Saison
1999-2000

Émission du mercredi 1er mars 2000
Rediffusée le dimanche 5 mars 2000

 

Le pathos des bodybuilders?

D'après :
" O'DY, Sylvie.
" Toqués, les
bodybuilders? ",

L'Express,
24 février 2000.

 

" Leur maladie les handicape, les empêche de mener une vie normale. "

Pour parler des culturistes, on utilise maintenant, en français, le terme de bodybuilders. Ces adeptes de la gonflette, est-ce qu’ils sont toqués? Un spécialiste des troubles obsessionnels compulsifs le maintient, en tous les cas.

Ce n’est pas parce que je suis jaloux de leur musculature mais, quand même, il faut dire ce qui est. Selon le Dr Eric Hollander, un spécialiste américain des TOC (troubles obsessionnels compulsifs), " certains adorateurs du muscle souffrent d’une préoccupation permanente et pathologique de ce qu’ils considèrent ou imaginent comme un défaut de leur corps. Pour compenser ce prétendu défaut, ils s’entraînent en permanence, soulèvent des haltères de plus en plus lourds, absorbent des produits destinés à augmenter leur masse musculaire. Leur maladie les handicape, les empêche de mener une vie normale. […] Afin de valider sa théorie, le psychiatre a traité des bodybuilders excessifs avec un médicament utilisé pour soigner les TOC et obtenu des résultats significatifs. "

On est tous une bande de malades, probablement… [rires]

 L'amour qui rend TOC

 

 


  
 

Le bogue du 29 février 2000

D'après :
CARDINAL, François.
" Le 29 février révèle
des failles "

Le Devoir,
1er mars 2000.

On aurait dû attendre les journaux de ce matin avant d’en parler, pour savoir exactement si le bogue du 29 février avait un sens ou pas. Il y a eu quelques défaillances apparemment.

" On nous avait demandé une vigilance autour de cette date. Ce qui nous a surpris, par contre, c’est qu’il ne se soit rien passé le 1er janvier ", nous dit l’un de ceux qui ont surveillé la question de très près dans un article de François Cardinal paru dans Le Devoir.

Mais, en fin de journée hier, tout était rentré dans l’ordre, nous dit-on. Les citoyens n’ont pas été obligés de payer ces comptes inattendus qu’ils avaient reçus des machines, par exemple. Il y a eu des distributeurs de billets de banque dans les bureaux de poste qui sont tombés en panne temporaire au Japon. Puis, un certain nombre d’incidents comme, par exemple, des passeports qui ont été émis avec des dates incorrectes en Grèce et en Bulgarie, assez peu de choses au fond.

Souvenons-nous que pour prévenir ce bogue on a dépensé,
dans l’ensemble du monde, la somme de 850 milliards de dollars.
Imaginez si on n’avait pas dépensé ça où l’on en serait!

Ce qui me dérange dans tout ça – je vous en ai glissé un mot encore hier – c’est le rapprochement que l’on fait quand on nous informe que ce sont les mêmes cabinets de consultation qui ont sonné l’alarme en prédisant le grand bogue de l’an 2000 (qui ne s’est pas vraiment produit comme vous le savez), qui sont aussi à l’origine de l’économie qui repose sur l’explosion d’Internet. Alors que personne ne peut décemment annoncer réaliser des bénéfices substantiels grâce au commerce électronique via Internet, tout un pan de l’économie, américaine surtout, fonctionne autour de ces technologies. C’est tout de même un peu inquiétant.

 


  
 

Le port d'armes et le pistolet intelligent

D'après :
SCHIFRES, Alain.
" Drôles de pistolet ",
L'Express,
24 février 2000.

J’ai été sidéré par cette information qu’on vient d’annoncer à propos de cette fillette de six ans qui a été abattue par un de ses camarades de classe, un garçon de sept ans. J’ai justement trouvé dans un article prémonitoire sans doute de Alain Schifres, l’un de mes préférés, dans L’Express de février dernier.

" Redoutant que des avocats retors ne démontrent que les armes nuisent gravement à la santé, sans épargner l’entourage dans un rayon de 500 mètres, les fabricants répliquent par une idée sympa : le ‘ pistolet intelligent ’. " Ce pistolet intelligent est prévu pour empêcher un enfant de l’utiliser. Je rappelle que Alain Schifres est un des éditorialistes de L’Express mais il a également une page humoristique qui s’appelle " L’Humeur ".

À propos de ce pistolet dit " intelligent ", il commente : " L’Amérique est ce pays où les briquets sont équipés d’une sécurité-enfant et non les flingues (les revolvers). Logique, explique Schifres : le droit du citoyen à posséder des armes à l’état sauvage est protégé par la Constitution, qui ne dit rien du droit de foutre le feu aux rideaux. " [rires]

 


  
 

Réponse au courrier

 

Les réflexions de
Théo Chentrier
sont toujours aussi
pertinentes
aujourd’hui
qu’elles l’étaient à
l’époque

 

  • À Véronique, la petite-fille de Théo Chentrier

Pour répondre un peu au courrier, dont nous prenons toujours connaissance avec plaisir, nous avons reçu un mot de Véronique, la petite-fille de Théo Chentrier.

Elle se présente : " Bonjour, je suis heureuse de voir un site sur mon grand-père, Théo Chentrier. J’ai le bonheur d’être la fille de Bernard Chentrier, le fils de Théo. J'ai appris beaucoup sur ce site, mais je suis convaincu que je peux en savoir plus. " Elle souhaiterait, dit-elle, trouver davantage d’extraits radiophoniques de l’émission Psychologie de la vie quotidienne.

Vous savez que Théo Chentrier était psychologue, philosophe, professeur, en plus d’être ce mentor qui a animé pendant plusieurs années une émission quotidienne à la radio de Radio-Canada : Psychologie de la vie quotidienne. Son influence a été considérable – je l’ai dit et je le répète – et ses réflexions sont toujours aussi pertinentes aujourd’hui qu’elles l’étaient à l’époque. Je considère comme un privilège et un honneur de l’avoir accueilli sur le site de l’émission Par 4 Chemins, qui lui doit tellement.

Petit à petit, on est en train de mettre en ligne tous les propos qu’il a tenus et qui ont été par la suite publiés dans quatre ouvrages. Pour vous en donner un exemple, hier, on a mis en ligne ses propos sur le mariage.

  • Comment animer une émission semblable à Par 4 Chemins

Un jeune homme qui doit faire ses débuts à la radio communautaire de Sherbrooke, il s’appelle Steve, me demande comment faire une émission comme celle-ci.

Je vous dirai, cher ami, que ça prend beaucoup d’humilité, beaucoup d’assiduité et beaucoup de curiosité pour y arriver. Il faut accepter de lire et relire, de potasser, de mettre de l’ordre, d’amasser des articles, de les découper, de taillader, de souligner, et tout ce que vous voulez, pendant des années et des années et des années et…

 


  
 

La pudeur : entre la nudité réglementée et le puritanisme

D'après :
DUMAS, Didier.
" Le sexe non dit ",
Le Nouvel
Observateur
,
Hors-série N° 39,
" La pudeur ".

Je vais maintenant aborder une question délicate, qui est celle de l’intérêt accru pour le sexe oral. Que nous devons, semble-t-il, à l’initiative de Madame Lewinsky, qui ne l’a pas inventé, mais qui a beaucoup contribué à la popularité de cette pratique. Si je vous parle de ça, c’est que le moment est venu de jeter un œil du côté de la pudeur. Le Nouvel Observateur propose un magazine hors-série sur le thème de la pudeur. Il est question de l’histoire de la nudité, de l’intimité, de la famille, des médias etc.

Dans un article intitulé " Le sexe non dit ", Didier Dumas cite le sociologue Norbert Elias qui rappelait que " la pudeur est liée à un processus de civilisation associé à une répression des pulsions ". De ce point de vue, je comprends puisque les animaux ne sont pas très pudiques. Ma chienne Cybèle en est le vivant exemple. Je dois dire qu’elle prend parfois de ces poses… on a envie de lui dire : vraiment, croises-toi les pattes! Sois plus discrète.


Pourquoi doit-on réprimer ces pulsions?
Pour pouvoir vivre en société, tout simplement. C’est le combat que se livrent deux tendances
de l’inconscient : celle qui vient du Ça, pulsion de vie, et celle qui vient du Surmoi, qui est le parent intérieur, l’être social. Et cet être social doit réprimer certaines pulsions et trouver cet équilibre entre le Ça et le Surmoi, ce qui est difficile à vivre parfois.

 Curieuse époque

D'après :
KAUFFMANN,
Jean-Claude.
" Des seins
pas si nus ",

Le Nouvel
Observateur
,
Hors-série N° 39,
" La pudeur ".

 

 

" Impossible,
par exemple,
de se montrer
torse nu
dans une église… "

  • Les règles du nudisme selon Jean-Claude Kauffmann

Parmi les articles nombreux, j’en ai retenu quelques-uns. Il y en a un de Jean-Claude Kauffman, dont on a souvent parlé à l’émission : il est sociologue au CNRS en France. Ses derniers ouvrages parus sont :

  • Corps de femmes, regards d’hommes – Sociologie des seins nus, Éd. Presse de la Cité, Coll. " Pocket ", 1998.
  • La femme seule, prince charmant (Éd. Nathan, 1999), dont il a été question à un moment chez Marie-France Bazzo, lorsqu’elle a interviewé Jean-Claude Kauffman.

" Les estivants sur la plage sont les garants d’un ordre tacite ", dit le sociologue. C’est intéressant de penser qu’il n’y a pas autant de chaos qu’on le croit autour de cette question. D’ailleurs, moi, je n’ai jamais eu l’impression d’un chaos quand on a connaissance de l’activité des gens sur ces plages nudistes.

" Chacun a sa petite idée de ce qui doit être caché, écrit Kauffmann. Cette variabilité individuelle se croise avec des règles sociales qui définissent collectivement, au contraire, le bon et le mauvais comportement : tout le monde doit appliquer la même règle, cacher les mêmes choses, de la même façon. Les différents espaces traversés (le restaurant, le bureau, le hammam, etc.) ont tous une règle de jeu particulière souvent très claire. Impossible, par exemple, de se montrer torse nu (surtout pour une femme!) dans une église ou à la réunion du Conseil d’administration. Ces règles sont parfois explicites.

" Certaines municipalités du Littoral – par exemple définissent un code vestimentaire minimum pour la fréquentation des commerces (maillots de bain interdits) et n’hésitent pas même à les verbaliser. Mais la plupart du temps elles sont implicites : chacun les respecte en feignant d’ignorer qu’elles existent.

" La plage est une illustration de ce double langage, précise J.-C. Kauffmann. Lorsqu'on interroge les personnes qui la fréquentent, la réponse est unanime : ‘ Ici, chacun fait ce qu’il veut, c’est la liberté, il n’y a pas de règles. ’ Pourtant, dit Kauffman, ces [règles] existent bel et bien. Elles sont même très précises et intuitivement connues de tous dans leurs précisions. Bien qu’elles soient différentes d’un pays à l’autre (pas de seins nus en Amérique du Nord, plutôt les fesses que les seins au Brésil, le corps entier en Scandinavie), d’une plage à l’autre (les plages familiales contrôlent davantage la pudeur), et varient selon les circonstances (le soleil sortant d’un nuage offre aussitôt plus de possibilités à la nudité). […]

" Les usagers, malgré l’impression qu’ils donnent de somnoler, de ne pas observer, de laisser chacun faire ce qu’il a envie de faire, travaillent de façon permanente à codifier et transmettre subtilement des messages pour que s’impose une règle collective.

Point central : la définition du ‘ beau sein normal ’,
celui à qui tout ou presque est permis,
se promener debout, aller se baigner, etc.

" ‘ Le trop beau
sein ’, a moins
de chance.
Car, arrêtant
le regard,
il autorise
une liberté
et une motricité
moindres. "

" Paradoxalement, une autre catégorie, ‘ le trop beau sein ’, a moins de chance. Car, arrêtant le regard, il autorise une liberté et une motricité moindres; il doit savoir rester discret.

" Le ‘ beau sein normal ’ [rires] est défini avec un nombre très limité de critères : il est haut, ferme, non exagérément développé. Il est celui sur lequel le regard peut apprendre à glisser sans être arrêté. Il a pour modèle les corps neutres et flous des publicités vantant les produits pour la douche et les yogourts.

" Trop vieux (sur la plage, le vieillissement commence très jeune), trop gros ou trop remuants, le sein nu, au contraire, accroche le regard. Plus il s’éloigne du modèle, plus les positions autorisées devront être discrètes et statiques : debout avec modération, assise sans mouvements brusques, couchée sur le dos, couchée sur le ventre. Enfin les vrais trop vieux, trop gros ou trop remuants devront se rhabiller sous peine de sanctions.

" Paradoxalement, la présence de connaissances et de proches rend soudainement la nudité plus problématique, voire intolérable. – Tu te dénudes davantage si tu es devant des étrangers que si tu es devant des amis ou des gens que l’on croise au bureau, etc. C’est étrange… – Pas de difficulté pour dévoiler sa poitrine aux regards étrangers, alors que l’envie de se rhabiller s’impose à l’idée de rencontrer un collègue de travail ou un voisin. Ou même, plus étonnant, un oncle ou un grand-père (voire un enfant ou un mari). Curieuse inversion du privé et du public! ", nous dit Jean-Claude Kauffman dans ce numéro spécial du Nouvel Observateur.

D'après :
BOULET-GERCOURT,
Philippe.
" Le cas Lewinsky ",
Le Nouvel
Observateur
,
Hors-série N° 39,
" La pudeur ".
  • L'obscénité du puritanisme américain

On se rend compte que les règles ne sont pas les mêmes dans tous les pays, dans toutes les cultures, et dans toutes les époques, cela va de soi. On note aussi à l’occasion l’apparition d’une nouvelle tendance à un moment ou l’autre, dans le vêtement ou dans les attitudes ou les comportements.

Comme, par exemple, cet intérêt renouvelé pour le sexe oral en Amérique, lequel incidemment est pratiqué chez plusieurs races de singes, on prétend même que les bonobos sont des experts en la matière. En fait, tous les singes s’adonnent à la chose, presque tous, incluant le singe nu que nous sommes.

Le sexe oral, comme le suggérait Jacques Bertrand dans l’émission Macadam Tribus d’hier, est une question qui mérite d’être creusée. Il y a aussi dans ce même numéro hors-série du Nouvel Observateur un très bon article de Philippe Boulet-Gercourt sur la question.

" Le titre s'étale en une du Washington Post du 8 juillet 1999 ", écrit-il dans un article intitulé " Le cas Lewinsky " : " ‘ Des parents alarmés par une nouvelle mode troublante qui gagne les écoles : le sexe oral. ’ Les adolescents de la Middle School de Williamsburg en Virginie sont, ‘ de plus en plus nombreux à s’adonner au sexe oral, selon les responsables de l’école et son personnel médical ’ ", rapporte l'auteur de l'article.

" Une mère raconte la réaction de sa fille à propos de cette question, poursuit Philippe Boulet-Gercourt : ‘ Pourquoi monter sur ses grands chevaux? Après tout, le président Clinton l’a fait. ’ " D’ailleurs, dans l’avant-dernier film de Woody Allen depuis l’Affaire Lewinsky, on montre plusieurs accouplements oraux, si je puis dire. On dirait que c’est un clin d’œil à l’impudicité.

 

" Ce sont les politiciens eux-mêmes qui ont ouvert les vannes de l’obscène, faisant de leur vie privée le cœur de leur personnalité. "

" On savait le puritanisme américain impudique, écrit-il : mais avec l’affaire Lewinsky on le découvre franchement pornographique. – Vous savez que les Européens ont réagi d’une façon très claire devant cette Affaire.  Pour les Européens, la cause est entendue : le mariage du puritanisme américain avec la communication de masse a produit un monstre, à savoir un monstre placé sous la loupe de la télévision commerciale et régi par la loi du scoop à tout prix, où la sphère privée s’est réduite au point de disparaître totalement. Les attendus du procès sont connus : ce sont les politiciens eux-mêmes qui ont ouvert les vannes de l’obscène, faisant de leur vie privée le cœur de leur personnalité. La dérive a été accentuée par le caractère présidentiel de l’administration américaine qui investirait

l’hôte de la Maison blanche du rôle de père moral de la nation. La pudeur n’aurait pas raison d’être, car le président, par définition, ne doit rien avoir à cacher.

" Vision statique et partiellement fausse, poursuit l'auteur. On peut également voir dans ce scandale sordide l’aboutissement de vieilles tensions entre la culture puritaine des colons de la Nouvelle-Angleterre et celle, largement séculière, qui imprègne la Constitution américaine. – Cela me paraît en quelques mots une vision de l’Amérique extrêmement intéressante, claire, et très lucide à mon sens. Car on peut avoir beaucoup de difficulté à comprendre, à certains moments, que les États-Unis puissent être à la fois si puritains et si ouverts, si tolérants en même temps. C’est qu’il y a de vieilles tensions entre deux cultures, nous dit-il, la culture puritaine de la Nouvelle-Angleterre, une culture qui ne se pratique pas qu’en Nouvelle-Angleterre du reste mais dans l’ensemble des États-Unis, mais celle largement séculière, au contraire, qui imprègne la Constitution américaine. Il faut voir ce que Benjamin Franklin dit de la sexualité dans ses mémoires, on voit bien par son attitude qu’il est l’un des signataires de la Constitution américaine. La façon dont il voit la sexualité c’est très ouvert, pas indécent mais très ouvert.

" L’affaire Lewinsky,
affirment les pessimistes,
est le coup de boutoir final donné à ce jardin secret des hommes politiques
sans quoi aucune vie publique n’est possible ",
conclut-il.

À un moment, on a cru que le peuple entier irait dans ce sens de la répression, etc. mais on se demande maintenant comment expliquer que la cote de popularité de ce président, à un an de la fin de son mandat, soit supérieure à celle de Ronald Reagan à la même période?

 


  
 

Einstein, le génie engagé du siècle


" Pas besoin d’un
cerveau pour faire ce
métier. Une moelle
épinière suffit. "

 

 

 

 

 

 

Einstein aimait
bien alimenter
cette rumeur qui
voulait que, dans
sa petite enfance,
il aurait passé pour
un arriéré mental.

 

Au moment où l’on a tenté de résumer certaines des avenues carrossées, si je puis dire, au cours du dernier siècle, à propos de la science en particulier, Albert Einstein est apparu à lui seul comme le symbole de toute la science du 20e siècle. C’est intéressant parce qu’il ne correspond pas vraiment, il me semble en tous les cas, à l’idée qu’on se fait habituellement d’un savant ou d’un scientifique. Il y a bien le professeur Tournesol qui sert de modèle assez excessif et excentrique mais, généralement, on voit les scientifiques comme des gens rigoureux, très ordonnés, etc. Et peut-être pourrait-on dire assez conformistes aussi. Ce n’était pas le cas de Einstein.

  • Le scientifique polyvalent et talentueux

Einstein n’avait pas tellement d’effort à faire pour être non-conformiste puisque c’était dans sa nature. Avec sa tête de grand-père un peu délinquant, son débraillé anticonformiste et son inséparable violon, car il était passionné de musique. Tout le monde a vu, j’imagine, cette fameuse photo où il tire la langue… Le geste est assez contemporain. Il n’était pas un musicien particulièrement doué mais il aimait beaucoup faire de la musique avec ses amis. C’est intéressant de voir que ce scientifique pouvait s’intéresser avec passion à autre chose qu’à la science.

Lorsqu’on essaie de trouver des gens qui seraient susceptibles de devenir de bons créateurs au sein des équipes de cynectores, l’un des critères d’admissibilité des candidats est de ne pas être la personne d’une seule spécialité : l’idée c’est d’être un généraliste, avec une spécialité si l’on veut, mais il faut être doué pour des champs d’intérêt très différents. Les cynectores sont des gens qui travaillent sur la créativité et qui ont à résoudre des problèmes très pointus. On donne souvent l’exemple de Einstein en disant que c’était un mathématicien, un physicien mais aussi un musicien. De plus, son humour et sa simplicité plaisaient aux foules.

Lorsqu’il a énoncé sa théorie de la relativité restreinte, en 1905, il n’avait que 26 ans. Cela avait enflammé les imaginations, et on peut dire que c’est lui qui a allumé le flambeau en orientant la recherche dans des voies où elle ne s’était pas aventurée jusque-là. Il établissait des équations surprenantes. Encore plus pour ceux qui n’y comprennent rien, comme moi. Par exemple, quand il affirmait que plus on va vite, plus le temps s’écoule lentement. N’essayez pas de courir pour que le temps de votre vie passe plus lentement? C’est à une autre échelle.

Je ne sais pas si c’est un mythe, mais Einstein aimait bien alimenter cette rumeur qui voulait que, dans sa petite enfance, il aurait passé pour un arriéré mental. Lui-même renforçait le mythe en disant qu’il n’avait pas prononcé un mot avant l’âge de trois ans. On n’a jamais su si c’était vrai. Mais Einstein était loin d’être un élève médiocre, rebelle et indépendant. Il s’est consacré très tôt à deux passions : la physique et la musique. Il détestait tout ce qui marchait au pas, particulièrement les militaires. Il disait à leur propos :

" Pas besoin d’un cerveau pour faire ce métier.
Une moelle épinière suffit. 
"

Il ne s’est pas fait beaucoup d’amis chez les militaires, cela va sans dire…

 

D'après :
EINSTEIN, Albert.
Comment je vois
le monde
,
Éd. Flammarion,
1979.

 

" L’enseignement devrait être ainsi : celui qui le reçoit le recueille comme un don inestimable, jamais comme une contrainte pénible. "

  • L'enseignement des Humanités

Je lisais aujourd’hui dans un journal que l’Université McGill organise bientôt un colloque sur précisément le fait qu’on renonce de plus en plus à enseigner les Humanités. Or, c’est intéressant de voir que Einstein, cet homme de science, a pris position pour les Humanités, pour une éducation généraliste par opposition à la spécialisation. Il l’a souligné clairement dans son ouvrage intitulé Comment je vois le monde :

" Il ne suffit pas d’apprendre à l’homme une spécialité. Car il devient ainsi une machine utilisable mais non une personnalité. Il importe qu’il acquiert un sentiment, un sens pratique de ce qui vaut la peine d’être entrepris, de ce qui est beau, de ce qui est moralement droit. Sinon il ressemble davantage, avec ses connaissances professionnelles, à un chien savant qu’à une créature harmonieusement développée. Il doit apprendre à comprendre les motivations des hommes, leurs chimères et leurs angoisses pour déterminer son rôle exact vis-à-vis des proches et de la communauté.

" Ces réflexions essentielles livrées à la jeune génération grâce au contact vivant avec les professeurs ne s’écrivent absolument pas dans les manuels. Ainsi s’exprime et se forme d’abord toute culture. Quand je conseille ardemment ‘ Les Humanités ’, c’est cette culture vivante que je recommande et non pas un savoir desséché, surtout en histoire et en philosophie.

" Les excès du système de compétition et de spécialisation prématurée, sous le fallacieux prétexte d’efficacité, assassinent l’esprit, interdisent toute vie culturelle et suppriment même les progrès dans les sciences d’avenir.

" Il importe enfin, pour la réalisation d’une parfaite éducation, de développer l’esprit critique dans l’intelligence du jeune homme (il faut dire qu’à l’époque, la jeune femme se faisait rare dans les universités. On va donc lui pardonner ça). Or, la surcharge de l’esprit par le système de notes, entrave et transforme nécessairement la recherche en superficialité et absence de culture. L’enseignement devrait être ainsi : celui qui le reçoit le recueille comme un don inestimable, jamais comme une contrainte pénible. "

C’est une très belle réflexion du Génie du siècle, car on peut l’entendre comme ça, bien sûr.

  • Einstein défenseur engagé pour la paix mondiale

Einstein était un homme qui s’était engagé à défendre la paix, l’idée d’un gouvernement mondial, de la mondialisation, de la citoyenneté du monde, etc. C’est important de le rappeler, particulièrement au moment de ce virage qu’on prend dans ce nouveau centenaire et parce que, précisément, cette année est celle de la paix, nous annonce l’UNESCO.

À propos du sens actuel du mot paix, il faisait observer que :

" Les génies les plus remarquables des civilisations anciennes ont toujours préconisé la paix entre les nations. Ils en comprenaient le rôle. Mais aujourd’hui, leur position morale est bousculée par les progrès techniques. Et notre humanité civilisée découvre le nouveau sens du mot paix, il s’appelle survie. Aussi serait-il concevable qu’un homme, en son âme et conscience, puisse éluder sa réelle responsabilité face au problème de la paix? "

Engagé, Einstein fut un humaniste préoccupé de responsabilité sociale et de justice, animé par le souci éthique : il n’a jamais craint de prendre position sur les questions humaines et sociales, entre autres. Il s’est opposé au militarisme, etc. Il a, du reste, co-rédigé avec Bertrand Russell, en 1954, un manifeste pour éveiller les pouvoirs sur les dangers de l’utilisation irréfléchie de la bombe atomique pour la survie de l’humanité. Ce Manifeste dont je vous ai déjà parlé, se trouve sur le site Par 4 Chemins.

 


Accès aux versions enregistrées des émissions "Par 4 chemins" de Radio-Canada.