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Émission du jeudi 16 avril 1998 |
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Le sexe et le sacré
" On na pas lhabitude, dans
notre tradition culturelle, religieuse, spirituelle daccoler ces deux mots, écrit
Michel CAZENAVE, mais de les disjoindre au contraire et de les considérer plutôt
comme exclusifs lun de lautre : vieille malédiction de la chair, et du
triomphe de la chair (de ce triomphe qui se fait dans le désir et la joie), anathème
répété qui considère notre corps comme la prison de notre âme, et la puissance
sexuelle comme le signe et la marque de notre intime déchéance. "
Ça me rappelle ma jeunesse. " Mais peut-être est-ce aussi que le
sexe est si fort, si libre et anarchique, si mystérieusement accordé à une expérience
" surhumaine " que les hommes en ont une frayeur spontanée?
Et bien plus quune frayeur : une
terreur parfois sans borne.
Or, je dis bien les hommes : hors les cas
névrotiques, on sait bien que les femmes nont jamais tenu la jouissance comme
entachée dune quelconque notion de faute [Rires] (a-t-on dailleurs, assez entendu gloser sur ce
quon appelle l" amoralité féminine "!), ni considéré
le sexe autrement que comme la manifestation de leur propre nature. Sans doute est-ce que,
comme le suspecte la psychanalyse, la femme est elle-même le corps de la jouissance, le
sujet désirant du grand Autre dont la possession - absence et présence mélangées -
vient sinscrire dévidence au milieu de leurs cris et - au mieux - dans leur
expérience de lextase? ". Alors je dis : bravo mesdames. |
 | D'après: |
BISHOP, Clifford.
Le sexe et le sacré,
coll. Sagesses du Monde, Paris, Albin Michel, 1997, 184 p. |
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Pour
situer ce propos, il sagit ici de la postface que signe Michel Cazenave du livre Le Sexe et le Sacré. On y découvre que la femme est la déesse de la sexualité,
de la reproduction, de la fécondité et quà côté de ça, les hommes sont pour
ainsi dire inexistants. Pauvres de nous, quelle époque horrible où les hommes nont
pour ainsi dire plus leur place nulle part, même pas dans le lit des dames... Si ce
nest que pour être lagent pour la femme, le passeur dun état à un
autre, autrement dit à lextase, " le mot est prononcé. Mot plus que
religieux : mot profondément mystique, qui marque dès labord ce lien interne,
organique, spirituel en même temps, du sexe et du divin; où se traduit et
saccomplit à la fois le dialogue, léchange, le processus de réunification
de la créature à labsolu de son principe. " |
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Plus loin, il rappelle un certain nombre dexpériences de personnes qui ont
eu un comportement bien curieux, selon certains, où on semble voir un rapprochement entre
lextase mystique et lextase tout court : " Angèle de
Foligno qui se dénude au pied de la Croix et que ravit! (ravit! double sens de ce
mot : cest bien en effet un total ravissement), que ravit donc lAimé;
Catherine De Sienne qui se tord sur les dalles de léglise en criant :
" Amour! Amour! "; Thérèse dAvila que transperce la sublime
lance doù tombe une goutte dor; Madeleine de Pazzi qui se roule dans la neige
pour calmer les ardeurs qui lui brûlent les membres : jusque dans la culture
chrétienne qui y est pourtant si rétive, on ne manque pas de ces saintes chez qui
lexaltation des sens et lacmé du plaisir se produisent au plus fort de
lexpérience divine, en un temps et un lieu où le corps est esprit, et où
lesprit est un corps. Pour
les hommes [car on a parlé des femmes avec éloge] ah ! pour les hommes, comme cest
bien différent! dit Cazenave. Car combien de cultures, de religions, de mythologies
différentes nous racontent leur horreur de la même expérience; leur certitude absolue
que la femme est néfaste, quelle les menace de mort et dengloutissement; et
quil leur faut donc brider la sexualité féminine, voire la casser ou la nier, pour
pouvoir exercer bien tranquillement la leur. ". Comme vous savez, on en est
encore dans bien des cultures, à lablation du clitoris (clitorectomie) de même
quà couper les lèvres de la vulve. Ce qui illustre bien le propos de Cazenave,
propos qui peut paraître excessif à première vue mais on comprend quil y a
effectivement une volonté de brider la sexualité féminine. " Ce qui en
revient du même coup, au refus du sacré - et au refus de sy confronter devant la
menace implicite quil pourrait emporter sous son poids lumineux.
Il y a là quelque chose de terriblement
important : car cest linconnu, peut-être même lInconnaissable qui
sy joue - cette zone de nescience, cette part irréductible de lOmbre que
relevait déjà Freud et quil tentait de forclore, et par où le féminin est, de
quelque manière quon le prenne, la médiation aux Dieux. |
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Ce nest pas pour rien, de ce
point de vue, que Jean de la Croix séprouve comme la fiancée du Cantique, que les
galles de Cybèle [non pas ma chienne] se châtraient pour assumer leur identité conquise
à la Mère suprême des dieux, que les chamanes peuvent prendre mari et se considérer
dans la tribu comme de parfaites épouses. Ce nest pas pour rien non plus quil
existe un lien si profond entre Lao-Tseu et la prostituée, de la même façon que
Jayadeva, lauteur du Gita-Govinda, les plus beaux chants de lamour du Krishna
et Radha, en épouse en son tour comme le font, dans le malheur, certains prophètes
dIsraël : schèmes ordonnateurs de limagination créatrice dès
quon se meut à lapproche des domaines transcendants, mais qui posent
instamment la question du sexe masculin et de son identité profonde, quand la sexualité
féminime est tellement assurée, à ce point quelle en est une énigme pour
lautre. Car il est
impossible de ne pas le relever : cest pour les religions des Pères que le
sexe et le sacré se trouvent pris dans une lutte qui paraît inexpiable. Cest dans
les religions des Mères que leur identité saffirme - et cest, très
certainement, dans cet effort tendu de lâme où, au-delà des Pères et des Mères,
la spiritualité atteint au Sans-Ffond que rien ne peu plus désigner, source et horizon
des genres, que lamour de la Femme - Sophia ou Nizhâm dIbnArabî -
introduit au mystère du Néant des Lumières.
Et comme Jung le disait dans sa vision des Sermons
aux morts, après avoir relevé que, dans leur essence inconsciente, la spiritualité
était dessence féminine et que cétait donc la sexualité de la femme qui
tendait vers le ciel : " Que lêtre humain appelle la
spiritualité Mère et la place entre ciel et terre. Quil appelle la sexualité
Phallos et quil la place entre lui-même et la terre. Car la spiritualité et la
sexualité ne sont pas vos qualités, ne sont pas des choses que vous possédez et qui
sont en vous, au contraire ce sont elles qui vous possèdent [écrivait Jung] et
cest vous qui êtes en elles, car elles sont des démons puissants, des formes sous
lesquelles les Dieux se manifestent, et de ce fait des choses qui vous dépassent et
existent par elles-mêmes. " écrit Michel Cazenave |
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