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Émission du jeudi 3 septembre 1998

 

TEILHARD DE CHARDIN, Pierre. Le Phénomène humain, Éditions du Seuil, Paris, 1955, 318 p.


L'univers et l'homme

Pourquoi chercher à voir, pourquoi tourner plus spécialement nos regards vers l’objet humain? ", se demande Pierre Teilhard de Chardin dans Le Phénomène humain.Être plus, c’est s’unir davantage. "

Pour lui, c’était essentiel que nous soyons de plus en plus conscients d’être conscients et de participer d’une conscience collective. C’est un peu le préambule de mon sujet : le rapprochement de la science et de la spiritualité.

D'après:

Science Finds God, par Sharon Begley, Newsweek, 20 juillet 1998.


Newsweek, édition du 20 juillet 1998Dans Newsweek, édition du 20 juillet 1998, dont voici la magnifique couverture,
on montre des symboles associés à la science, inscrits à l’intérieur d’un vitrail, lequel de toute évidence réfère à la religion ou à la spiritualité. Ce thème du rapprochement de la science et de la spiritualité est, occasionnellement, abordé par les grands médias, comme PBS, par exemple, qui présente assez souvent des émissions, des diptyques, des triptyques et même des séries complètes où il est question tantôt de science, tantôt de spiritualité, et parfois des deux sujets.

Dans Newsweek, on nous propose plusieurs témoignages, dont celui d’un scientifique : " Plus je poursuis mes recherches, dit-il, plus je découvre qu’on parvient à expliquer l’univers et l’homme. Et en même temps, plus le mystère s’impose à moi et plus je suis amené à supposer l’existence d’une conscience supérieure. " Pendant que la science poursuit sa démarche dans l’infiniment petit ou l’infiniment grand, certains vont supposer une intervention, par exemple, au début de l’univers déjà régi des lois universelles, qui ont, par la suite, dirigé l’évolution, et même peut-être le début de l’évolution. Et plus il y a de recherches, plus certains chercheurs acceptent l’idée d’une conscience supérieure. En particulier, du fait que certaines lois universelles telle que la gravité, la charge de l’électron, la masse du proton, apparaissent comme des constantes sans lesquelles l’univers ne serait pas. L’idée s’impose chez certains qu’une intelligence est pour quelque chose dans l’existence de ces lois. Ce qui fait beaucoup réfléchir, c’est l’idée qu’une toute petite différence dans la gravité ferait que plus rien n’existerait! Des constantes qui donnent finalement beaucoup à réfléchir.


L’évolution qui se poursuit utilise toujours le hasard et la nécessité, mais elle arrive à un point où elle dépendra, dans une très grande mesure, de la liberté – c’est-à-dire des décisions que nous allons prendre sur cette planète. Remarquez que ça n’est jamais qu’une planète dans un système solaire, dans une galaxie moyenne, qui se trouve au milieu d’un milliard d’autres galaxies. On peut alors supposer que la vie intelligente, si on considère que la nôtre l’est…
[rires] existe aussi sur d’autres planètes dans l’univers. C’est plus que probable.

C’est dire qu’au-delà maintenant du hasard et de la nécessité qui ont gouverné l’évolution pendant un certain temps, on arrive à penser aussi qu’à la base, il devait y avoir un projet. Certains scientifiques l’estiment : que ce soient l’homme ou une conscience supérieure qui, par suite de l’évolution, serait capable, à une étape ultérieure, de prendre conscience d’elle-même et de sa nature véritable. On peut définir ça comme étant l’entropie.

Il faut savoir aussi que la science répond à certaines questions, et que la spiritualité répond à d’autres. La science répond aux " Comment? " – Comment le monde? Comment l’univers? Comment l’homme? Comment l’évolution? Comment l’homme est né? etc. En fait, elle n’a pas à répondre aux questions car c’est une méthode, ce n’est pas un aboutissement. Ce qui laisse deviner qu’il faut être prudent. On dit que la science aujourd’hui a telle vision à suggérer et demain, ce sera une autre vision, comme hier ça en était une autre aussi, etc. La question à laquelle la spiritualité veut répondre c’est " Pourquoi? " – Pourquoi on est là? Pourquoi y a-t-il quelque chose au lieu de rien? Ça c’est la grande question! Tu poses ça dans un salon un soir et tu viens de gaspiller le party. [rires] La maîtresse de maison se dit : Lui ou elle là, je ne l’inviterai plus, c’est certain!

Il y a évidemment des scientifiques ainsi que des hommes et des femmes de religion ou de spiritualité qui se définissent encore en fonction de cette opposition. Il y a toujours, et il ne faut pas l’ignorer bien sûr, des personnes de science qui vont suggérer une vision matérialiste de l’univers. Je pense, par exemple, à Jean-Pierre Chanjeu, une autorité en matière de neurosciences, qui semble tenir à ce qu’on le présente – en précisant qu’il a un point de vue matérialiste sur le fonctionnement du cerveau – que l’esprit vient du fonctionnement du cerveau, que ça en est le produit. Pour lui, la conscience n’est pas l’effet de l’évolution mais de la complexité du cerveau. Il y a des gens qui se moquent un peu de cette vision et qui vont dire : Oui, ça en est le produit comme le foie produit de la bile. Alors, le cerveau produirait de la pensée, etc. Mais il y a des coquins des deux côtés, rassurez-vous.

Du côté de la spiritualité, de la mystique ou de la religion, on estimerait que la vision scientifique présente, au contraire, une menace à la théologie. Les plus acharnés se trouvant curieusement dans le pays qui a produit le plus de Prix Nobel dans l’histoire de l’humanité : les États-Unis. C’est là qu’on trouve les plus durs, les plus fermés du point de vue scientifique. Comme les créationnistes qui estiment, par exemple, qu’on doit s’en tenir à une interprétation littérale de la Bible. Je ne sais pas où vous en êtes vous-mêmes dans votre interprétation de la Bible, mais la version littérale – je ne voudrais blesser personne dans ses convictions –, il me semble que ça fait un peu glaiseux… C’est le moins qu’on puisse dire! [rires] Ça remonte à pas mal loin, vous ne trouvez pas?

Certains supposent au contraire une intervention, l’intervention d’une conscience ou d’une intelligence qui comporterait déjà les lois universelles qui ont gouverné l’évolution. Certaines de ces lois vont vous sembler familières : le rapport du diamètre et de la circonférence d’un cercle – le 3.1416, le Pi, c’est 15,9, et on pourrait continuer etc. Ce rapport se retrouve également dans la nature, au niveau subatomique, par exemple, et au niveau de la lumière aussi. Comme s’il y avait ce que j’appelle des constantes dans l’univers.

Et cela rappelle la pensée d’un grand philosophe de l’Antiquité, Pythagore, qui lui-même tenait son enseignement de la Grande Tradition, selon laquelle tout procède du Nombre. C’est-à-dire qui peut s’exprimer par la géométrie, par l’algèbre, qui peut s’exprimer par des formules mathématiques, etc. C’était déjà une vision qui était spirituelle, si vous voulez, car on disait : Puisque tout se tient selon le Nombre, il y a donc une intelligence qui gouverne l’univers et à laquelle il faut se rallier. D’une certaine façon, c’était déjà un point de vue spirituel mais qui avait une tendance scientifique. Le rapprochement n’est donc pas absolument nouveau.

Quand je parle de rapprochement de la science et de la spiritualité, je suis obligé de reconnaître qu’un tel discours n’est pas parvenu, loin de là, au niveau de l’enseignement que l’on communique. Enseignement paroissial, devrais-je dire, qu’on communique dans les églises, les mosquées ou les synagogues. On n’en est pas encore là. Je dirais même que c’est presque un luxe qu’on s’offre d’oser dire que la vérité se trouve au-delà de l’enseignement des églises officielles. C’est qu’au fond, l’homme n’est pas que l’homo sapiens sapiens, il est aussi l’homo demens comme le rappelait Edgar Morin. Quand on voit ce qui se passe à Jérusalem et que les églises monothéistes finalement n’arrivent pas à s’entendre. Et en Irlande, les querelles évidemment historiques… Cela fait partie du demens probablement entre catholiques et protestants, etc. Il n’y a peut-être pas de réconciliation en vue, mais de part et d’autre, science et spiritualité, on trouve des individus qui cherchent à comprendre le monde et qui poursuivent une démarche commune. Et de plus en plus, les recoupements se font entre les deux visions.

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Science et religion

Pierre Teilhard de Chardin disait : " En apparence la Terre Moderne est née d’un mouvement antireligieux. L’homme se suffisait à lui-même. La Raison se substituant à la Croyance. Notre génération, et les deux précédentes, n’ont guère entendu parler que de conflits entre Foi et Science. Au point qu’il a pu sembler un moment que ceci était décidément appelé à remplacer cela.

" Or à mesure que la tension se prolonge, c'est visiblement sous une forme toute différente d'équilibre – non pas élimination, ni dualité, mais synthèse - que semble devoir se résoudre le conflit. Après bientôt deux siècles de luttes passionnées, ni la Science ni la Foi ne sont parvenus à se diminuer l'une l'autre; mais, bien au contraire, il devient manifeste que l'une sans l'autre elles ne pourraient se développer normalement : et ceci pour la simple raison qu'une même vie les anime toutes les deux. Ni dans son élan, en effet, ni dans ses constructions, la Science ne peut aller aux limites d'elle-même sans se colorer de mystique et se charger de Foi.

Dans son élan d'abord. L'Homme ne continuera à travailler et à chercher que s'il conserve le goût passionné de le faire. Or ce goût est entièrement suspendu à la conviction, strictement indémontrable à la Science, que l'Univers a un sens, et qu'il peut, ou même qu'il doit aboutir, si nous sommes fidèles, à quelque irréversible perfection. […]

" Lorsque, dans l'Univers mouvant auquel nous venons de nous éveiller, nous regardons les séries temporelles et spatiales diverger et se dénouer autour de nous et vers l'arrière comme les nappes d'un cône, nous faisons peut-être de la Science pure. Mais lorsque nous nous tournons du côté du Sommet, vers la Totalité et l'Avenir, force nous est bien de faire aussi de la Religion.

" Religion et Science : les deux faces ou phases conjuguées d'un même acte complet de connaissance, le seul qui puisse embrasser, pour les contempler, les mesurer, et les achever, le Passé et le Futur de l'Évolution.

" Dans le renforcement mutuel de ces deux puissances encore antagonistes, dans la conjonction de la Raison et de la Mystique, l'Esprit humain, de par la nature même de son développement, est destiné à trouver l'extrême de sa pénétration avec le maximum de sa force vive."

Accès aux versions enregistrées des émissions "Par 4 chemins" de Radio-Canada.
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