PAR...  

Émission du mardi 9 juin 1998

Alimentation :
les poisons cachés

Voir :
Les produits à risques

Il m’arrive de penser : Non, je ne suis pas parano! Vous non plus d'ailleurs… Je suis persécuté! Et puis, tiens, vous aussi!

J’apprends qu’on trouve apparemment dans ce que nous mangeons des métaux lourds, des dioxines, des nitrates, des nitrosamines, des hormones, des bactéries alimentaires. Sans compter la maladie de la vache folle, les organismes génétiquement modifiés (OGM), les effets secondaires des antibiotiques, les retombées nucléaires, etc. Sommes-nous parano ou sommes-nous persécutés?

D’après :

FOING, Dominique, JULLIEN, Emmanuel, LANTIERI, Marie-Françoise & VANDEGINSTE, Pierre. " Ces neufs poisons qui menacent notre santé ", L’Événement du jeudi, 4 au 10 juin 1998.


Je ne veux pas vous empêcher de manger en vous racontant tout cela, mais il faut quand même être au courant. Prenons par exemple les métaux lourds.

" Plomb, mercure, cadmium, sont rejetés à flux continu dans l'environnement par les industries, la circulation automobile, les boues d'épandage de stations d'épuration et... les plombs de chasse. Les organismes filtrants, comme les coquillages, peuvent fixer des quantités considérables de métaux lourds. Les boissons apportent le tiers du plomb alimentaire avec, notamment, les jus de fruits et de tomates. Les fruits et légumes cultivés à proximité des grands axes routiers sont à éviter. Le plomb se concentrent dans les os, le foie, les reins. Il affecte les vaisseaux sanguins du cerveau. L'exposition au plomb à des doses faibles peut provoquer un déficit neuro-comportemental durable."

C’est ce que nous apprennent les auteurs d’un article paru récemment dans L’Événement du jeudi : " Ces neufs poisons qui menacent notre santé ". Et ça continue…

" La contamination alimentaire par le mercure se fait essentiellement à travers les produits de la pêche, les poissons carnassiers (thon, espadon, requin), en bout de chaîne alimentaire étant les plus toxiques. Le mercure entraîne une dégradation du système nerveux et un retard du développement psychomoteur chez les enfants.

" Le cadmium se retrouve dans les fruits et légumes, les champignons étant les plus contaminés. Viennent ensuite les produits laitiers et les céréales. Le cadmium se fixe dans les reins et le foie. À long terme, il peut perturber la fonction rénale. "

les dioxines

" Les dioxines sont dispersées dans l'atmosphère sous forme de très fines particules qui se déposent sur les sols et dans les eaux. Principales responsables de ces rejets : l'industrie métallurgique, l'incinération des ordures ménagères et les industries chimiques à base de chlore (pesticides, papeterie). Ingérées notamment par les ruminants, ces substances toxiques qui ont la particularité de se fixer dans les graisses se retrouvent dans la viande et le lait. Et si on attend encore la confirmation de ces données, il est clair que les poissons ne devraient pas être épargnés.

" Récemment classée potentiellement cancérigène, la dioxine est surtout considérée comme le dérégulateur hormonal le plus puissant jamais observé. Elle provoque des troubles de la fertilité, un affaiblissement des défenses immunitaires et des dysfonctionnements de la thyroïde et du système nerveux chez les nourrissons. "

les nitrates et nitrosamines

" L'eau du robinet constitue un tiers de l'apport en nitrates. Mais on en trouve aussi dans les légumes, en particulier dans les betteraves, épinards, bettes, batavias et laitues. Responsables de cette contamination : les agriculteurs qui multiplient les apports en engrais azotés pour améliorer leur rendement, et les éleveurs – de porcs surtout, mais aussi de volaille et de bovins – qui pratiquent l'épandage des déjections. Celles-ci, s'infiltrant dans les sols, vont polluer les nappes phréatiques. L'excès de nitrates est surtout dangereux pour le fœtus et le nourrisson. "

On ne va pas quand même supprimer tout cela de notre alimentation!

les hormones

" Les hormones font gonfler les muscles des animaux. Dans la poêle, en revanche, le morceau de viande fond littéralement. […] Quelles conséquences ces produits ont-ils sur la santé? À forte doses, les stéroïdes entraînent des perturbations hormonales et des cancers. Reste qu'on connaît mal l'effet des faibles quantités. […]

" Les États-Unis, pays qui autorise les stéroïdes, font du forcing pour nous imposer leurs steaks aux hormones. La Communauté européenne dispose d'une année pour prouver leur nocivité. Si elle n'y parvient pas, les Quinze devront se plier au diktat américain ou payer des dédommagements. "

les bactéries alimentaires

" Responsables de vagues d'intoxication, les bactéries alimentaires occupent régulièrement la ‘ une ’ des médias. Pernicieuse, parfois mortelle, la listeria touche chaque année quelques centaines de personne en France et entraîne maux de tête, fièvre et contractures. C'est la ‘ bactérie des Frigidaires ’. Elle s'épanouit quand la température tombe. Premiers concernés : les fromages au lait cru et les charcuteries. […]

" Autre bête noire des industriels de l'agroalimentaire : les salmonelloses, qui touchent chaque année environ 1 400 personne dans l’Hexagone et provoquent gastro-entérites, diarrhées et vomissements, mais peuvent être beaucoup plus graves chez les personnes âgées. Responsables : les œufs et la viande de volaille (poulets et dindes notamment) provenant d'élevages contaminés. "

la maladie de la vache folle

" Aujourd'hui, les scientifiques ont acquis la certitude que l'agent de l'ESB est capable de franchir la barrière de l’espèce et de contaminer l'homme. Quelques grammes de cervelle de ‘ bovin fou ’ suffisent. […] Par ailleurs, nombre de hamburgers et de préparations à base de viande hachée dite ‘ reconstituée ’, obtenue à partir d'un broyat d'os bourré de débris de moelle, potentiellement contaminants. "

les organismes génétiquement modifiés (OGM)

" Pour l'instant, trois OGM ont essentiellement fait leur entrée en France : le soja, le maïs et le colza. […] Le pire que nous ayons à craindre n'est pas que ces OGM nous empoisonnent. En revanche, le risque de dissémination dans la nature de certains gènes, propulsés par l'homme là où ils n'auraient peut-être pas su s'imposer autrement, permet d'imaginer des scénarios inquiétants. En particulier, hurlent les partisans d'un moratoire, comment a-t-on pu inclure un gène de résistance à l'ampicilline – un excellent antibiotique – dans le maïs transgénique, lorsque nos hôpitaux constatent une explosion des infections à germes multi-résistants? "

les antibiotiques

" Les antibiotiques sont utilisés de manière courante dans l'élevage, tout particulièrement chez les bovins. Ils n'ont aucun effet direct sur l'homme puisqu'ils sont éliminés de l'organisme de l'animal avant leur abattage. Cependant, ce sont des médicaments dont la structure est proche des antibiotiques utilisés par les médecins. Les microbes qui deviennent résistants aux antibiotiques vétérinaires le deviennent donc tout autant aux antibiotiques humains. […] L'Organisation mondiale de la santé déclarait même en octobre dernier que ‘ l'utilisation excessive des antimicrobiens expose l'homme à un risque sanitaire croissant et qu'il faut la diminuer ’. "

les retombées nucléaires

Ceci touche peut-être davantage les gens de l'Europe où l’on découvre des " œufs de Pâques " déposés par ce fameux nuage de Tchernobyl, et cela dix ans après la catastrophe...

D’après :

PELT, Jean-Marie (propos recueillis par VANDEGINSTE, Pierre). " Entretien ", L’Événement du jeudi, 4 au 10 juin 1998.


Le principe de précaution

Pour dire qu'il faudrait pratiquer d'avantage le " principe de précaution ", tel que le propose Jean-Marie Pelt. " Professeur de botanique ‘ émérite ’ à l’université de Metz, Jean-Marie Pelt préside l'Institut européen d'écologie, qu’il a fondé en 1971, et a publié plus de vingt livres sur les plantes et la santé ", écrit Pierre Vandeginste en introduction d’une entrevue parue dans le cadre de ce dossier de L’Événement du jeudi sur l’alimentation. Son dernier livre, paru chez Fayard, s'intitule Plantes et aliments transgéniques. Dans cette entrevue, M. Pelt explique ce qu'est le principe de précaution.

"‘ Le principe de précaution, dit-il, ce n'est pas seulement une expression à la mode. C'est, surtout, un principe qui a été reconnu, officialisé par 126 chefs d'État réunis au Sommet de la Terre en juin 1992 à Rio de Janeiro. Il énonce une idée fort simple : lorsque nous ne sommes pas capables de prévoir avec certitude les effets d'une technologie sur l'environnement ou la santé publique, il faut s'abstenir. S'abstenir, ne serait-ce que pendant une certaine période – on parle alors de ‘ moratoire ’ – que l'on met à profit pour étudier encore, expérimenter... Quitte, d'ailleurs, à constater, en fin de compte, dans certains cas, qu'une technique est moins dangereuse que ce que l'on pouvait craindre... Nous demandons depuis deux ans l'application de ce principe de précaution aux organismes génétiquement modifiés (OGM). Et nous avons une démarche similaire à propos des dioxines. "

Oui, je reconnais que je suis un tantinet anarcho, un tantinet libertaire. Parce que je trouve ça plus fertile d'arroser, comme ça, à l'occasion, avec un peu l'esprit de révolte, plutôt que de favoriser ce qu'on appelle la " normose ". Les gens sont tellement horriblement normaux ces temps-ci! La moyenne, toujours la moyenne... Tout cela afin de brasser un peu la cage pour la garder vivante, pour ainsi dire.

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Éloge de la révolte

 

Éloge de la révolte ", Magazine littéraire N° 365, en mai 1998.

Je n'ai pas encore fini de dévorer un article tiré d’une excellente édition du Magazine Littéraire. Si vous fréquentez, à l'occasion, une bonne librairie, vous pouvez en trouver de ces magazines littéraires qui, très souvent, portent sur un grand écrivain ou accueillent des articles sur les thématiques abordées par cet écrivain, ou sur des grands thèmes, tel que l'éloge de la révolte. Vous pensez bien que l'éloge de la révolte, comme sujet, m'a intéressé au plus haut point…

 
D’après :

LE GOFF, Jacques (Propos recueillis par BUSNEL, François). " Pour une histoire de la révolte ", Magazine littéraire, N° 365, mai 1998.


point de vue historique

Entre autres, on y mentionne Jacques Le Goff, historien très connu d'ailleurs, qui fait la différence entre la révolution et la révolte. Cela m'a paru intéressant, j'adore les définitions et je trouve essentiel de s'entourer de dictionnaires pour voir ce que, en général, les mots veulent dire. Vous allez voir là où cela nous mène, c'est étonnant.

" La révolution, même si elle n'a pas été préparée, aboutit à un changement radical dans les institutions. Elle est porteuse d'un projet de société, qui peut-être fou ou délirant, mais qui est cohérent. La révolte, au contraire, est un mouvement éruptif, plus imprévisible, et qui n'est pas nécessairement centré sur l'avenir. Ainsi les révoltes sont intéressantes par ce qu'elles révèlent et ce qui les a fait naître tandis que les révolutions sont intéressantes par ce à quoi elles aboutissent. Les mouvements de révolte se sont toujours manifestés par la violence, mais ont toujours débouché à un ordre antérieur. C'est avec l'apparition de l'idée de progrès que la révolte est devenue révolution provoquant les événements de 1789 ", et la naissance chaotique de la République.

" L'imaginaire historique est très actif, poursuit Le Goff, lorsqu'il s'agit d'évoquer les grands mouvements de révolte. Si nous connaissons les grandes révoltes de l'histoire, peu de noms de chefs sont parvenus jusqu'à nous. […] Bien sûr, quand on évoque les grands révoltés du Moyen Âge, on ne peut passer sous silence Robin des Bois. "

On dit que plusieurs de ces personnages qui habitaient dans les forêts, à différentes époques, ont fait l'objet d'un collage pour arriver à la personnalité supposée de Robin des Bois. Il y a un mythe, " Le vilain sympathique " : c’est un mythe extraordinaire que l'on retrouve beaucoup dans l'histoire des États-Unis quand les banques sont devenues si importantes et que les gens crevaient de faim. La sécheresse dans les états du centre des États-Unis était telle que des gens en arrachaient, alors que, à côté, il y avait des riches qui roulaient en carrosses dorés avec de gros cigares : c'était l'apogée du capitalisme...

Dans leur for intérieur, les gens se réjouissaient de l'existence des Bonnie and Clyde et de tous ces héros à la Robin des Bois qui justement étaient des révoltés et qui allaient attaquer des banques. Il y a quelque chose de sympathique là-dedans... Cela remet le système en question, ce qui n'est jamais mauvais. Mais je ne voudrais pas avoir une mauvaise influence, réfléchissez bien avant de cambrioler une banque!

" Mais Robin des Bois n'est pas exactement un révolté, de poursuivre Le Goff. C'est un cas atypique, il s'agit du révolté qui fuit son seigneur et se réfugie dans la forêt pour organiser la résistance. […] Ce bandit se retrouve à la frontière, très floue, du fugitif et de l'authentique révolté. "

Puis, à propos de l'émergence des révoltes favorisée par l'urbanisation, l’historien réplique : " De grandes révoltes éclatent en effet à partir du moment où les villes ont commencées à se développer. L'urbanisation a sécrété des marginaux qui se sont rapidement transformés en révoltés. Il y a, à cet égard, un lien étroit entre les révoltes urbaines moyenâgeuses et les révoltes urbaines de nos banlieues : le rapport entre la ville et la révolte tient en grande partie du déracinement des émigrés dans les cités. "

" Ces différentes figures de la révolte ont-elles façonné un imaginaire spécifique?, lui demande-t-on. ‘ Oui, c’est d'ailleurs ce qu'il me semble le plus intéressant dans l'étude de la révolte à travers l'histoire : toutes ces révoltes, dont les formes sont très difficiles à analyser puisque nous ne possédons peu de témoignages, ont mis en branle un imaginaire très fort et dont le rôle fut déterminant dans le maintien (ou le renversement) de l'ordre social. Pour les clercs, les révoltes furent des causes de désordres qui suscitèrent des images de peur. Le modèle même de cet imaginaire au Moyen Âge est la représentation que nous en ont léguée les clercs de la révolte de Lucifer et des démons contre Dieu. Il n'est donc pas étonnant que tous les révoltés aient été considérés comme des démons et combattus comme tels. ’ "

D’après :

BAUDRILLARD, Jean (Propos recueillis par BUSNEL, François). " Mai 68/Avenirs d’une révolte ", Magazine littéraire, N° 365, mai 1998.

 

 

 

 

" La révolte, ce sont des singularités qui explosent. "


imprévisibilité de la révolte et recyclage historique

Voici ce que Baudrillard disait en parlant des événements à venir. " L'an 2000 est peut-être le seul événement qui puisse déclencher une sorte de virage, par la seule force du chiffre du temps. " Le philosophe a le sentiment que, au fond, si l’on accorde tant d'importance aux commémorations, notamment à celle de mai 1968 et aux autres révoltes qui ont eu lieu dans les années 1960, c'est que nous n'avons pas été capables de prévoir ces révoltes.

" La prévision est la mémoire du futur, affirme-t-il aussi. En se penchant sur ce passé et en tentant rétrospectivement de lui attribuer des causes, nous ne faisons que le prévoir après coup. Il s'agit là d'une entreprise de réécriture de l'histoire selon une stratégie très orientée, très ciblée, politiquement et idéologiquement. Il faut être lucide : il ne sert à rien de disserter sur un événement : il a eu lieu, un point c'est tout! […] Il me semble plus intéressant de se tourner vers les événements à venir ", renchérit-il plus loin. Et l'an 2000, ce serait peut-être le moment pour qu'il se passe quelque chose.

" Mais on peut aussi craindre que le cyberespace ait confisqué la révolte : l'effet d'éponge a commencé avec l'irruption de l'informatique puis d’Internet. Quelle place pour la révolution, donc? Je crois qu'il ne faut plus songer à grand chose, les illusions s'envolent. La révolte, par contre, est intemporelle. Elle a toujours existé sous la forme des hérésies ou des soulèvements ruraux. Des catégories sociales se sont toujours senties rejetées par le social lui-même.

" La révolte, ce sont des singularités qui explosent. "

" Or, si le cyberespace a pu étouffer la voix de la révolution, il n'a pas étouffé ses singularités prêtes à exploser. Bien sûr, le cyberespace ne générera pas lui-même des conditions nouvelles, mais dans ce domaine moins qu'en aucun autre il n'est de prévision possible. Il est toutefois frappant de constater que les révoltes n'adviennent que lorsqu'il y a continuité de l'histoire : dans le temps réel, celui de l'informatique, il n'y a plus continuité, mais discontinuité et simultanéité. Dans un tel temps, rien ne peut plus s'organiser en terme historique.

" Cela ne signifie cependant pas que nous assistions à ce que Fukuyama appelait la fin de l'histoire. Je crois au contraire que nous sommes dans une période de recyclage de l'histoire. "

Il faut dire qu'à chaque nouvelle technologie, on ressort le contenu des technologies précédentes. Avez-vous remarqué, depuis que nous avons abandonné le vinyle pour le CD, tout ce qu'on a pu entendre de musique qui a été écrite pour le vinyle?

" Nous essayons de digérer une histoire de plus en plus violente, poursuit Baudrillard, qui a posé des problèmes sans jamais proposer de solutions. La révolte met donc un terme à ce recyclage de fin de siècle. "

Autrement dit, il pense – et il n'est pas le seul à le penser –, qu'en arrivant à l'an 2000, on aura l'impression qu'il faudra recommencer à neuf, et qu'on va cesser de recycler les vieilles affaires. C'est son opinion. J'extrapole parce que je vais peut-être plus loin que sa pensée, mais il n'est pas trop prolixe sur tout cela. Il dit quand même qu'on assiste à un recyclage de fin de siècle, mais que le début de l'autre sous-entendu serait comme le commencement d'autre chose. Et pourrait marquer un début par ce qui pourrait ressembler à une révolte... Enfin, on verra bien.

D’après :

GOULET-CAZÉ, Marie-Odile. " La révolte de Diogène ", Magazine littéraire, N° 365, mai 1998.


la révolte de Diogène

Je vais vous parler de Diogène. C’est un personnage qui vivait dans un tonneau à un moment de sa vie. Dans un autre article du dossier sur la révolte, on dit :" Avec Diogène, la philosophie emprunte résolument les chemins de la révolte et de la contestation. Mais la révolte cynique ne s'exprime pas dans le cadre d'une révolution politique et collective. Elle est ancrée dans la sphère morale et individuelle d'un dandysme sauvage. " Un peu comme une manière d'être, une manière de vivre, comme l'explique ici l’auteure, Marie-Odile Goulet-Cazé, qui a écrit plusieurs ouvrages sur le sujet.

" Diogène revendique le droit à la différence face aux insensés qui l'entourent, explique-t-elle. Sage parmi les fols, il est celui qui parle et se comporte ‘ autrement ’. D'où les gestes qu'il pose et qui surprennent si on ne se situe pas dans sa perspective : il entre au théâtre quand tout le monde sort et il déambule à reculons sur les portiques en tançant vertement ceux qui disent de lui : ‘ N'avez-vous pas honte, vous qui parcourez à reculons le chemin de l'existence et qui me condamnez, parce que je parcours à reculons le chemin de la promenade? ’ "

Diogène était assez présent, même plutôt embarrassant, voire chiant, pour les gens qui le connaissaient et à qui il disait : " Surtout ne me reconnais pas quand tu es dans cet état-là, je t'en prie! "

" Son accoutrement symbolise cette volonté de se démarquer, poursuit l’auteure : le vieux manteau élimé, le fameux tribôn, qui sert même de couverture la nuit; la besace qui permet de transporter le nécessaire pour vivre au jour le jour; enfin le bâton du mendiant, autant de signes qui vont dans le sens d'une volonté d'anticonformisme social – on le représente parfois à l'intérieur d'un baril, parce qu'il était souvent nu, vous allez voir pourquoi –, et d'un désir ardent de retour à la nature. Viennent renforcer cette attitude contestataire la barbe longue, les cheveux longs et sales, les pieds nus et l'impudeur de la conduite. – Vous reconnaissez peut- être Woodstock…

" Il va sans dire que les contemporains supportaient mal de voir Diogène accomplir sur la place publique, sans gène aucune, tout ce qu'il avait envie de faire : manger, uriner ou se masturber, au motif qu'il faut avoir l'audace de ce qui est naturel. " C'est une époque, explique l’auteure, où la Grèce " a perdu ses repères traditionnels parce que son univers s'élargit progressivement aux dimensions du monde. " On a l'impression que cela se passe aujourd'hui.

" [Au jeune Alexandre], le philosophe – c'est-à-dire Diogène – veut faire comprendre que lutter pour la richesse ou le pouvoir ne rend pas heureux, que le bonheur véritable est fondé sur la liberté, l'autarcie et l'impassibilité, et que pour l'obtenir une conversion radicale s'impose. En quoi consiste-t-elle ? Dans les divers domaines de l'agir humain, Diogène invite à renverser les valeurs communément admises pour leur en substituer de nouvelles, pratiquant ainsi ce qu'il appelle ‘ la falsification de la monnaie ’, le mot nomisma qui désigne en grec la monnaie signifiant également la coutume.  – Diogène parlait donc de falsification de la monnaie au sens de la falsification de la coutume.

" Il fait tomber un à un, sans égard pour l'opinion, tous les masques que s'emploie à façonner l'hypocrisie sociale.  – et permettez-moi juste de rajouter un détail important : – " il suggère comme modèle le chien. Pourquoi le chien? Parce que cet animal se préoccupe de satisfaire uniquement ses besoins naturels et qu’il se contente de ce que la nature lui offre, mais aussi parce qu'il affiche une grande simplicité de comportement allié à une totale franchise, prompt qu'il est à remuer la queue devant ceux qu'il aime et à aboyer devant ceux qu'il n'aime pas, allant même parfois jusqu'à mordre. Sans souci du qu'en dira-t-on, le chien fait ses besoins là où il se trouve, il ne s'embarrasse pas de fausse pudeur. "

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Capitalisme :
la fragilité des marchés financiers

Il y a beaucoup d'articles qui ont paru sur le capitalisme : lui aussi risque de devenir parano... Tout le monde se demande si on va vivre un nouveau krach. Les marchés boursiers sont relativement optimistes en Europe et en Amérique, mais il y a des difficultés très grandes en Asie et certains financiers croient deviner un retour de bâton inéluctable. Ce sont des choses qui arrivent, et puis le marché se ressaisit.

D’après :

GRÉAUD, Jean-Luc (Propos recueillis par POULET, Bernard).
" Le diagnostic de Jean-Luc Gréaud ", L’Événement du jeudi,
4 au 10 juin 1998.


Un économiste, Jean-Luc Gréaud, s'alarme des dérives du nouveau capitalisme financier, même s’il est plutôt du genre " libéral classique ". Il a écrit un ouvrage qui s'intitule Le capitalisme malade de sa finance, et soulève une question à laquelle il ne trouve pas de réponse, ce que je trouve du reste très important : " La question est de savoir pourquoi la sphère financière a acquis un comportement autonome et pourquoi elle peut dicter ses lois à la sphère productive ", disait-il à Bernard Poulet dans le cadre d’une entrevue parue dans L’Événement du jeudi. Cela me paraît un peu confus comme formule, et pourtant c'est clair en même temps.

" Le nouveau capitalisme financier est devenu un mystère pour ses propres acteurs et, sans oser le dire trop fort, tout le monde se demande si cela ne finira pas par un cataclysme ", écrit Bernard Poulet dans l’introduction de l’entretien.

Je demandais à un financier, récemment, comment tout cela marchait. Il a répondu : " Honnêtement parlant, je ne peux pas t'expliquer. C'est la foi qui transporte les montagnes qui tient l'économie debout. Tout le monde se dit que ça ne peut pas tomber parce que ça marche, ça tient debout. Mais on n’arrive pas à comprendre pourquoi… "

Il faut savoir qu’il existe trois grands marchés financiers – le marché des actions, le marché des obligations, et le marché des changes –, qu’ils ont profondément changé et que, pour la première fois, cela s'est produit en même temps, alors que ces marchés sont très différents l’un de l’autre. Qu'est-ce que cela veut dire exactement? Qu'il n'y a pas de rapport compréhensible entre le monde de la finance et la productivité? Par exemple, que tout à coup les grandes entreprises ont cessé de créer des emplois ? Elles vont même en supprimer. Ce sont les petites entreprises rarement cotées qui en créent. Et en même temps, les valeurs montent. Va-t-on vivre un nouveau krach?

C'était ça la question…

Accès aux versions enregistrées des émissions "Par 4 chemins" de Radio-Canada.

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