PAR...
  Émission du mercredi 15 avril 1998
Les brèves  

Des gènes... sans gêne

Qui a osé dire récemment que les obèses coûtaient plus cher que les autres au système de santé? Il y a eu les fumeurs, les anorexiques, les boulimiques... Où allons-nous nous arrêter?

S’agit-il de culpabiliser les gens ou de les rendre responsables? D’après certains, nous serions tous la cause des difficultés de santé que nous aurions au cours d’une vie à cause des bêtises que nous faisons. Il y a tout de même des gènes dont nous avons hérité! Une idée hante les gens de notre société et peut-être même les animaux sociaux : surveiller et punir pour qu’une certaine norme de comportement soit respectée.

 

  

L’agressivité au volant est devenue une maladie

Si vous êtes impatient au volant, si vous klaxonnez souvent, si vous engueulez les autres automobilistes et parfois vous vous laissez aller à leur montrer un majeur bien haut, d’après Arnold Nirenberg, vous seriez bon pour l’asile ou pour une thérapie soutenue. Le psychologue californien est même assez convaincu pour mener une croisade contre les fous du volant, et sa croisade prend des proportions telles que cette " maladie mentale " est en voie d’être homologuée dans le manuel Diagnostiques et statistiques des troubles mentaux, bible clinique américaine appelée DSM qui compte près de 1 000 pages.

" L’agressivité au volant aurait pris de l’avance dans la course à la reconnaissance officielle, annonçait le New York Times, juste devant le trouble dépressif prémenstruel (SPM). "

 

  

La technologie québécoise au service des films pornos

On arrive maintenant à faire des films pornos revus et corrigés, c’est-à-dire qu’on fait apparaître, à la place de la tête d’une " figurante ", celle d’une vedette. Pour ce faire, on utilise la technique du morphing – un procédé informatique développé par Softimage. Les vidéo-cassettes se vendent sous le manteau, comme des petits pains chauds. " Les répercussions d’un tel phénomène sur la jeunesse de notre pays, déclarait une actrice mécontente – évidemment, il y a de quoi – sont pires que le fléau de la drogue ", pouvait-on lire récemment dans un journal d’Égypte.

 

D’après :
WALLER, Douglas. Weapons of torture ", Time, 6 avril 1998.

 

Qu’en est-il maintenant des instruments de torture?

C’est la question que je me suis posée après avoir lu un article paru dans Time, " Weapons of torture ", dans lequel il est question de la fabrication d’instruments de torture aux États-Unis. J’ai appris que certains intervenants en matière de droits humains œuvrant pour Amnistie internationale ont découvert dans un très grand nombre de pays du Moyen-Orient, de l’Afrique, de l’Amérique latine et de l’Asie, l’existence d’instruments de torture fabriqués aux États-Unis. Ces instruments mêmes qui ont servi contre des Tibétains, des Chiliens, etc.

  


   
   

Le paradoxe de la cruauté

D’après : JODRA, Serge.
" Le paradoxe de la cruauté humaine ", Science & Vie, septembre 1997.
 


Dans le même ordre d’idées, j’ai devant moi un article qui porte sur la cruauté humaine : il s’intitule " Le paradoxe de la cruauté humaine " et est paru dans Science & Vie en septembre dernier. " La cruauté est une affaire d’hommes ", dit-on. Les animaux ne peuvent faire preuve de cruauté car, pour y arriver, il faut avoir le sentiment de l’autre. Curieusement, une capacité d’empathie : le paradoxe est étonnant!

L’auteur du texte en question, Serge Jodra, nous dit : " Nous autres humains sommes capables de nous forger une ‘ théorie de l’autre ’, pourvu que nous le reconnaissions suffisamment semblable à nous – pour ensuite en faire l’objet de sévices. Nous sommes parvenus à nous représenter les représentations de l’autre. Et c’est dans cette empathie que s’enracine le paradoxe de la cruauté : pour que celle-ci puisse s’exercer, il nous faut partager quelque chose avec notre victime. Nous ne pouvons nous montrer cruels qu’avec nos proches. " Si je n’étais pas solidement assis, je m’effondrerais…

Et l’exposé continue, aussi révélateur qu’il l’a été jusqu’ici, pour expliquer qu’il y aussi toute une question de valeurs personnelles et de culture qui intervient : car ce qu’une personne d’une culture donnée perçoit comme une forme de cruauté ne le sera peut-être pas par une personne d’une autre culture. Par exemple, la corrida que certains trouvent noble, voire même d’une liturgie sublime, sera considérée tout à fait répugnante par d’autres. Alors que ceux qui sont pour les combats dans les arènes se révoltent contre le massacre des bébés phoques. Comme c’est complexe!

 


La corrida Peinture de Fernando Botera
(25 x 36 " - 64 x 91 cm)
(Source : Art collection)

 

Corrida, Picador Sérigraphie de Pablo Picasso
(19 x 16 " - 48 x 41 cm)
(Source : Art collection)

 

Corrida Dessin de Pablo Picasso
(41 x 89 cm- 16 x 35 ")

  


" Quant à ce qui est d’infliger souffrance ou mort à d’autres hommes, cela semble impossible tant que nous nous représentons autrui comme un autre nous-mêmes. Sa souffrance est alors note souffrance, sa mort, notre mort. L’histoire est pourtant pleine de guerres et de tueries. […] Il doit bien exister quelque part quelque artifice capable de contourner la difficulté. "
Difficulté où nous sommes d’attaquer son prochain, parce que normalement, nous ne sommes pas destinés à être destructeurs intra-spécifiquement. C’est vrai.

À l’intérieur d’une même espèce, les animaux ne se tuent pas entre eux à moins d’être excités – car la consommation de drogues ne se pratique pas chez les animaux... Il y a toutefois des exceptions qui commencent à être observées ça et là – des lions qui tuent des lionceaux pour que la lionne redevienne féconde –, mais en principe, ça ne se fait pas. Alors, comment se fait-il que chez l’homme on arrive à se tuer entre congénères?

" Le nazisme, explique l’auteur, n’est pas apparu à l’occasion d’une génération spontanée de tueurs pathologiques en Allemagne. Pas plus que le Cambodge des Khmers rouges n’a été décimé parce qu’il se serait soudain vu investi par une coalition de sadiques, réunis sous la même bannière. – Ce qu’il veut dire au fond, c’est que Monsieur tout le monde peut être tortionnaire et faire preuve d’une très grande cruauté. – En fait, la cruauté, loin d’être un débordement incontrôlé de violence, apparaît toujours comme faisant partie intégrante du programme de tueurs. Son administration révèle des constantes. "

On découvre que dans tous les cas où la cruauté est exercée – et on ne parle pas de cas de sadiques, de fous, de maniaques, etc., non : on parle de pères ou de mères de famille qui, soudainement, se retrouvent d’un côté du camp et se disent : " Nous, on le traite comme ça notre ennemi, parce qu’on le juge indigne. " Voilà l’idée.

" Les tueurs cherchent d’abord à changer le statut de leur victime, explique l’auteur. Ils commencent par altérer la représentation qu’ils s’en font en la déclassant d’une manière ou d’une autre. Le prochain doit être transformé d’abord symboliquement, puis dans les faits, en lointain. Un cercle vicieux dans lequel la raison s’embourbe, en réalité, puisque l’objectif du programme de la cruauté est de justifier sa mise en œuvre. " Par exemple, une foule de détails qui aboutit à l’idée que l’autre devient complètement différent de soi, donc là, on peut le tuer.

Jodra va plus loin : " La logique de la dégradation visée est toujours la même : quelqu’un qui a peur, en effet, ‘ n’est pas un homme ’ ", explique-t-il. Par exemple, on inflige des sévices à quelqu’un jusqu’à ce que la victime ou un témoin finisse par paniquer, donc avoir peur, et c’est là qu’on le tue : parce qu’il a failli, il s’est dégradé par la peur C’est la raison également pourquoi " le viol ne vise pas la destruction de la personne physique mais plutôt celui de la personne morale et sociale. Il [le viol] a des visées de meurtre symbolique. " Dans le cas du viol, c’est l’horreur, disait une commentatrice quelque part, parce que ça constitue un cas où l’infamie est portée par la victime.

" Même constat avec la mise en place des camps de concentration, poursuit l’auteur. […] ‘ Tout le travail du faiseur de génocides, explique une sociologue, consiste à inscrire dans la réalité sa lecture de l’autre, sale, repoussant, avili, bestial puisque recouvert de ses excréments : seule la cruauté et son programme peut effectuer ce travail sur le corps de l’autre. ’ " Par exemple, lorsqu’on a forcé des parents à tuer leurs enfants, des maris à abattre leurs épouses… Le propos est clair : il s’agit de faire exprimer aux victimes leur propre inhumanité, donc, à partir de là, ces gens ne méritent pas de vivre.

Je pense aux Utus et aux Tutsis. C’est le même groupe d’individus en somme, leurs gènes ont été tellement échangés que l’on pourrait presque parler d’une seule et même population : ils ne peuvent donc pas se différencier par des critères physiques véritables. Pourtant, ils sont devenus les bourreaux les uns des autres. C’est aussi ce qui s’est produit en Bosnie.

L’explication que je suggère est tirée d’un article qui porte sur le langage et la représentation des rituels, c’est-à-dire sur les symboles; sur le fait aussi que les humains ont toujours été sensibles aux symboles, au point que pour tuer vraiment, il a besoin de percevoir l’autre comme dégradé et indigne de vivre.

Primo Levi, un sociologue qui s’est penché sur cette question, affirme : " Avant de mourir, la victime doit être dégradée afin que le meurtrier sente moins le poids de sa faute. "

" C’est d’ailleurs, poursuit Jodra ce que reconnaissait d’une certaine façon l’ancien chef du camp de Treblinka quand, interrogé sur le sens qu’il donnait aux humiliations et aux sévices subis par ses victimes, appelées de toute façon à périr, il expliquait qu’il s’agissait de ‘ conditionner ceux qui devaient exécuter matériellement les opérations. Pour leur rendre possible de faire ce qu’ils faisaient. ’ " Il fallait donc dégrader les êtres pour qu’ils arrivent à en dégrader d’autres. " C’est une explication qui ne manque pas de logique, de dire Levi, mais qui crie au ciel : c’est l’unique utilité de la violence inutile. "

è Voir La violence chez les humains

  


   
   

La morale

D’après : COMTE-SPONVILLE, André. Pensées sur la morale, Éd. Albin Michel, Coll. " Carnets de philosophie ", 1998.


 


quelques citations sur la morale

J’ai trouvé un livre qui consiste en une présentation faite par un jeune " gourou ", André Comte-Sponville, qui en est à ses premières armes. Un petit ouvrage charmant et intéressant qui comporte beaucoup de citations sur la morale. C’est très visuel, très graphique, très " internet ", je dirais... Je vous en fais partager quelques-unes.

" L’homme se fait; il n’est pas tout fait d’abord, il se fait en choisissant sa morale, et la pression des circonstances est telle qu’il ne peut pas ne pas en choisir une. " Jean-Paul Sartre, bien sûr.

Et cette autre de Spinoza :
" La haine doit être vaincue par l’amour et la générosité. "

Pourquoi tant de haine au fond, tortures et autres destructions?

" La morale consiste à se savoir esprit et, à ce titre, obligé absolument; car noblesse oblige. Il n’y a rien d’autre, dans la morale, que le sentiment de la dignité. " Alain Kant a dit : " La morale n’est donc pas à proprement parler la doctrine qui nous enseigne comment nous devons nous rendre heureux, mais comment nous devons nous rendre dignes du bonheur. "

définition de la morale selon Comte-Sponville

Je reviens au texte tout à fait remarquable de Comte-Sponville. Ce que j’aime chez lui c’est qu’il est clair, limpide, transparent. En présentation de ce recueil de citations, il écrit : " On se trompe sur la morale. Elle n’est pas là d’abord pour punir, pour réprimer, pour condamner. Elle commence, au contraire, là où aucune punition n’est possible, là où aucune répression n’est efficace, là où aucune condamnation, en tout cas extérieure, n’est nécessaire. Elle commence où nous sommes libres : elle est cette liberté même, quand elle se juge et se condamne.

" Tu voudrais bien voler ce disque ou ce vêtement dans le magasin. Mais un vigile te regarde, ou bien un système de surveillance électronique, ou bien tu as peur, simplement, d’être pris, d’être puni, d’être condamné... Ce n’est pas par honnêteté : c’est calcul. Ce n’est pas morale : c’est précaution. La peur du gendarme est le contraire de la vertu, ou ce n’est vertu que de prudence.

" Imagine, à l’inverse, que tu aies cet anneau qu’évoque Platon, qui te rendrait à volonté invisible... Que ferais-tu? Que ne ferais-tu pas? Continuerais-tu, par exemple, à respecter la propriété d’autrui, son intimité, sa liberté, ses secrets, sa dignité, sa vie? Nul ne peut répondre à ta place. Cette question ne concerne que toi, mais te concerne tout entier. Tout ce que tu ne fais pas mais que tu t’autoriserais, si tu étais invisible, relève moins de la morale que de la peur ou de l’hypocrisie. En revanche, ce que, même invisible, tu continueras à t’imposer ou à t’interdire, non par intérêt mais par devoir, cela seul est moral strictement. Ton âme a sa pierre de touche. Ta morale a sa pierre de touche, là où tu te juges toi-même.

" Ta morale? Ce que tu exiges de toi, non en fonction du regard d’autrui ou de telles ou telles menaces extérieures, mais au nom d’une certaine conception du bien et du mal, du devoir de l’admissible et de l’inadmissible. Concrètement : l’ensemble des règles auxquelles tu te soumettrais, même si tu étais invisible et invincible. Cela fait-il beaucoup? Cela fait-il peu? La réponse ne dépend que de toi; tu ne dépends que de ta réponse. Tu vaux ce que tu veux, et c’est ce qu’on appelle la vertu. "

Dans la collection " Carnets de philosophie " que dirige Marc De Smedt, aux Éditions Albin Michel, un petit bouquin qui s’intitule Pensées sur la morale nous amène à réfléchir.

" Qu’est-ce que la morale? C’est l’ensemble de ce qu’un individu s’impose ou s’interdit à lui-même, non pour augmenter son bonheur ou son bien-être, ce qui ne serait qu’égoïsme, mais pour tenir compte des intérêts ou des droits de l’autre, mais pour n’être pas un salaud, mais pour rester fidèle à une certaine idée de l’humanité et de soi.

" La morale répond à la question ‘ Que dois-je faire? ’ : c’est l’ensemble de mes devoirs, autrement dit des impératifs que je reconnais légitimes – quand bien même il m’arrive, comme tout un chacun, de les violer. C’est la loi que je m’impose à moi-même, ou que je devrais m’imposer, indépendamment du regard d’autrui et de toute sanction ou récompense attendue. ‘ Que dois-je faire? ’, et non pas : ‘ Que doivent faire les autres? ’ C’est ce qui distingue la morale du moralisme.

" ‘ La morale, disait Alain, n’est jamais pour le voisin ’ : celui qui s’occupe des devoirs du voisin n’est pas moral, mais moralisateur. Et quelle espèce plus désagréable? La morale n’est légitime qu’à la première personne. Dire à quelqu’un : ‘ Tu dois être généreux ’, ce n’est pas faire preuve de générosité. Lui dire : ‘ Tu dois être courageux ’, ce n’est pas faire preuve de courage. La morale ne vaut que pour soi. Pour les autres, la miséricorde et le droit suffisent. – Il a tout un style André Comte-Sponville, et je ne parle pas du style au sens formel, mais de toute une pensée qu’il structure admirablement.

" Tu peux être en règle avec la société, et sans doute il le faut. Mais cela ne te dispense pas d’être en règle avec toi-même, avec ta conscience, et c’est la seule règle en vérité. Y a-t-il autant de morales que d’individus? Non pas. C’est tout le paradoxe de la morale : elle ne vaut qu’à la première personne mais universellement. […] Tu veux savoir si telle ou telle action est bonne ou condamnable? Demande-toi ce qui se passerait si tout le monde se comportait comme toi. – Puis il entre dans des petits détails et nous parle de l’enfant qui jette sa gomme sur le trottoir, etc.

" Tel est le sens de la fameuse formulation kantienne de l’impératif catégorique […]. Une action n’est bonne que si le principe auquel elle se soumet (sa ‘ maxime ’ dit Kant) peut-être érigé en loi universelle. […] ‘ Tout seul, disait Alain, universellement… ’ C’est la morale même, c’est l’esprit même. Il s’agit de n’être pas indigne de ce que l’humanité a fait de soi, et de nous. Il s’agit de ‘ faire bien l’homme, comme disait Montaigne, et dûment ’, autrement dit de réaliser au mieux notre humanité en faisant, quand nécessaire, notre devoir.

" Cela ne tient pas lieu de bonheur, et c’est pourquoi la morale n’est pas tout. Cela ne tient pas lieu d’amour, et c’est pourquoi la morale n’est pas l’essentiel. Mais aucun bonheur n’en dispense; mais aucun amour n’y suffit : c’est dire que la morale reste toujours nécessaire. C’est elle qui te permettra en étant librement toi-même (plutôt que de rester prisonnier de tes instincts et de tes peurs!), de vivre librement avec les autres.

" La morale est cette exigence universelle, ou en tout cas, universalisable, qui t’est confiée personnellement. "

 


  Voir L’Éthique et la morale
  


Accès aux versions enregistrées des émissions "Par 4 chemins" de Radio-Canada.