Saison
1999-2000
  Émission du jeudi 10 février 2000
   

Bien éduqués et moins stressés



D'après :
H. P.
" La sérénité
au berceau ",
Science et Vie,

N° 988, janvier 2000.
 

 

" Des chercheurs de l’Université McGill viennent de mettre en évidence l’importance de l’éducation dans la personnalité des rats. "

" En se penchant sur trois générations de rongeurs, ils ont montré que le calme est un trait de caractère principalement acquis ", écrit-on dans un articulet du Science et Vie de janvier. " En effet, poursuit l'auteur, les ratons qui ont été peu cajolés par leur maman deviennent des rats craintifs, puis des parents peu attentionnés. En revanche, les ratons dorlotés deviennent peu craintifs et des parents attentifs. […] Il n’y a donc pas de détermination génétique du stress, dit-on. La culture l’emporte sur la nature… " C’est intéressant.

Demain, peut-être qu’on dira le contraire.
Mais comme dans tout, il faut garder
la Voie du milieu.

 

 

  


   
   

La souffrance, pour apprendre à vivre

D'après :
CORNEAU, Guy.
La guérison du cœur :
nos souffrances ont-elles un sens?,

Éd. de l’Homme, 2000.

 

Quand j’ai pris connaissance du récent ouvrage de Guy Corneau paru aux Éditions de l’Homme sous le titre La guérison du cœur : nos souffrances ont-elles un sens?, je me suis dit qu’il s’agissait là d’un ouvrage de maturité – non pas que les précédents de cet auteur n’étaient pas des ouvrages intéressants…

On connaît, par exemple, le succès justifié d’ouvrages comme Père manquant, fils manqué et l’Amour en guerre. Mais avec celui-là, on se dit que, tout à coup, il a pris de la densité. Je dirais même que de la part d’un écrivain, d’un penseur également, de pouvoir s’exprimer à partir de son vécu sans être baveux, c’est un signe de maturité. [rires] Il y a des tas de gens qui vont parler de leur vécu, sans qu'on ait tellement envie d’entendre ce qu’ils ont à dire. Tandis qu’ici, on sent que c’est vraiment pour nous éclairer que l’auteur se confie; pour que ce témoignage personnel, sans l’emporter sur l’essai lui-même, vienne justement le rendre plus vivant, plus intéressant, plus participatif.

Son livre commence par le récit d’une expérience personnelle qu’il intitule " La presque mort ". C’est qu’il a beaucoup souffert de colite, à une époque; un problème douloureux s’il en est, pour ne vous dire que ça. Je ne citerai pas d’extraits de ce récit car, étant donné que c’est un témoignage, il faut prendre connaissance de l’ensemble de l’exposé. Mais, pour vous situer, je vais vous en donner la fin.

" Afin de ne pas sombrer dans une nostalgie de l’état perdu et pour ne pas passer le reste de mon existence à vivre sur deux niveaux, écartelé entre une vision mystique (car c’est de cela dont il parle finalement dans cette expérience qu’il raconte) et la difficile réalité, je me suis mis en devoir d’intégrer cette ‘ chose inexplicable ’ à ma vie ", écrit Guy Corneau en conclusion de son avant-propos. Et c’est ce qu’il se propose de nous faire partager dans ce volume : " les pensées, les lectures, les rencontres et les démarches qui m’ont aidé et qui m’aident encore, dit-il, dans ce travail d’intégration. "


" Peut-on passer
du stade de celui
qui subit sa vie à
celui qui en devient
l’artisan? "

 


À travers la maladie
donc, il a vécu une expérience de nature initiatique et la qualité d’une telle expérience se juge à l’engagement qu’elle inspire. Mais ça, c’est mon point de vue. Si vous rencontrez des gens qui disent avoir vécu une expérience initiatique absolument incroyable et qui se conduisent comme des imbéciles, c’est que ce n’était pas vrai. C’est peut-être un peu catégorique d’exprimer ça ainsi, mais c’est ce que je pense. Voilà.

Dans son introduction, Guy Corneau nous soumet une " hypothèse de travail ", à partir des questions qui ont guidé sa réflexion et qui, dit-il " pourraient s’énoncer de la façon suivante " : " Les souffrances dont nous sommes à la fois les observateurs et les expérimentateurs, pour ainsi dire, relèvent-elles de la pure absurdité ou ont-elles un sens latent? Ces afflictions nous révèlent-elles quelque chose? Et si oui, quoi? Quelle attitude adopter par rapport à elles? Peut-on les comprendre et les dépasser? Et si oui, comment? Peut-on passer du stade de celui qui subit sa vie à celui qui en devient l’artisan? "



" J’avais beau
clamer que je
cherchais l’amour,
une partie de moi
soupirait que je
serais toute ma vie
un incompris "


Guy Corneau
(Photo:
Nicole Morin)

 
  • L'expérience initiatique de la maladie

Dans un sous-chapitre qui s’intitule " La maladie m’a appris à vivre ", Guy Corneau nous explique, que la quête du sens est devenue une expérience intime qui a transformé sa vie : " Tant que j’ai tenté d’ignorer le sens, dit-il, en maintenant la barrière haute entre les domaines physique et psychologique, je ne suis arrivé à rien. Pour arriver à un mieux-être, j’ai dû abattre ces barrières et devenir sensible au fait que mes douleurs physiques étaient liées à des souffrances affectives et à l’étroitesse de mes croyances. […]

" J’ai pris conscience du rôle du stress et des émotions difficiles dans mes problèmes, explique-t-il un peu plus loin. J'ai également découvert combien des convictions insidieuses minaient ma vie. J’avais beau clamer, par exemple, que je cherchais l’amour, une partie de moi soupirait que je serais toute ma vie un incompris et que je ne trouverais jamais la partenaire avec laquelle je pourrais être heureux. Ma véritable maladie consistait à me croire seul et séparé de tous. "

Puis, se référant à l'expérience initiatique de la maladie,
la colite dans son cas, Corneau affirme :

" Elle m'a appris à vivre.
Elle m’a invitée à rechercher le sens à tous les niveaux de mon être,
mettant bien souvent à l’épreuve ma chère rationalité. "

Hautement tripatif!

Est-ce qu’on peut prouver tout ce qu’on vient de dire maintenant? Non. On peut l’éprouver seulement. C'est ce que Guy Corneau explique dans un sous-chapitre intitulé : " Ce qui se prouve et ce qui s'éprouve ".

 

" Les souffrances
psychologiques et
physiques sont un
signal qui nous
indique que nous
nous sommes
éloigné de notre
être profond "

 

 

  • Les souffrances comme source de renseignements

" Mon hypothèse, dit-il, est que les souffrances psychologiques et physiques sont un signal qui nous indique que nous nous sommes éloigné de notre être profond et nous invite à redevenir intime avec lui. Les afflictions de toutes sortes nous proposeraient ainsi d’élargir notre conception de la vie. En ce sens, la souffrance serait une source précieuse de renseignements sur les déséquilibres, les dérapages, voire les aberrations dans lesquelles nous nous enfonçons régulièrement lorsque nous entamons le processus de retrouvailles avec notre essence intime – une intimité complexe faisant qu’au cœur de nous-même nous retrouvons le cœur de l’Univers.

" Ainsi, les informations que nous pouvons tirer de la souffrance inhérente à la crise, à l’épreuve et à la maladie nous offrirait un pont pour passer d’une conception individualiste de soi à une conception universelle. À long terme, la souffrance favoriserait la découverte d’un monde où il n’y a pas de séparation réelle entre l'intérieur et l'extérieur, entre le corps et l’esprit, entre soi et les autres, entre l’humanité et l’Univers. "

À plusieurs reprises dans cet ouvrage, Corneau fait appel à celui qui doit être – du moins je le suppose – son maître à penser, puisque lui-même est de formation jungienne – Carl Gustav Jung. Il en parlera, par exemple, en disant ceci : " Cet horizon lointain, dont l’hypothèse a été faite par quelques psychanalystes, particulièrement par Carl Gustav Jung, constitue une avancée limite de la psychologie. Comme Jung le disait lui-même, l’idée d’un ‘ monde un ’ est une hypothèse nécessaire, mais qui échappe à toute tentative de preuve scientifique. La mise à l’épreuve de cette hypothèse ne peut donc se faire qu’au niveau subjectif. Sa valeur ne vient pas de ce qu’elle peut être ‘ prouvée ’, mais de ce qu’elle peut être ‘ éprouvée ’ au sein de l’expérience que l’individu peut faire du ‘ soi ’, c’est-à-dire, au sens de Jung, le centre organisateur de la vie psychique qui inclut le moi conscient et l’inconscient"

  • L'avancée de Jung avec la tradition spirituelle

Un peu plus loin, Guy Corneau fait un rapprochement entre cette démarche, qui s’inspire de l’avancée de Jung, et les connaissances des sages de la plupart des traditions spirituelles, puisqu’il y a des recoupements qui se font entre ces deux démarches. Il rappelle que pour ces sages, " la souffrance refléterait les résistances à ce que nous sommes profondément, comme si, à l’instar de notre planète, nous étions entouré d’un brouillard qui nous empêchait de voir notre essence ".

" Alors même que le désir nous pousse à chercher un contentement total à l’extérieur, l’état de plénitude préexisterait en nous.
Les heurts provoqués par notre quête tournée vers l’extérieur et presque infailliblement accompagnée de son cortège de satisfactions limitées ou de grandes désillusions,
auraient alors pour rôle de stimuler, tôt ou tard,
le désir de retourner vers soi pour prendre conscience de la réalité intérieure. "

Ce passage résume assez bien sa démarche.
C’est un ouvrage très généreux.


" Le sentiment de
solitude et
d’isolement
constitue le
premier facteur à
considérer dans
les chances de
développer une
maladie importante
avant le milieu de la
vie "

 


Pour appuyer ses propos, Corneau fait appel à des recherches qui ont été effectuées par plusieurs chercheurs. Il cite, en particulier,
le docteur Dean Ornish : " L’ensemble des recherches scientifiques qu'il cite, relate Guy Corneau en parlant du Dr Ornish démontre que malgré l’abus de tabac, d’alcool, ou de sexe, de télévision ou de nourriture bourrée de cholestérol, malgré le manque d’exercice ou de diète appropriée, c’est le manque d’amour et d’intimité qui importe le plus. Le sentiment de solitude et d’isolement constitue le premier facteur à considérer dans les chances de développer une maladie importante avant le milieu de la vie, un facteur qui est susceptible, en plus, de raccourcir la durée de l’existence. " Je précise que le Docteur Ornish est cancérologue.

Finalement, donc, ce n’est pas tellement l’usage du tabac qui est le plus dangereux, mais le manque d’amour et d’intimité qui pourrait nuire à la survie, d’après Dean Ornish que cite notre ami Guy Corneau.

 

" Il est de première
importance de se
permettre de
descendre pour
pouvoir remonter. "
Marie Lise Labonté

 

 

  • La maladie d'amour

Dans son ouvrage, Corneau parle, à un moment, des leçons de l’épreuve. En exergue, je retrouve cette phrase de Graf Durkheim qui m’a toujours tellement fasciné : " Tout ce qui ne nous tue pas nous fait grandir! " Autrement dit, si vous n’êtes pas mort des épreuves que vous avez traversées, c’est qu’elles étaient valables pour votre croissance, non? [rires] Si vous en aviez profité davantage, peut-être auriez-vous crû davantage aussi

Il nous fait part également d’une rencontre qu’il a faite et au cours de laquelle Marie Lise Labonté – à qui une arthrite rhumatoïde " a permis de se révéler à elle-même " – lui a dit que " souvent, on se rend malade parce qu’on ne veut pas reconnaître la présence du désespoir ou de la mort en soi : ‘ Plus on s’interdit de reconnaître et de parler de la pulsion de mort, plus on s’éloigne de la source. Il est de première importance de se permettre de descendre pour pouvoir remonter. ’ Par la réflexion ou autrement, il est nécessaire de toucher le fond dans la vie à certains moments, d’amadouer, de séduire la difficulté, si je puis dire.

Ailleurs, Corneau cite le poète Rainer Maria Rilke, qui disait :
" Nous savons peu de chose,
mais qu’il faille nous tenir au difficile,
c’est là une certitude qui ne doit pas nous quitter. "

Lettres à un jeune poète, de Rainer Maria Rilke, dans lequel le poète explique que c’est du difficile qu’il nous faut. On lisait beaucoup cet ouvrage dans ma jeunesse : peut-être l’avez-vous lu? Si vous vous attardez à lire des ouvrages d’une autre génération…

" En termes thérapeutiques, de commenter Corneau, ces mots nous proposent d’accueillir le retour sur soi auquel nous invitent nos répétitions et tout ce qu’elles remuent en nous. Il ne s’agit pas de nous complaire dans la souffrance, pas davantage de nous apitoyer dessus, mais de l’accepter de façon à permettre l’exploration et la connaissance de soi. "

 

Le problème vient
du fait que ce
passé n’est pas
vraiment de
l’histoire ancienne,
il agit encore sur le
présent

 

 

  • " Pourquoi ressasser le passé? "

Dans le sous-chapitre ainsi intitulé, Guy Corneau explique qu’il est pratiquement inévitable que l’exploration de soi renvoie au passé : " Ce retour apparaît à bien des gens comme inutilement douloureux et alimente leur résistance à entreprendre un processus de développement psychologique, dit l'auteur. Ils se disent : ‘ Le passé est passé. J'ai eu l'enfance que j'ai eue avec des parents qui ont fait ce qu'ils pouvaient. Puisqu'on ne peut rien changer à ce qui est arrivé, pourquoi ne pas laisser le tout dormir en paix? ’

" Les gens qui s’expriment ainsi ont raison en grande partie. Peu importe ce qui est arrivé, le passé est révolu et on ne pourra rien y changer. Le problème vient du fait que ce passé n’est pas vraiment de l’histoire ancienne, il agit encore sur le présent. Par exemple, les expériences d’abandon qu’une personne a pu vivre antérieurement, lui ont fait développer des façons de se comporter qui font qu’elle se trouve inconsciemment conditionnée à sentir, à penser, à agir d’une certaine façon devant la menace d’un nouvel abandon. "

C’est assez frustrant cet exercice auquel je me livre maintenant;
parce qu’il y a tellement de choses passionnantes que je pourrais vous communique… Mais on serait encore ici pour une partie de la nuit.

  • L'insatisfaction comme guide

Plus loin, Corneau explique que l’insatisfaction est notre guide le plus sûr. " Il nous manque toujours quelque chose, dit-il. Nous cherchons à l’extérieur parce qu’il nous manque quelque chose à l’intérieur capable de nous combler, de faire notre bonheur, de réjouir notre cœur.

" Or, à travers nombre d’expériences sur le plan des acquisitions matérielles, du pouvoir ou des relations amoureuses, vous vous rendez compte que rien en définitive ne peut vous combler de joie pour très longtemps. Rien ne peut vous satisfaire définitivement, ni une grosse auto, ni la beauté de votre compagnon ou de votre compagne, ni son intelligence, ni les enfants, bref, rien. – Quand on pense que c’est à partir de ce désespoir-là qu’on peut tout rebâtir…

" La conscience intime de cette vérité,
poursuit Corneau,
la plupart du temps à demi avouée,
est en grande partie responsable de la perte de sens. "
C’est l’essentiel de son sujet :
l’importance qu’il faut accorder à la recherche du sens.

" Si vous êtes arrivé à cette désillusion fondamentale, ajoute-t-il, qui est en fait la meilleure chose qui pouvait vous arriver, il n’y a pas 36 solutions. Les souffrances et les épreuves vous offrent un miroir du fait que vous vous oubliez vous-même, un miroir de la quête insensée dans laquelle vous vous perdez. Ce miroir vous dit qu’il n’y a personne à la maison, que vous n’êtes pas dans vos chaussures, que vous n’avez pas encore trouvé le centre de votre univers, qu’à la place de vous-même vous avez mis quelque chose ou quelqu’un d’autre, voire un dieu quelconque. Bref, vous êtes un touriste dans votre propre vie, un touriste qui espère que le voyage se déroulera avec le moins de heurts possible, sans se rendre compte que cette attitude est la raison même de tous les chocs qu’il rencontre dans la vie. "


" Il n’existe qu’une
porte de sortie :
réaliser que vous
êtes déjà tout ce
que vous
cherchez "

 

 

  • Les leçons de l'épreuve
  • .

" À mon sens, poursuit Guy Corneau, il n’existe qu’une porte de sortie : réaliser que vous êtes déjà tout ce que vous cherchez, que vous êtes la plénitude et le bonheur auxquels vous aspirez, que ce bonheur est en vous et vous l’avez oublié. […] Du reste, cette idée ne vous est sûrement pas inconnue, elle a été transmise à travers les religions asiatiques telles l’hindouisme et le bouddhisme et leurs diverses formes; elle est également présente dans le christianisme qui nous dit que nous participons tous au Christ ressuscité.

" Pour ma part, je préfère m’en tenir à la notion de Soi développée par Jung. Elle satisfait mon besoin de compréhension tout en m’offrant une perspective ouverte. Jung nous dit que le Soi représente à la fois ce que chacun de nous est le plus originalement et le plus individuellement et son identité totale avec tout ce qui l’entoure. Le concept de Soi lie la portion d’individualité avec la portion d’universalité. "

J’avais préparé une autre péroraison, mais j’aurai l’occasion d’y revenir…

  


   
   

L'avant Big Bang : la théorie de l'inflation éternelle


Illustration:
G.M. d'après Linde
(Science et vie)
 


Commençons par le commencement. Tiens, il va nous parler du Big Bang [rires]
Eh bien, justement : est-ce que c’est le commencement? Tout est là.


 

  

Je n’ai aucune prétention scientifique, si vous avez encore des doutes à ce sujet.
Si vous pensez, par exemple, que je peux expliquer la mécanique quantique, vous faites erreur; ne comptez pas trop sur moi. Je ne suis pas un scientifique, je suis un tripeux qui s’exerce à penser plus large, à triper plus vaste, disons. Je crois que c’est essentiel d’élargir la vision, chacun pour soi. Pour ne pas avoir la tête entièrement tournée vers la télévision, vers le frigo ou vers le lit; une vision qui voit large autour, qui regarde loin, loin dans le temps, loin dans tout. Donc pour moi, il n’est pas question d’une étude de l’astronomie, de la physique quantique, de l’astrophysique, de la cosmologie…
Mais j’aime bien triper comme ça, à gauche et à droite. Ce n’est pas la lettre qui m’intéresse, c’est l’esprit. Et ce que je cherche à communiquer, c’est justement cette démarche qui vise en somme à détacher son regard de son nombril, à prendre conscience de l’Univers.


D'après :
GREFFOZ, Valérie.
" Avant le Big Bang ",
Science et Vie
,
N° 988, janvier 2000.
 


Or, je vous disais que le commencement c’était peut-être le Big Bang : mais il y a peut-être mieux que le Big Bang, au fond. Vous vous dites peut-être que le Big Bang, c’est bien suffisant. " Le Big Bang qui s’est produit il y a quinze milliards d’années marque sans doute le début de notre Univers – celui dans lequel nous évoluons, qui contient les [milliards de] galaxies, les étoiles et les planètes et qui possède quatre dimensions (trois dans l’espace et une dans le temps) ", nous explique Valérie Greffoz, auteure d'un dossier de Science et Vie, de janvier 2000. Et si ça ne commence pas à craquer et à s’élargir un peu dans votre tête, je ne sais pas ça ce que vous prend!

On arrive à Einstein, en 1917 par là. Mais lorsque vous regardez en arrière, avec les radio-téléscopes, on va le plus loin possible dans l’espace, au bout, ce qu’on voit, c’est un état de la matière qui ne nous est pas encore parvenu puisqu’on dit que c’est à tant de millions d’années-lumière de nous. Donc, on remonte ainsi vers le passé, vers l’origine du monde.

Le moment le plus loin dans le temps que l’on peut retracer de cette façon
c’est le moment où l’Univers a été créé :
ce qu’on a appelé le Big Bang.

Andreï Linde, qui est l’un des plus grands cosmologistes actuels, une sommité en la matière, a dit au cours d'un exposé qu’il faisait à l’occasion d’un rassemblement annuel de l’American Association for the Advancement of Science dont il était l’invité : " Lorsque vous regardez en arrière vers le moment où l’Univers a été créé, vous vous dites ‘ ceci est un Big Bang ’. Effectivement, c’était un assez gros bang… mais ce n’était pas LE Big Bang. ’ " Si vous pensez que l’exercice d’élargissement n’a pas été assez loin, vous n’avez qu’à essayer de me suivre maintenant.

Le Big Bang s’est produit il y a quinze milliards d’années mais, selon Andreï Linde, " il se formerait en permanence une infinité d’autres univers, de gigantesques ‘ bulles d’espace-temps ’ séparées [les unes des autres] par des distances telles qu’il faudrait aligner un kilomètre de chiffres pour les exprimer, explique l'auteure de l'article. Certains seraient plus vieux que notre Univers et auraient connu leur propre Big Bang bien avant lui. D’autres commenceraient leur expansion à l'instant où vous lisez ces lignes. " Prêtez l’oreille, il me semble que j’entends ça de bien, bien loin… [rires]

Tenez-vous bien,
je vais vous entraîner dans des univers
qui comportent jusqu’à dix dimensions.
À Par 4 chemins, on ne recule devant rien : aucun sacrifice!

" Ces univers, poursuit Valérie Greffoz, pourraient posséder des lois physiques tout à fait différentes des nôtres; rien n’empêcherait leur espace-temps de compter 4, 6 ou même 10 dimensions. Chacun d’entre eux serait une partie de l’Univers avec un grand U, dont l’origine serait LE Big Bang dont parlait Andreï Linde.

" L’Univers serait donc comme un immense patchwork de régions isolées les unes des autres, qui formeraient autant de sous-univers indépendants. "

" Baptisé Multivers par l’astronome britannique Martin Rees (car ils sont plusieurs à travailler sur cette hypothèse de l'avant Big Bang) dans son livre Before the Beginning, il [le Multivers] se régénérerait sans cesse et ne connaîtrait pas de fin. " Voilà une définition de l’Univers qui devrait nous élargir un peu la vision en nous lavant les dents le matin, ou le soir, en mettant notre pyjama à pattes avant d’aller au dodo sous notre courtepointe reçue en cadeau de tante Rosalie… [rires]

Cette théorie n’est pas l'élucubration scientifique d’un imaginatif. Cette nouvelle vision de l'Univers " est le long aboutissement de recherches commencées durant les années 70, qui visaient à résoudre des questions laissées sans réponse par la théorie du Big Bang élaborée 50 ans plus tôt. Par exemple – et là je ne sais pas trop dans quoi je me lance – pourquoi la répartition de la matière dans l’Univers est-elle si homogène à grande échelle?, demande l'auteure. – Ça ne vous a pas frappé ça vous?

" Si l'on prend une portion d’Univers de dix milliards d’années-lumière (ce que tout le monde fait en prenant son café le matin…), on y voit des galaxies disposées d’une façon extrêmement régulière. D’où vient cette uniformité? Et pourquoi l’espace est-il plat plutôt que courbe? " Ouf! Ce qu’on trippe! N’oublions pas qu’il s’agit de s’ouvrir des horizons…

" Pourra-t-on un jour savoir à quoi ressemblent les autres univers? ", se demande-t-on dans cet article de Science et Vie avant de répondre : " ‘ La distance entre deux univers est si grande qu’il y a très peu d’espoir de, traverser la frontière, explique Andreï Linde. Et, même si vous arriviez à le faire, vous mourriez instantanément, car les particules dont vous êtes fait n’existeraient peut-être pas dans cet autre univers. ’ Inutile donc de rêver de voyage inter-univers ", conclut la journaliste.

C’est voir grand, je trouve. Commencez par traverser le fleuve de Montréal à Longueuil, et vous allez voir que c’est déjà compliqué; alors deux univers…

" Reste une question que la théorie de l’inflation éternelle n’aborde pas, d'ajouter V. Greffoz : comment la première bulle s’est-elle formée? Autrement dit, LE Big Bang existe-t-il? Andreï Linde, lui, préfère ne pas trancher. De toute façon, quelle que soit la réponse, elle ne remettrait pas en cause la théorie de l'inflation éternelle ni le nouveau statut de notre univers : une petite bulle parmi tant d'autres. "

Alors là vraiment… nous sommes épuisés ou endormis.

 

  


Accès aux versions enregistrées des émissions "Par 4 chemins" de Radio-Canada.