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Émission du mercredi 16 septembre 1998 |
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Les brèves |
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Étrange époque que la nôtre. On entend vraiment parler de tout. Je vous fais mon petit " collage-info " du jour. |
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Savoir-vivre et sentiment social |
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PICARD, Dominique. |
Il ne s'agit pas ici de règles de politesse et de savoir-vivre, mais des valeurs et des principes fondamentaux qui les appuient. Il est aussi question des fonctions de la politesse parce que " La politesse et le savoir-vivre structurent le lien social, constituent un code de communication, forment un des fondements essentiels des rituels dinteraction ", nous dit Dominique Picard un sociologue français qui a écrit plusieurs ouvrages - dont un petit bouquin tout à fait remarquable intitulé Politesse, Savoir-vivre et Relations sociales, de la collection Que sais-je? Lhomme est un animal social. " La politesse et le savoir-vivre, parce quils structurent le lien social et constituent un code de communication, forment un des fondements essentiels des rituels dinteraction. Ils ne sont pas constitués de règles arbitraires, mais obéissent à une logique rigoureuse que lon retrouve, au-delà des variations de surface, à différentes époques et dans différentes cultures. Par lanalyse des fondements de la politesse, système régulateur des relations sociales, lauteur nous donne une image renouvelée de la politesse et du savoir-vivre comme une des composantes de la citoyenneté. " Voilà une approche autrement plus intéressante que celle dont je me suis déjà fait le porte-parole, ou devrais-je dire le chantre, parce que ça me semblait important à un certain moment de parler de politesse et de savoir-vivre. Mais voilà quon nous présente un tout autre point de vue. |
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| Voyons du côté des valeurs et des principes fondamentaux. Si on sen tient à ce quil appelle les principales valeurs, soit celles qui déterminent en partie les autres, il y a lengagement, ladaptation, léquilibre, lharmonie, le respect, la discrétion et la distinction. Il a de plus, dénombré plus de cent valeurs associées à la politesse et au savoir-vivre, telles que : la propreté, la modération, la dignité, la sobriété, le sens de la justice, etc. | ||||
Lengagement" Cest lun des maîtres mots du savoir-vivre. À tout moment, il convient de montrer son attention aux autres et de participer à la vie sociale. [ ] Au nom de lengagement, tout ce qui favorise les contacts est valorisé : le sens de lécoute et de la convivialité, le goût de la conversation, laisance en groupe... " Ladaptation" Cest lindispensable auxiliaire de lengagement et de la sociabilité. Pour pouvoir vivre avec les autres et être à laise avec eux, il est préférable de sadapter aux usages en vigueur autour de soi. [ ] Afficher sa différence peut passer pour de la désapprobation. " Léquilibre" La fonction de léquilibre est dassurer une certaine équité et une certaine mesure dans un ordre social où chacun, quel que soit son statut, doit voir sa place reconnue. À travers lui, se justifie léventail des droits et obligations auxquels sont astreints tous les membres dune communauté, quils aient une position sociale " haute " ou " basse ". [ ] Les situations déquilibre [ ] induisent chez les protagonistes un sentiment de justice, de stabilité et de satisfaction; alors quune relation déséquilibrée engendre plutôt le malaise et la frustration. " Lharmonie"Lharmonie prolonge en quelque sorte léquilibre et ladaptation : sadapter à un environnement ou équilibrer ses relations avec les autres, cest aussi vivre en harmonie avec eux. " Le respect" Les formes principales du respect sont le " respect dautrui " et le " respect de soi "; elles sont étroitement liées. [ ] Le respect des autres trouve son pendant dans le " respect de soi " quon appelle aussi " dignité " ou " amour-propre ". Il suppose aussi quon prenne soin de son apparence et de sa réputation. [ ] Respecter les autres, cest avoir à leur égard un comportement plein de tact et de déférence. Mais cest aussi montrer limportance quon accorde à leur présence et à leur jugement en se présentant avec une bonne tenue devant eux. " Se présenter au regard des autres à son avantage, cest aussi vouloir se faire reconnaître par eux. Car, pour être admis par les membres dune communauté, il faut montrer son adhésion aux valeurs du groupe. Être soigné, élégant, fuir la vulgarité ou lostentation Toutes les formes de respect de soi y contribuent au même titre que les marques de déférence ou le tact. " La discrétion" une des règles dor de lélégance. La simplicité des formes, la douceur des tons, la modestie des accessoires, la mesure des gestes et des propos en sont les signes apparents. " Mon genre quoi! [rires] Avez-vous déjà vu la grosse bague que je portais à une époque? Tout ça pour vous montrer à quel point jai toujours été très discret De toute manière, on se perfectionne comme de vieilles pierres qui se frottent pour se polir et se réchauffer. " Dans les relations sociales, elle (la discrétion) est à la source du " tact " et de la " réserve ". [ ] Être réservé, cest savoir maintenir une certaine distance entre soi et les autres : ne pas raconter sa vie trop facilement à ce compte-là, il y a bien des gens qui perdraient leur gagne-pain à la radio ; ne pas inviter des inconnus à peine rencontrés; limiter les effusions en public; être aimable sans être emphatique ou envahissant " La distinction" La distinction est à la fois le but et la justification du savoir-vivre. Tout ce que fait ou dit un être " bien élevé " tend à le rendre distingué. " |
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André Comte-Sponville ouvre ainsi son Petit traité des grandes vertus : " La politesse est la première vertu et l'origine peut-être de toutes " (1995, Paris, puf.) Revenons à Dominique Picard : " La politesse assure la régulation des contacts sociaux; elle joue également un rôle important dans la protection des individus et de la communauté sociale, explique lauteur ". Elle opère à trois niveaux : psychologique, de la communication et social proprement dit. |
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PICARD, Dominique.
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Et il y a un point que jaimerais ajouter : " Le savoir-vivre simpose donc moins par la contrainte que par ladhésion et lintériorisation. " Cela doit venir de lintérieur et non simplement par le geste extérieur. Il faut vraiment que le comportement prenne racine dans le sentiment social, le respect des autres... Il y a une pensée derrière le geste; il ne s'agit pas que de rituels. " Cette intériorisation fait dailleurs partie du savoir-vivre dune façon assez paradoxale, souligne-t-il, puisquon dit que " la première loi du savoir-vivre cest de savoir se passer de règles ". En effet, on nest pas vraiment bien élevé si lon se contente dappliquer les règles sans réflexion. Beaucoup dentre elles nécessitent une certaine adaptation afin que lesprit du savoir-vivre soit plus respecté que la lettre. On peut en donner un exemple : la politesse veut que lon salue toute personne de connaissance et quon lui accorde lattention quelle mérite ; mais si cette personne est en pleine conversation ou si elle est en galante compagnie, le vrai savoir-vivre consiste, au contraire, à ne pas la saluer. " [rires] " On peut dire que la politesse est aux relations sociales ce que la grammaire est à la langue : un système de règles codifiées dont on peut établir la structure et la logique de fonctionnement; comme la langue permet des expressions infinies, elle sous-tend les conduites individuelles, champ de la spontanéité et de linvention personnelle. " Plus loin, lauteur précise que " lobservance mécanique des normes du savoir-vivre ne feront jamais un homme - ou une femme - bien élevé. Et cest là le paradoxe profond du savoir-vivre : pour être poli, il faut certes connaître et suivre les règles; mais la vraie politesse, cest celle qui sait se faire oublier. " Pas mal cette façon quon a dopposer parfois la politesse du cur et celle du code! Jaime bien vous suggérer ces petits bouquins-là parce quils ne coûtent pas cher et sont habituellement très bien faits. Celui-ci en particulier, il me semble quon devrait le mettre à la disposition des étudiants, et de nous tous également.
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Condorcet |
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CONDORCET, Marie Jean Antoine Nicolas de Caritat, Marquis de; Esquisse dun tableau des progrès de lesprit, 1795. |
Connaissez-vous
Marie-Jean-Antoine-Nicolas de Caritat de Condorcet, ou marquis de Condorcet? Quant à moi,
jai marché sur une rue Condorcet, jai déjà déambulé devant le Lycée
Condorcet, et à Paris il y a aussi une Place Condorcet, si ma mémoire est bonne, mais je
ne savais toujours pas de qui il sagissait. Vaguement, javais peut-être
compris que cétait un homme du 18e siècle. Puis, tout à coup, je viens
de découvrir que cest un personnage des plus intéressants, quil appartient
au groupe des Lumières. Ce mouvement du 18e siècle qui prônait la
tolérance, les réformes en matière déducation et de léducation publique
en particulier, labolition de lesclavage, la séparation de lÉglise et
de lÉtat, etc. et la Révolution française, à laquelle Condorcet a participé.
Comment se fait-il que jai fait cette découverte de façon aussi tardive? Il y a parfois de ces trous dans la culture et je suis tombé dedans! [rires] Jétais à faire une recherche sur le progrès et je me posais les questions suivantes : Est-ce que le progrès est fini? Quest-ce que le progrès? Est-ce moral? Est-ce technique? Puis cest à partir de lidée de progrès que jai vu quon parlait dun tableau des progrès de lesprit humain. Une amie à moi sest donné la peine de faire une recherche sur Internet, et vous ne devinerez jamais où elle a pu accéder aux textes de Condorcet. À la librairie de lUniversité Berkeley en Californie, et en version française! Avec des pages et des pages de références, etc. Cest quelque chose cet Internet! Condorcet (1743-1795), est dabord mathématicien, père du calcul intégral. Il est lauteur de plusieurs ouvrages dont les biographies de M.Turgot (1786) et de Voltaire (1789). Cest également un précurseur de la sociologie. Lhistoire raconte quil sest trouvé en conflit avec des Jacobins qui lauraient jeté en prison et quil y serait mort. On ne sait pas trop comment, dailleurs : suicidé, assassiné ou mort naturelle. Mais ce qui ma le plus fasciné, cest son ouvrage qui sintitule Esquisse dun tableau des progrès de lesprit humain. Je vous demande de retenir la date de rédaction : 1795. Parce que vous allez vous dire que ce nest pas possible : il compte 10 chapitres (10 époques). Les premiers chapitres portent sur les époques du passé que Condorcet retrace de mémoire, car il les a écrits en prison, où il navait pas de livres, pas de références du tout. Et cest une uvre colossale rédigée comme ça, spontanément. Cétait un homme exceptionnellement brillant. Lorsquon arrive à la dixième époque, au dixième chapitre si vous voulez, il tente de prévoir les progrès futurs de lesprit humain. Je vous en communique quelques passages, dont celui-ci : " Si lhomme peut dire avec une assurance presque entière les phénomènes dont il connaît les lois; si, lors même quelles lui sont inconnues, il peut, daprès lexpérience du passé, prévoir avec une grande probabilité les événements de lavenir; pourquoi regarderait-on comme une entreprise chimérique celle de tracer avec quelque vraisemblance le tableau des destinées futures de lespèce humaine, daprès les résultats de son histoire? [ ] Les hommes approcheront-ils de cet état où tous auront les lumières nécessaires pour se conduire daprès leur propre raison dans les affaires communes de la vie, et la maintenir exempte de préjugés; pour bien connaître leurs droits et les exercer daprès leur opinion et leur conscience; où tous pourront, par le développement de leurs facultés, obtenir des moyens sûrs de pourvoir à leurs besoins; où enfin la stupidité et la misère ne seront plus que des accidents, et non létat habituel dune portion de la société? |
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" Enfin, lespèce humaine doit-elle saméliorer, soit par de nouvelles découvertes dans les sciences et, dans les arts, et par une conséquence nécessaire, dans les moyens de bien-être particuliers et de prospérité commune, soit par des progrès dans les principes de conduite et dans la morale pratique, soit enfin par le perfectionnement réel des facultés intellectuelles, morales et physiques, qui peut être également la suite ou de celui des instruments qui augmentent lintensité et dirigent lemploi de ces facultés, ou même celui de lorganisation naturelle de lhomme? En répondant à ces trois questions, nous trouverons, dans lexpérience du passé, dans lobservation des progrès, que les sciences, que la civilisation ont faits jusquici, dans lanalyse de la marche de lesprit humain et du développement de ses facultés, les motifs les plus forts de croire que la nature na mis aucun terme à nos espérances. " Plus loin: " Parcourez lhistoire de nos entreprises, de nos établissements en Afrique ou en Asie là, il parle des colonies , vous verrez nos monopoles de commerce, nos trahisons, notre mépris sanguinaire pour les hommes dune autre couleur ou dune autre croyance - on est en 1795! - linsolence de nos usurpations, lextravagant prosélytisme ou les intrigues de nos prêtres détruire ce sentiment de respect et de bienveillance que la supériorité de nos lumières et les avantages de notre commerce avaient dabord obtenu. - Condamnation de la colonisation, autrement dit; regard sévère là-dessus - Mais linstant approche sans doute ou, cessant de ne leur montrer que les corrupteurs et les tyrans, nous deviendrons pour eux les instruments utiles ou de généreux libérateurs. " Fantastique, ce rapport avec les pays du Tiers-Monde! Je vous entraîne tout de suite à un paragraphe extrêmement troublant, en ce sens quil a prévu, comme vous pourrez le voir, le mécanisme des assurances, des régimes de retraite, transférables même, et la fonction des actuaires. Noubliez pas quil était mathématicien. " Nous montrerons quon peut la détruire [linégalité] en grande partie en opposant le hasard à lui-même, en assurant à celui qui atteint la vieillesse un secours produit par ses épargnes, mais augmenté de celles des individus qui, en faisant le même sacrifice, meurent avant le moment davoir besoin den recueillir les fruits - Voilà les assurances qui sont découvertes, définies, et expliquées. Extraordinaire, en 1795! -; en procurant, par leffet dune compensation semblable, aux femmes, aux enfants, pour le moment où ils perdent leur époux ou leur père, une source égale et acquise au même prix, soit pour les familles quafflige une mort prématurée, soit pour celles qui conservent leur chef plus longtemps; enfin en préparant aux enfants là cest le plan de retraite qui atteignent lâge de travailler pour eux-mêmes et de fonder une famille nouvelle lavantage dun capital nécessaire au développement de leur industrie et saccroissant aux dépens de ceux quune mort trop prompte empêche darriver à ce terme. Cest à lapplication du calcul aux probabilités de la vie, aux placements dargent, que lon doit lidée de ces moyens cest à se demander : Où est le progrès? Ça cest arrêté là - déjà employés avec succès, sans jamais lavoir été cependant avec cette étendue, avec cette variété de formes qui les rendraient vraiment utiles, non pas seulement à quelques individus, mais à la masse entière de la société, quils délivreraient de cette ruine périodique dun grand nombre de familles, source toujours renaissante de corruption et de misère. " Ensuite : légalité - parce que, évidemment, cétait lépoque dégalité, fraternité, liberté etc. " Les diverses causes dégalité nagissent point dune manière isolée; elles sunissent, se pénètrent, se soutiennent mutuellement, et de leurs effets combinés résulte une action plus forte, plus sûre, plus constante. " Et maintenant, il aborde légalité de laccès à linstruction : cest à peu de choses près des débats qui ne sont pas tout à fait terminés encore. Imaginez-vous! Il y a 200 ans de ça! Cest décourageant. " Si linstruction est plus égale, il en naît une plus grande égalité dans lindustrie, et dès lors dans les fortunes; et légalité des fortunes contribue nécessairement à celle de linstruction, tandis que légalité entre les peuples, et celle qui sétablit pour chacun, ont encore lune sur lautre une influence mutuelle. " Enfin, linstruction bien dirigée corrige linégalité naturelle des facultés, au lieu de la fortifier, comme les bonnes lois remédient à linégalité naturelle des moyens de subsistance; comme, dans les sociétés où les institutions auront amené cette égalité, la liberté, quoique soumise à une constitution régulière, sera plus étendue, plus entière que dans lindépendance de la vie sauvage. Alors lart social remplit son but, celui dassurer et détendre pour tous la jouissance des droits communs auxquels ils sont appelés par nature. " Quand je vous disais qu'il est un des pères de la sociologie! Quel est donc, selon lui, lobjet du progrès? " Les avantages réels qui doivent résulter des progrès dont on vient de montrer une espérance presque certaine ne peuvent avoir de terme que celui du perfectionnement même de lespèce humaine. " Ce nest sûrement pas la dernière fois que je vais en parler. Je suis même en train de devenir un fan de Condorcet! |
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