. Encore fallait-il assurer la répression de tels crimes. Parce qu’ils concernaient l’humanité, il était souhaitable qu’au-delà des juridictions nationales, une cour internationale, expression de la communauté des nations, juge les responsables de ces crimes. "

Et c’est ainsi qu’est né le Tribunal de Nuremberg, qui ne répondait que partiellement à cette exigence, mais qui, tout de même, a été un pas dans la bonne direction, celle de la constitution éventuelle d’un tribunal international. " Justice de vainqueurs, continue Badinter, dont l’un apparaîtrait dans l’Histoire comme un État criminel, le Tribunal de Nuremberg a cependant prouvé, par son respect scrupuleux des principes du procès équitable, qu’une juridiction pénale internationale pouvait faire œuvre de justice. "

Badinter prend position : " Il faut que les auteurs potentiels de crimes contre l’humanité sachent partout dans le monde qu’ils n’échapperont plus désormais à la justice. Et c’est aux grandes puissances de le décider. " Afin, par exemple, d’empêcher un Saddam Hussein de bombarder les populations avec des armes chimiques, ou de voir un Pol Pot s’en aller tranquillement mourir dans son lit; et ce n’est qu’exceptionnellement que d’autres, tels Karadzic, risqueront d’être mis au banc des nations.

La fin de la guerre froide, rappelle Badinter, l’effondrement de l’empire soviétique, la tragédie de l’ex-Yougoslavie, ont changé radicalement la donne. Des crimes contre l’humanité étaient commis à nouveau au cœur de l’Europe, au su et parfois au vu de tous. Lors de la Conférence sur la paix dans l’ex-Yougoslavie, nous fûmes quelques-uns à soutenir, avec la plus grande énergie, qu’il était insupportable qu’un demi-siècle après Nuremberg les auteurs de tels crimes puissent demeurer impunis. Quelles que fussent les raisons diplomatiques avancées - l’incompatibilité supposée entre la recherche d’un accord de paix dans l’ex-Yougoslavie et l’instauration simultanée d’un tribunal international chargé de juger les responsables des crimes contre l’humanité commis pendant le conflit - , l’exigence de justice face à de tels crimes devrait primer toute considération - On sait ce qu’il advint de tout ça parce que la cause a été poussée devant l’ONU… "

Avec une rare promptitude fut institué le Tribunal international pour la Yougoslavie. Comme toute nouvelle juridiction, il a connu bien des difficultés ". Il précise plus loin " Cependant, quelles que soient l’énergie et la compétence de leurs magistrats, ces tribunaux ad hoc sont par nature dépourvus d’une vertu essentielle : créés après les crimes, ils n’ont aucune force de dissuasion. - On dira toujours dans ces cas-là : notre mandat est de juger et non de dissuader puisque le mal est déjà fait… -Une juridiction criminelle permanente, en revanche, constituerait une menace à l’encontre de tous ceux qui seraient en situation de commettre des crimes contre l’humanité - Voilà finalement le but poursuivi. - N’oublions pas que ces crimes sont imprescriptibles. Tel criminel qui se croit aujourd’hui assuré de l’impunité sera peut-être, dans quelques années, livré à la justice internationale par ceux-là mêmes qu’il croit ses amis ou par un nouveau régime. La vie politique est changeante. La cour internationale, elle, sera permanente. L’exemple de ceux qui ont été jugés et condamnés des décennies après leurs crimes demeure présent dans les esprits. Et je demeure, pour ma part, convaincu que si la cour avait existé avant que n’éclate la guerre en Yougoslavie, bien des crimes n’auraient pas été commis. L’heure est donc venue de créer la Cour criminelle internationale. "

Badinter développe cette idée en ajoutant que " des solutions juridiques sont prêtes. Il ne s’agit plus, aujourd’hui, que de choix politiques. […] Les crimes contre l’humanité sont la pure violation, la négation même, des droits de l’homme. " À l’heure de la commémoration de la Déclaration universelle des droits de l’homme signée à Paris en 1948, il faut justement s’ouvrir à cette perspective.

Certaines résistances peuvent paraître fondées. Certains états sont d’avis que pour croire à un tel projet, il faut avoir consommé une forte dose d’idéalisme. Et comme l’opinion publique est pour quelque chose dans tout cela, il faut que les médias prennent position. Non seulement pour dire ce qui se passe mais pour faire un peu de prospective. Pour que ça ne se reproduise plus dans l’avenir, ou de moins en moins, pourrait-on dire. Au bout du compte, je suis parmi ceux qui croient au progrès, malgré tout. On verra bien…

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Des poètes disent l’Amitié

Voir :
L’amitié plus lucide que l’amour?


La philosophe Simone Weil disait: " Une amitié est souillée dès que la nécessité l’emporte. " Autrement dit, il faut une certaine gratuité dans l’amitié, de même que de la réciprocité. J’aime bien préciser qu’il s’agit de la philosophe, parce qu’il ne faut pas confondre avec Simone Veil, ministre en France dans les années soixante-dix.

" Si d’un des deux côtés, toute bienveillance est entièrement absente, l’autre doit supprimer l’affection en lui-même par respect pour le libre consentement auquel il ne doit pas désirer porter atteinte, dit aussi Simone Weil. Si d’un des deux côtés il n’y a pas respect pour l’autonomie de l’autre, celui-ci doit couper le lien par respect de soi-même. "

Il existe, pour parler de l’amitié, trois niveaux d’affection possible : l’eros, l’agapê et la philia.

- L’eros, c’est le désir bien sûr, mais pas seulement sexuel : c'est la sensualité de l’être dans sa totalité.

- L’agapê, c’est une relation amoureuse où la dimension érotique est secondaire. C’est un peu ce qui se passe d’ailleurs chez les couples qui vieillissent, et qui, ma foi, vieillissent bien, ayant célébré l’eros, en continuant peut-être de le faire, à l’occasion, mais en entretenant surtout un rapport d’ouverture l’un envers l’autre, de respect l’un de l’autre, et de l’autonomie de l’autre, également.

- La philia, c’est l’amitié.

D'après:

BLIN, Arnaud et SARDE, Michèle. Le livre de l'amitié, Éd. Seghers, 1997.


J’ai été tout à fait émerveillé par cet ouvrage remarquable qu’est Le livre de l’amitié : d’Homère à Georges Brassens. Il porte un sous-titre très plaisant aussi : Parce que c’était lui. Cette anthologie mentionne, entre autres exemples, la fidèle amitié de Michel de Montaigne et d’Étienne de La Boétie : " Si on me presse de dire pourquoi je l'aimais, je sens que cela ne peut s'exprimer qu'en répondant: Parce que c’était lui; parce que c’était moi ", disait Montaigne. L’amitié, c’est ça.

Homère, Ciceron, Sénèque, Saint-Augustin, Francis Bacon, des princes, ont témoigné, chacun à leur façon, de l’importance de l’amitié. Des femmes également, comme Madame de Staël, Madame Marie-Geneviève Charlotte Thiroux d’Arconville – ah que j’aurais aimé m’appeler comme ça si j’étais né femme!  – [rires] L’ouvrage fait aussi mention d’Emerson, un grand ami d’Henry David Thoreau. Du philosophe Alain, également, qui affirmait: " L’homme content, s’il est seul, oublie bientôt qu’il est content… " Elle est belle cette phrase.

Ce livre admirable se termine par la chanson de Brassens Les copains d’abord. Je trouve que c’est sympathique de trouver tout à coup une chanson dans une anthologie aussi riche.

À un moment, Brassens dit :

C’étaient pas des amis de lux'
Des petits Castor et Pollux
Des gens de Sodom' et Gomorrh'
Sodom' et Gomorrh'
C’étaient par des amis choisis
Par Montaigne et La Boétie

- Étonnant, non?

Sur le ventre ils se tapaient fort
Les copains d’abord.

C’est une des belles chansons du patrimoine francophone.

" C’est pour mes amis que je lis, que je réfléchis, que j’écris, que je médite, que j’entends, que je regarde, que je sens. Dans leur absence, ma dévotion rapporte tout à eux. Je songe sans cesse à leur bonheur. "


Un autre auteur s’est exprimé avec beaucoup de chaleur au sujet de l’amitié : Francis Bacon, un personnage de science très important, homme d’état, philosophe, savant; un anglais qui incarne l’homme idéal de la Renaissance. L’homme à tout faire intellectuellement, pourrait-on dire. Dans cet ouvrage, on dit de lui : " S’il avait lu les Essais du Français Montaigne, Bacon n’a guère subi leur influence. Son approche de l’amitié est plus pratique. […] Dans cette perspective utilitaire qui avait été rejetée par la plupart des penseurs de l’amitié, il distingue trois " fruits " de l’amitié : le soulagement du cœur, " les conseils salutaires et désintéressés " que prodigue un véritable ami et, enfin, l’infinité des soulagements et petits secours qu’on reçoit d’un ami au quotidien, et qu’il compare à une grenade remplie d’une infinité de petits grains. " Une grenade, vous savez, ce fruit d’un beau rouge avec plein de graines au milieu.

Par des voies différentes de ses prédécesseurs, Bacon conclut cependant sur le rôle et la nécessité de l’amitié dans une existence humaine : " Quoi qu’il en soit, nous pouvons dire qu’il n’est point de solitude plus affreuse que celle de l’homme sans ami, et que, sans l’amitié, ce monde n’est à proprement parler qu’un désert ", estimait-il. Une autre belle citation de Francis Bacon. " Le principal fruit de l’amitié est qu’elle fournit continuellement l’occasion de se décharger du fardeau de ces pensées souvent affligeantes que font naître et renaître sans cesse les passions qui nous rongent; en un mot, de soulager son cœur ".

J’ai retrouvé aussi, dans cette volumineuse anthologie, un personnage que nous avons souvent fréquenté dans le passé : Francesco Alberoni, un sociologue qui pose les bonnes questions, des questions d’aujourd’hui et de tous les temps : " Que devons-nous comprendre par amitié? Comment naît l’amitié? L’amitié est-elle une forme d’amour? Quel est le noyau fondamental de l’amitié? " Et cette question primordiale : " L’amitié existe-t-elle encore dans notre monde d’aujourd’hui? " Puis, tentant de savoir comment l’amitié peut continuer à exister dans le monde moderne dominé par des relations d'intérêt, il écrit: " La véritable amitié est-elle seulement l’amitié-refuge où nous pouvons être nous-mêmes dans un monde agité. Non, l’amitié peut très bien s’épanouir sur les lieux de la plus intense activité où se multiplient les relations personnelles. Nous traversons, au fil de notre vie, des périodes au cours desquelles nous sommes plus passionnés et plus actifs; des périodes au cours desquelles nous cherchons d’autres êtres pour nous accompagner. C'est alors que nous partons en quête de rencontres. Nous sommes heureux à l’idée de découvrir nos semblables. "

Plus loin, Alberoni précise que l'amitié est différente de l’amour: " Les affinités électives n’ont aucune importance en amour mais elles sont capitales en amitié. - C’est-à-dire tout ce qu’on a en commun : tu peux aimer d'amour quelqu’un de très différent de toi, mais, en amitié, il faut que la personne soit proche de toi, de tes intérêts... - Seuls ceux qui vivent dans le même milieu, parlent la même langue, appartiennent au même monde ont une possibilité concrète de se rencontrer. - Quoique parfois il y a des nuances… Lui-même d’ailleurs en apporte plus loin - On a beaucoup souligné l’importance de la compétition dans la vie économique, scientifique et culturelle moderne. L’amitié en a tout autant, nous semble-t-il, au sens où nous l’entendons. L’amitié comme choix dans le champ de la solidarité, comme préférence, comme désir d’atteindre ensemble un but commun, partage avec l’amour l’étonnement et la joie de rencontrer des êtres qui nous correspondent. Face à la vie nous sommes toujours dans l’hésitation. Le monde est plein de rivalités, d’obstacles et d’envies. Le plus souvent, on ne nous écoute pas ou on ne nous comprend pas. Nous-mêmes, nous faisons peu d’effort pour comprendre autrui. Le désir d’amitié est donc précisément un désir d’être compris, sollicité, apprécié pour nous-mêmes. "

Il ajoute :" Un sentiment tel que l’amitié n’existe que dans la mesure où il sait vaincre l’obstacle et surmonter le doute. […] L’activité constitue donc l’organe-obstacle de l’amitié, celui auquel elle doit se mesurer et contre lequel elle doit se réaliser. - C’est vrai : on est toujours tellement pris par nos activités qu’il n’y a pas beaucoup de place pour l’amitié… - Dès lors, ce qui est le désir fondamental de l’amitié - la rencontre - s’obtient presque par hasard. Pourtant, c’est là sa vérité. "

J’ai trouvé plusieurs autres citations tripatives dans ce livre qui compte environ 500 pages. Une vraie mine d’or! En voici une dernière, de Philippe Soupault, qui aimait bien se présenter comme un ex-surréaliste : " Le principal ennemi de l’amitié, ce n’est pas l’amour. C’est l’ambition. "

Je vais terminer le propos sur cet extrait de Diderot que j’ai bien envie de mettre en exergue de mes mémoires :

" C’est pour mes amis que je lis, que je réfléchis, que j’écris, que je médite, que j’entends, que je regarde, que je sens. Dans leur absence, ma dévotion rapporte tout à eux. Je songe sans cesse à leur bonheur. "

Accès aux versions enregistrées des émissions "Par 4 chemins" de Radio-Canada.

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